Part 1
PIERRE QUILLARD
LA LYRE HÉROÏQUE ET DOLENTE
DE SABLE ET D'OR LA GLOIRE DU VERBE.--L'ERRANTE LA FILLE AUX MAINS COUPÉES
[Marque d'imprimeur]
PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
M DCCC XCVII
Tous droits réservés
_DU MÊME AUTEUR:_
L'ANTRE DES NYMPHES de Porphyre, traduit du grec 1 plq.
LES LETTRES RUSTIQUES de Claudius Ælianus, Prenestin, traduites du grec, illustrées d'un Avant-propos et d'un Commentaire latin 1 vol.
LE LIVRE DE JAMBLIQUE SUR LES MYSTÈRES, traduit du grec 1 vol.
PHILOKTÈTÈS, traduit de Sophocle et représenté à l'Odéon 1 vol.
LA QUESTION D'ORIENT ET LA POLITIQUE PERSONNELLE DE M. HANOTAUX, en collaboration avec le docteur L. Margery 1 vol.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Trois exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 3
et douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15._
EXEMPLAIRE Nº 1
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
DÉDICACE
A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAEL
Tu t'en allas, un soir de mai: la ville en fête Haletait de printemps, de jeunesse et d'amour, Et tu nous as quittés pour la nuit sans retour, Ame mélancolique et toujours inquiète.
En vain les mornes dieux, formidables et doux, Ont détaché ta main de nos mains fraternelles: Le sel âcre des pleurs brûle encor nos prunelles Quand ta voix, triomphant des heures, chante en nous
Et fait surgir parmi les roses des vesprées, Sous des voiles tissus de soleils et de cieux, Une vierge dolente au regard anxieux Qui nous appelle et fuit vers les ombres sacrées.
Forme grave dressée au seuil mauvais du sort, Image de fierté qui pleurait et s'est tue, Ma bouche te cherchait d'une lèvre éperdue; Mais j'ai heurté du front les portes de la mort
Hélas! et tu survis dans nos seules mémoires Et sans que rien m'entende au tombeau souterrain, Je fixe tristement sur le vantail d'airain Avec l'amer laurier les palmes illusoires.
DE SABLE ET D'OR
LES FLEURS NOIRES
_A MARCEL COLLIÈRE_
LES FLEURS NOIRES
_A Émile Galle._
Au bord de quels sinistres lacs d'eau lourde et sombre, O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort, Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord Tissent-ils votre robe d'ombre?
Vos abîmes de nuit dévorent le soleil; Le jour est offensé par vos voiles de veuves Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves L'onde farouche du sommeil.
O fleurs noires, le vent de l'aube vous balance: Mais nul parfum d'amour ne s'exhale de vous, Chères, et vous versez dans les coeurs las et fous L'incantation du silence.
La vie épand en vain ses perfides douceurs; La pourpre du printemps inutile flamboie: Votre deuil rédempteur libère de la joie; Salut, impérieuses soeurs.
Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes: Je ne troublerai pas votre calme immortel Et, là-bas, j'oublierai, loin du jour et du ciel, La bouche rouge des amantes.
LE DIEU MORT
_A André Fontainas._
Une étoile, une seule étoile. O funérailles Royales! solitude où la gloire mourait Sur un bûcher perdu derrière la forêt, A l'écart des drapeaux, du glaive et des batailles.
Le héros s'en allait sans pourpre, enseveli Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses Des captives et des amantes: lèvres douces Et voraces, vous qui buviez le sang pâli,
Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes Sonne déjà l'appel de vos chants oublieux? Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux, Il fallait l'apparat de célèbres défaites
Et l'horreur des clairons déchirant le ciel noir, Pour tordre avec des cris de pleureuses louées Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées, Parmi la rouge odeur des torches dans le soir.
Mais nul regard viril n'a, du haut des murailles, Avidement cueilli la fleur de vos bras nus: Vous avez fui. Le roi ne s'éveillera plus. Une étoile, une seule étoile. O funérailles.
RUINES
_A Maurice Nicolle._
L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs; L'herbe victorieuse a reconquis la plaine; Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.
Le barbare enroulé dans sa cape de laine Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène.
Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux Ni l'aurore dorant les cimes embrumées Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.
Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées Et quand le buffle vil insulte insolemment La porte triomphale où passaient des armées,
Nul glaive de héros apparu ne défend Le porche dévasté par l'hiver et l'automne Dans le tragique deuil de son écroulement.
Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.
PAR LA NUIT D'AUTOMNE
Par l'automnale nuit la terre se résigne, Muette sous le fait des ombres tumulaires: Nul astre en qui survive un espoir d'aubes claires, Un espoir de matin crevant son oeuf de cygne.
Les soleils d'autrefois fermentent dans la vigne.
Maintenant au pas sourd de noires haquenées, Sans faire gémir l'herbe ou résonner la roche, Tel qu'une chevauchée impitoyable, approche Le troupeau saccageur des suprêmes journées.
Un parfum triste vient des grappes condamnées.
Demain l'or et le sang des étoiles sublimes Seront déshonorés par la soif de la horde; Mais voici qu'une pluie invisible déborde Et tombe lentement des sinistres abîmes.
Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes?
O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre De poisons plus amers que le fiel des Lémures: Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre?
Les pampres desséchés ne veulent pas revivre.
SOLITUDE
_A Grégoire le Roy._
C'est un grand silence après le chant du cor, Comme dans les villes mortes Où les chats peuvent encor Rêver sur le seuil des portes.
Sous le dais noir de la nuit Les rois radieux, les belles chevauchées Foulaient dans l'or et le bruit Le sang des roses fauchées.
Des femmes embaumaient l'air Parmi le velours des porches; Nous voyions couler la résine des torches Sur les gantelets de fer.
Mais les heures sont passées De la joie et du décor Et dans nos âmes lassées C'est un grand silence après le chant du cor.
PAROLES SUR LA TERRASSE
_A Puvis de Chavannes._
Des reines blanches inclinées Aux balustrades d'améthystes Pour fleurir la mort des journées Effeuillent des glycines tristes.
Fleurs plus brèves que les plus brèves, Vains thyrses que le vent spolie, Les noirs flots sans rives ni grèves Emportent leur cendre pâlie;
Et c'est le deuil d'un double automne, Soir du jour et soir des feuillées, Qui dévaste l'ombre et frissonne Dans les ramilles dépouillées.
Des pas glissent sur la terrasse; Une étoffe roide s'y froisse; Les voix que la nuit blême efface Tremblent d'adieux, meurent d'angoisse,
Et cygnes chassés de tout fleuve, S'en vont fébriles et blessées, Sans que la ténèbre s'émeuve Aux cris des âmes délaissées.
L'AUTOMNE A DÉNUDÉ...
L'automne a dénudé les glèbes et le soir, Un soir d'exil et de mains désunies, S'approche à l'horizon des plaines infinies, Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir.
O marcheur aux pieds nus et las qui viens t'asseoir Sans compagnon, parmi les landes défleuries, Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies Alourdissent ton front vers ce triste miroir?
Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne. Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne Et l'amour défaillant d'un coeur ensanglanté,
Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été Fassent surgir enfin les roses immortelles.
LES VAINES IMAGES
_A HENRI DE RÉGNIER_
PSYCHÉ
Petite âme, Psyché mélancolique, dors, Lys d'aurore surgi des heures ténébreuses, Tes bras souples et frais et tes lèvres heureuses Ont rajeuni mon coeur et réjoui mon corps.
Et tu m'as cru, petite âme blanche et farouche, Tel que ton désir vierge encore me voulait Pendant tes longs baisers de miel pur et de lait, Tant que l'ombre a menti comme mentait ma bouche.
Nulle parole et nulle étreinte et nul baiser N'ont trahi la douleur secrète du cilice; Mais éveillée avec l'aube révélatrice Tu frémissais, Psyché fragile, à te briser,
Si le jour désillant ta paupière sereine Au lieu du doux vainqueur que rêvait ton émoi Te décelait mes poings crispés même vers toi Et mes yeux éperdus de colère et de haine;
Car je te hais de tout ton amour, ô Psyché, Pour les jours à venir et les futures heures Et les perfides flots de larmes et de leurres Qui jailliront un jour de ton être caché.
Mais avant que la nuit divine m'abandonne, Avec le dur métal des gouffres sidéraux Je forgerai le masque amoureux d'un héros, Rieur comme l'Avril, grave comme l'automne;
Mort vivant sur les lèvres mortes d'un vivant, Le masque couvrira ma face convulsée; Et maintenant que l'aube éclate! O fiancée Chez qui la femme, hélas! va survivre à l'enfant.
Eveille-toi, rouvre ta bouche qui s'est tue, Tu n'entendras de moi que paroles d'orgueil Et je me dresse sous les morsures du deuil Lauré d'or et pareil à ma propre statue.
ÉLIANE
I
Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens De cette joie ainsi que de quelque étrangère Et c'est une féerie encor que j'exagère De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens.
Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides Dont nous avons mâché la cendre, seulement La cendre! le verger solitaire et charmant N'a pas calmé la soif de nos lèvres arides.
D'autres sont revenus semblables à des dieux De l'île où par orgueil nous nous aventurâmes; Les guirlandes d'amour alourdissaient leurs rames Et la galère en fleurs émerveillait les yeux.
Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire Ni les pavois ni les étendards éployés Dont l'ombre rouge flotte auprès des boucliers: Leur songe était moins beau que notre ivresse noire,
Et j'erre en ce jardin fouetté du vent brutal, Plus fier que les héros aux soirs d'apothéoses, Tandis qu'autour de moi les nostalgiques roses S'effeuillent vainement vers l'Orient natal.
II
Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras, Et nous vivons à la dérive au cours des heures; Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures: Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras.
A la dérive! des palais au bord des fleuves, D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit Et par les aubes; mais qu'importe? l'eau s'enfuit Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves.
Je sais: l'hôtellerie est pleine de buveurs: Au mur rit la lambrusque et la rose trémière Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs.
Les sveltes baladins, les joueuses de lyre Et les masques d'amour y glissent dans le soir Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir: Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre;
Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche; Voile noire, carène noire, ombre farouche, La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer
Et je m'endormirai parmi les vagues vertes, Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un soir, Sur une rive heureuse, au sommet de la tour Dominant la vallée et les terres désertes,
Tu ne paraisses dans ta robe de soleil Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne Tes cheveux éployés plus riches que l'automne Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.
III
Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux La reine de mon coeur, la reine de mes yeux, La souveraine de mes larmes ignorées, Qui tord en ses cheveux l'or fauve des vesprées, Passa sans un regard vers mon front en exil Comme un soleil d'hiver oublieux de l'avril.
Hélas! les lys sont morts; les roses sont fanées; L'impitoyable deuil défleurit les années. Elle ne connaît plus les choses d'autrefois; Son oreille infidèle a désappris ma voix, Ma voix tremblante et les paroles murmurées Et le frissonnement des étreintes sacrées.
Et maintenant, et maintenant! je veux en vain M'interdire les jours et le passé divin. Ma lèvre qu'elle sut délicate naguères Est chaude d'une bouche et de baisers vulgaires Et j'ai bu pour marcher dans l'ombre de la mort Le vin des matelots et des hommes du port.
Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t'implore. Reviens, fais resplendir la gloire de l'aurore. Jette sur les bois nus un manteau de printemps Et pare les sentiers des roses que j'attends.
Sois bienveillante; ou si les beaux jardins des rêves Sont clos pour jamais, soit! les heures seront brèves Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit, Et je descendrai seul les marches de la nuit.
IV
Par quelle cruauté des implacables dieux? Si loin des jours royaux et pavoisés de joie, Un soleil tel que les anciens soleils flamboie Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux.
Parmi le deuil hélas! et les ombres tombales, Que me veux-tu, sourire impérieux encor Qui fais se réveiller avec un sursaut d'or Le prestige menteur des aubes triomphales?
Oui: tes lèvres m'étaient douces près de la mer Et sur la fauve grève où dormaient les carènes Gonflaient d'un chant si pur les conques des Sirènes Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l'air
Et que le souvenir des ailes éployées Palpite en mes regards éblouis. O rayons Eteints! vols disparus d'aigles et d'alcyons! Voix morte désormais sur des lèvres souillées!
Voix morte et pour moi seul vivante: je voudrais Ne plus l'entendre et que la terre devînt noire Et que la nuit sereine engloutît la mémoire De ta beauté semblable aux roses des forêts.
Mais l'ombre décevante est encore hantée Par les dieux importuns qui défendent l'oubli Et la poignante fleur au calice pâli Sollicite toujours ma bouche ensanglantée.
HYMNIS
_Pour Bernard Lazare._
I
Face d'ombre, je viens à toi; la nuit m'emporte. Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul, Pâle vierge oubliée et que j'honore seul D'une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte,
Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles: Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles Ni goûté la douceur de tes tristes amours:
Mais je pleure ton corps et son charme équivoque Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré, Chair de jadis, désir dont je me suis leurré Parce qu'un même appel de buccins nous évoque
Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux... Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares: Jamais je ne clorai de mes lèvres avares Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux.
Sommeille loin de moi près de la mer antique Sous un ciel insulté par de confuses voix Où la vague qui chante encor comme autrefois Entrechoque les mâts du port aromatique:
Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun, Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum.
II
Viens respirer l'odeur des vignes et des fruits.
Ce soir te sera doux comme tes longues nuits, Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années, Et par le souffle lent des sentes où je fuis Les roses du tombeau ne seront point fanées.
Je te dédie, enfant, la mourante forêt.
Elle se pare encor malgré son mal secret: Tu te reconnaîtras à sa noble agonie, Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît D'or royal attristé par la blême ancolie.
L'automne funéraire embaume les halliers.
Hymnis! Hymnis! Hymnis! tes cheveux déliés Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes Ont frôlé des santals et des girofliers Et se sont enivrés de cruelles automnes.
De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront.
Pour que ton corps sacré retourne sans affront De la forêt qui meurt aux ténèbres divines Je veux entrelacer à l'entour de ton front Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines.
CHRYSARION
Sur cette mer toujours déserte où nos yeux vains S'égaraient dans l'ennui des solitudes mornes, Le navire, aux clameurs des conques et des cornes, Fleurit avec l'aurore éclatante; et tu vins,
Apportant le parfum des terres étrangères, Le reflet des soleils morts parmi tes cheveux Et pour les coeurs lassés, graves et dédaigneux L'enchantement de quelques heures plus légères.
Trop de désirs déçus et d'espoirs abusés Hantent notre mémoire et sanglotent en elle: Nous n'avons pas tendu vers ta chair fraternelle Nos lèvres dès longtemps déprises des baisers.
Mais les heures passaient douces comme la soie En vêtements tramés de soleil et de nuit, Danseuse au collier d'or qui fulgure et s'enfuit, Amante triste et grave en marche vers la joie,
Et vous qui regardiez des astres abolis, Visages inquiets ivres du vieux mensonge, O faces de stupeur, d'extases et de songe Sur qui l'ombre clémente est tombée à longs plis;
Puis la dernière; et ce fut toi-même, inclinée A la poupe et semant des roses dans le soir Afin que la galère et le sillage noir S'illustrassent encor d'une pourpre fanée
Et que la sombre mer sourît à nos yeux vains.
L'ERRANTE
_A RACHILDE_
L'ERRANTE
I nunc ad hostem, at in perpetuum mea.
I. _DE SABLE ET D'OR._
L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; à la balustrade croulante de la vieille demeure, il s'est accoudé solitairement et ses yeux, qui depuis des mois et des années n'ont plus reflété que les choses silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s'étager les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et s'évanouissent comme des fumées.
Ici le roc que nul printemps n'a paré, cime triste abreuvée jadis par le sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de sacrifices, cime cruelle où les roses d'Avril n'ont jamais souri, où les sources n'ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au vieillard qui les emporte, quand vient l'automne.
L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; tandis que le ciel flamboie d'une plus rouge gloire et que l'or insultant les ténèbres enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s'effondrent et l'âme déserte est envahie par un tumulte de chevauchée; tourbillons de fer, gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières confondues, la horde passe dans sa pensée.
Et l'HOMME se détourne du spectacle éclatant; ailleurs la terrasse est interrompue: les pesantes eaux d'un lac sans fond baignent de leur horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l'abîme. Maintenant l'HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d'ombre monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas.
L'HOMME
Nuit moins sinistre que le soir, ô nuit rebelle A mon désir, tu n'es pas l'ombre que j'appelle Et trop d'astres encor m'offusquent de clarté Pour que je boive en toi les coupes du Léthé.
Autrefois, j'ai vécu derrière les murailles Des villes; je connais les brèves funérailles De toute joie et vers la cime et vers la tour, Pour le muet exil que je veux sans retour, J'ai fui l'âcre parfum des roses effeuillées.
Lorsque je suis venu, les portes verrouillées Pleuraient plaintivement comme des chiens meurtris, Et j'oubliais le monde et méprisais leurs cris: Mais la pierre me parle ainsi qu'une vivante Maintenant, et flambeau d'angoisse et d'épouvante, Dans mon coeur las du crépuscule rouge et noir, Chaque étoile qui monte allume un triste espoir.
Eaux bienheureuses, vos paupières sont voilées: Aucun rêve de ciel et d'algues emmêlées N'ondule dans le calme abîme; nul reflet Des jours antérieurs où l'aube étincelait Sur votre moire alors juvénile et chantante Ne se réveille en vous par la nuit éclatante Avec le souvenir d'un antique soleil. Eaux bienheureuses, vous dormez du vrai sommeil. Vous les pâles, vous les froides et les obscures, Vous les mortes.
J'attends les suprêmes augures, Les cygnes éternels ouvrant leur vol sacré, Et l'heure, enfin libératrice, où je serai, Eaux bienheureuses, lac de nuit, lac de silence, Digne de votre accueil et de votre clémence.
Ainsi le solitaire invoque les ondes fatidiques. Mais pendant qu'il parle, les étoiles plus nombreuses ruissellent sur les pentes abruptes et l'ERRANTE est survenue; ses haillons brochés d'or illusoire par les astres dénoncent les routes hostiles, les morsures du vent, peut-être l'agression de mains brutales. Furtive elle s'est assise sur les marches disjointes et l'HOMME tout à coup se trouve face à face avec elle.
L'HOMME
Va-t'en. Que me veux-tu, larve ou fantôme humain, Dont le pas sacrilège usurpe mon chemin: J'ignore quel passé funéraire t'escorte Et me barre avec toi la route de la porte, Ou si ta robe aux plis ténébreux de son deuil Recèle un étendard de victoire et d'orgueil,
Mais qu'importe? tu viens des carrefours vulgaires, Et tendresse, douleur, pourpre illustre des guerres, Clameurs des foules furieuses, bruit des pas, Gestes des suppliants, monde, je ne veux pas, Quand je me penche enfin vers l'ombre sans aurore, Qu'un souvenir des jours anciens attente encore A mon âme recluse et mûre pour la nuit. Va-t'en.
L'ERRANTE
Je suis venue où le soir me conduit, Par le soleil ou par la pluie aux larges gouttes, Après des routes et des routes et des routes. Quand je suivais la mer aux heures de reflux Le sable de la grève a brûlé mes pieds nus; Et ma chair a saigné de toutes les épines A travers les fourrés, les ronces des ravines Et les ajoncs aux rudes marges des marais. Mais partout, aussitôt que la terre où j'errais Portait empreinte sur l'argile ou sur l'arène La trace des vivants, j'ai fui. Je sais la haine Dont ils poursuivent la passante et sur mes yeux Ont pesé trop souvent leurs poings injurieux Pour que je m'aventure ayant vu leurs foulées.
Seuls parfois les palais des villes écroulées Sous leurs porches déchus fraternels à mon sort M'ont offert un sommeil puissant comme la mort. La solitude ment où tu viens d'apparaître; L'asile de repos que je croyais sans maître Abrite hélas! ton âme fauve de vivant: Je quitterai le seuil et le toit décevant Où ton deuil autre que mon deuil se cache et pleure L'ombre immense est hospitalière.
L'HOMME