La lutte pour la santé: essai de pathologie générale
Chapter 4
Avouons cependant que, parfois, les problèmes de pathologie infantile sont très difficiles à résoudre. J'ai parlé plus haut de cet enfant qui ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantité. D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait même de leur mère. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop à la fois; mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnés, surtout quand ils sont nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier, dans la pensée de donner plus de forces au précieux rejeton.
Dans certains cas, même, le diagnostic des «maladies» des enfants est tellement difficile que les spécialistes se déclarent incompétents. Que d'erreurs de diagnostic commises à propos des méningites! Et comment aussi interpréter le cas suivant? Sans cause connue, un enfant d'un an, bien élevé au sein maternel, éprouve un malaise insolite, devient grognon, refuse de prendre le sein, a de la fièvre. Les jours suivants, la fièvre augmente, une pâleur inquiétante s'étend sur la face, un amaigrissement rapide préoccupe à juste titre tout l'entourage; puis, au bout de quelques jours, sans qu'on ait rien fait que de laisser l'enfant bien tranquille, l'appétit revient peu à peu, la fièvre diminue, et tout rentre dans l'ordre. Divers confrères appelés en consultation n'ont pas pu étiqueter cette «maladie», ni se prononcer sur son issue; mais, tous ayant eu le bon esprit de ne pas aggraver la situation par une médication intempestive, tout s'est terminé pour le mieux, et l'enfant a gardé son secret.
La faute de ces insuffisances et de ces erreurs de diagnostic n'est pas aux médecins, mais aux difficultés des problèmes cliniques. En les dénonçant, nous ne voulons nullement dénoncer la faillite de la science: bien au contraire, ce que nous voulons dire, c'est qu'en thérapeutique infantile il faut avant tout de la sagacité, et que, dans certains cas, il faut que le médecin sache reconnaître son incompétence.
Dans d'autres cas, d'ailleurs, la science prend une revanche éclatante, et c'est alors que le médecin est en droit de se féliciter d'avoir fait de bonnes études de pathologie générale.
Voyez, par exemple, cet enfant né à terme, et qui vient bien pendant les six premières semaines; puis voici que, tout en continuant à prendre ardemment le sein, sans avoir ni diarrhée, ni vomissements, son poids cesse d'augmenter; il diminue de 200, de 300 grammes en quelques jours. Qu'est-ce à dire? Mais c'est que l'enfant est un hérédo-syphilitique. Le traitement mercuriel, sous forme de liqueur de Van Swieten, de frictions mercurielles, ou mieux encore d'injections de sublimé à la dose de 3 à 5 milligrammes par jour, fait merveille et rétablit entièrement cet enfant.
Nous avons dit plus haut combien souvent la méningite, qu'on croit tuberculeuse, et qui survient de deux à cinq ans, est d'origine syphilitique. Déjà en 1872, quand nous faisions nos études à Montpellier, le regretté professeur Fonsagrives nous disait qu'il avait sauvé beaucoup d'enfants, atteints de méningite tuberculeuse, en leur donnant de l'iodure de potassium. C'est, sans doute, qu'il s'agissait de méningites syphilitiques. Mais pour formuler un diagnostic de méningite syphilitique, pour dépister l'hérédo-syphilis, soit par l'examen de l'enfant, soit par une enquête sur les parents, ne faut-il pas que le médecin ait beaucoup travaillé, beaucoup vu et beaucoup retenu? Son rôle n'est donc pas inutile, et si, le plus souvent, il doit se contenter de faire de l'expectation armée, il peut, dans beaucoup de cas, rendre aux enfants malades des services inappréciables.
Que dire d'un bain chaud donné, en temps utile, à un enfant atteint de pneumonie; de l'immersion alternative dans l'eau chaude et dans l'eau froide d'un enfant nouveau-né atteint de congestion pulmonaire, sinon que, dans certaines circonstances, le médecin opère ainsi de véritables résurrections?
Encore une fois, nous ne voulons ni rabaisser le rôle social du médecin, bien au contraire, ni introduire dans l'esprit des jeunes confrères un scepticisme infécond: ce que nous voulons, c'est leur dire qu'il ne faut pas se spécialiser dans l'étude de la pathologie infantile, et que, pour bien soigner un enfant, il faut savoir beaucoup, mais surtout qu'il faut souvent savoir s'abstenir.
En résumé, la pathologie de l'enfance, tout en étant compliquée, comme tout ce qui touche au problème de la vie, nous semble être relativement simple, l'enfant n'étant, pour ainsi dire, «qu'un tube digestif percé aux deux bouts».
Plus nous allons voir l'être humain avancer dans sa carrière, plus vont devenir nombreux et compliqués les problèmes de la vie. Le système nerveux ne va pas tarder à entrer en scène, les mille et une conditions défavorables qu'impose à l'homme le milieu cosmique vont imprimer à son capital biologique des dépenses qu'on ne peut certainement pas évaluer mathématiquement, mais qui se traduiront par une diminution de sa valeur. La vie ne va être de plus en plus qu'une série d'oscillations, de luttes entre la tendance à «persévérer dans l'être» et les causes de destruction de l'être vivant; bref, un état d'équilibre instable, la santé n'étant qu'un bel accident passager.
CHAPITRE VII
DU SEVRAGE A LA PUBERTÉ
Il est logique d'introduire une subdivision dans ce chapitre, et d'étudier d'abord l'enfant de deux à sept ans, d'autant que, à cette période de la vie, il n'y a pas à tenir compte de la différence des sexes.
I
Pendant cette période, la nutrition a son activité maximum, l'enfant améliore son capital, accumule les réserves; mais il faut bien savoir qu'il a aussi des dépenses colossales. Combien d'influx nerveux doit être dépensé pour faire connaissance avec le monde extérieur, pour apprendre le sens des mots, la notion des distances, etc.! On est effrayé en pensant au travail cérébral que supposent ces acquisitions.
De là ce grand principe, qu'il faut éviter à l'enfant toute fuite nerveuse inutile. Il faut presque se borner à le faire «boire, manger, dormir; manger, dormir et boire». Il faut avant tout, que l'enfant de cet âge dorme beaucoup. En aucun cas, on ne devrait le réveiller. Pour démontrer combien peu d'enfants ont leur dose _optima_ de sommeil, prenez au hasard un enfant de cinq ans, laissez-le, un premier jour, dormir à volonté; il s'octroiera douze heures de sommeil. Le lendemain, il se réveillera après onze heures, le surlendemain et les jours suivants après dix heures. C'est donc que, au moment précis où l'expérience a commencé, il avait un arriéré de besoin de sommeil.
Quant au problème de l'alimentation, il est relativement simple, et l'expérience des mères de famille répond à la plupart des indications. L'enfant doit manger quatre fois par jour; mais, en général, il mange trop vite. Les parents devraient, pour leur usage personnel et pour le bien de leurs enfants, se rappeler qu'il existe des glandes salivaires sécrétant, chez l'homme adulte, 1 500 grammes de salive par jour, et que, si une bonne digestion commence dans la cuisine, elle se continue dans la bouche.
En réalité, cet âge de la vie est celui où il y a le moins d'influences nocives; et un peu de surveillance suffit pour que l'enfant se porte bien.
Les «maladies» accidentelles elles-mêmes évoluent, en général, d'une façon bénigne, quand elles ne sont pas troublées par une thérapeutique incendiaire. De là la faible mortalité afférente à l'âge que nous étudions, dénoncée par les tables qui servent de base aux calculs des Compagnies d'assurances sur la vie.
Quand l'enfant subit un choc accidentel quelconque, scarlatine, rougeole, angine, il se rétablit avec une rapidité contrastant avec la lenteur de la convalescence chez l'adulte, et encore bien plus chez le vieillard. Voyez, par exemple, une angine herpétique! Elle occasionne chez l'enfant de tumultueux symptômes: de la fièvre, du délire; mais, au bout de quatre jours, tout rentre dans l'ordre, et, quatre jours après, l'enfant paraît aussi bien portant qu'avant. Chez l'adulte, au contraire, le même nombre de points d'herpès sur la gorge provoque un état maladif moins tumultueux, mais qui se termine par une convalescence de quinze jours à un mois, pendant laquelle il a besoin de soins, ou tout au moins d'un repos, qui ne sont nullement nécessaires à l'enfant convalescent, doué de plus d'élasticité.
A partir de sept ans s'esquisse, chez certains enfants, une différenciation qui ira s'accusant d'année en année. Un oeil attentif va percevoir si l'enfant appartient au type _musculaire_ ou au type _cérébral_. Le _musculaire_ est cet enfant actif, aimant à jouer, turbulent, ne parvenant pas à fixer son intention pour un quart d'heure de suite, n'ayant, par conséquent, aucun goût pour l'étude telle qu'elle lui est imposée. Le _cérébral_ est l'enfant réfléchi, n'aimant pas les jeux bruyants, et dont l'esprit est en avance notable sur celui des enfants de son âge. A chacun de ces deux enfants conviendrait une éducation différente; malheureusement, les nécessités sociales les soumettent, l'un et l'autre, à la même discipline pédagogique,--bien comprise, il faut l'avouer, pour les individus moyens. Mais si, pour ces enfants moyens, le système pédagogique actuellement en vigueur s'approche autant que possible de la perfection, il faut bien dire qu'il convient moins aux types extrêmes que nous venons de mentionner. Le petit _musculaire_, condamné à de longues heures d'étude, s'agite, s'inquiète, devient de plus en plus dissipé, et ne tarde pas à entrer dans la catégorie des enfants dits «paresseux». Sa santé physique peut ne pas souffrir outre mesure du régime compressif auquel il est soumis; il grandit, se porte bien en apparence; mais son cerveau est, pour ainsi dire, faussé, et ne donnera qu'un rendement inférieur. Chez le petit _cérébral_, au contraire, l'éducation moyenne peut amener des troubles de la santé physique: les récréations bruyantes et agitées, imposées après les repas, les longues promenades hebdomadaires, l'insuffisance du sommeil, une alimentation mal adaptée à son tube digestif, très vulnérable le plus souvent, le fatiguent à la longue; et, d'un enfant qui aurait pu donner les plus belles espérances, la pédagogie officielle fait un être malingre, nerveux, à terreurs nocturnes, en un mot un malade.
Faut-il donc préconiser l'éducation individuelle? Oui, dans les cas extrêmes et dans des circonstances exceptionnelles.
Une autre classe d'enfants chez lesquels l'éducation collective et le surmenage cérébral imposé par nos programmes amènent les plus fâcheuses conséquences, pour le présent et pour l'avenir, c'est celle des enfants que l'hérédité n'a pas préparés au travail cérébral. Tels ces fils de cultivateurs qui ont une longue hérédité terrienne, et que leur intelligence hâtive semble désigner comme particulièrement aptes aux études supérieures. Ce sont, quelquefois, de très brillants élèves; ils arrivent aux écoles supérieures: mais ils y arrivent malades, et seront malades toute leur vie.
De l'âge de sept ans à celui de la puberté, les «maladies» accidentelles sont presque inévitables, à cause de la promiscuité des enfants dans les écoles; mais elles sont, en général, de peu de gravité. Ce ne sont pas elles qui diminuent sensiblement le capital biologique individuel. Les fautes commises contre l'hygiène alimentaire sont d'une bien plus grande importance.
Combien on voit, notamment, de «maladies» aiguës qui ressemblent plus ou moins à la fièvre typhoïde, et qui sont dues à des indigestions! En général, l'hygiène alimentaire de l'enfant n'est pas assez surveillée. Les enfants mangent trop vite, comme nous l'avons dit plus haut; et, très souvent, ils mangent trop, précisément parce qu'ils mangent trop vite, la sensation de faim n'étant pas calmée par l'introduction brusque, dans l'estomac, d'une masse alimentaire mal élaborée. D'autre part, de trop nombreux parents, oubliant que ce n'est pas ce qu'on mange qui profite, mais ce qu'on assimile, se figurent qu'il faut que l'enfant mange beaucoup pour se donner des forces; et ce préjugé amène chez l'enfant des intoxications chroniques qui retentissent sur son système nerveux, sur sa croissance, jusqu'au moment où l'estomac surmené commence à protester. A partir de ce moment, le cercle vicieux est établi, et, si un régime alimentaire bien compris n'est pas institué, l'enfant devient un malade, et restera malade indéfiniment. C'est ce que M. le Dr Laumonier a très bien exposé dans un article du _Correspondant médical_ de 1905:
Voici des enfants qui sont, en apparence, bien portants; ils mangent beaucoup, sont gros et gras, et bien que leur sommeil ne soit pas toujours aussi calme qu'il faudrait, pourtant on ne peut, à première vue, les accuser d'aucun trouble évident. Cependant, certains soirs principalement, ils se montrent tantôt plus énervés que d'habitude, tantôt plus abattus au contraire, et si, à ce moment, on prend leur température rectale, on constate 38° C, 38°5, parfois même 39° et au delà. Cet accès fébrile est d'ailleurs passager; le lendemain, il n'y paraît plus. On ne lui attribue généralement aucune importance, et les parents se gardent bien, pour si peu de chose, de faire appeler le médecin; ils ont tort, car cette fièvre digestive est le symptôme de troubles fonctionnels d'assez grande importance, et qu'il est en conséquence nécessaire de soigner dès le début.
Ces enfants, en effet, ne restent pas toujours gras et de belle apparence: peu à peu leur appétit, qui faisait l'admiration de leurs parents, fléchit; et aussitôt l'embonpoint et les belles couleurs disparaissent. Ils finissent ainsi par se transformer en enfants chétifs, maigres, pâles, ayant mauvaise haleine, présentant des alternatives de constipation et de diarrhée, souffrant parfois de douleurs stomacales vives; en un mot ce sont maintenant de véritables dyspeptiques.
Or, cette dyspepsie n'est que l'aboutissant fonctionnel extrême, pour ainsi dire, de troubles longtemps existants et dont les accès légers de fièvre digestive ont été l'un des premiers et des plus caractéristiques symptômes. Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre avec quelque attention l'évolution progressive des phénomènes.
Très souvent, les enfants qui manifestent ces accès fébriles ont été, pendant leur première enfance, mal nourris, sinon comme qualité du lait, au moins comme quantité; en d'autres termes, leur ration a été trop copieuse. Puis, après le sevrage, ils ont été mis rapidement à la nourriture commune de la famille; ils ont mangé de tout, et trop; parfois aussi on leur a laissé prendre l'habitude de boire du vin, du café. Peu à peu, ainsi, ils sont devenus polyphages et polydipsiques.
C'est une grosse erreur de croire que l'enfant,--pas plus que l'homme, du reste--ne mange qu'à sa faim; toujours, ou presque toujours, à ce point de vue, la limite est dépassée. La quantité d'aliments ingérés est beaucoup plus une affaire d'habitude que de besoin réel, comme le prouvent manifestement les résultats du traitement imposé à ces petits malades. Quoi qu'il en soit, le fait est qu'ils mangent trop, dépassent ainsi les limites du pouvoir digestif de l'estomac, dans lequel les aliments, étant insuffisamment élaborés par les sécrétions digestives, stagnent et donnent lieu à des fermentations anormales. D'où, d'une part, l'insuffisance et l'épuisement des glandes gastriques, la dilatation et l'atonie stomacales, et, d'autre part, la production des substances toxiques qui, résorbées, entraînent l'auto-intoxication et l'élévation thermique qui en est la conséquence. Notons d'ailleurs,--et c'est là un point essentiel,--que la fièvre digestive peut se produire et se produit ordinairement avant que l'épuisement glandulaire et l'atonie ou l'ectasie gastriques soient complètement réalisés; elle coexiste plutôt à la phase de polyphagie et constitue un signe prodromique, avertissant que la limite digestive est dépassée, que l'estomac commence à se fatiguer, que l'auto-intoxication d'origine digestive est déjà manifeste.
Il est inutile d'insister ici sur les signes physiques divers de cet état, gros ventre, clapotage ou ectasie gastrique, gros foie... etc., ils sont bien connus et faciles à mettre en évidence; d'autres signes, plus incertains, dyspnée, terreurs nocturnes, manifestations cutanées, peuvent exister aussi, qui complètent la signification des premiers. Passons donc et arrivons au traitement.
La première indication est de réduire la ration alimentaire à ce qui est strictement nécessaire à l'enfant, suivant l'âge, le sexe, le poids, la taille, et de composer cette ration d'aliments faciles à digérer, fournissant le minimum de fermentation, tels que lait, oeufs, pain grillé, viande crue, purée de légumes. Sans en arriver au régime sec, qui a beaucoup d'inconvénients, on réduira cependant le plus possible la quantité de la boisson, constituée par de l'eau pure de bonne qualité ou des tisanes chaudes. Enfin, en outre des mesures hygiéniques générales, on assurera la liberté du ventre par des habitudes régulières ou à l'aide de quelques lavements tièdes, mais sans en abuser.
DE LA PUBERTÉ A L'AGE ADULTE
I.--CHEZ LA FILLE
Chez la petite fille, l'apparition des règles constitue un moment solennel dans l'existence. La plupart des mères de famille le savent, s'en inquiètent, mais ne connaissent pas les précautions à prendre. Ces précautions consistent à supprimer plus que jamais les fuites nerveuses. Ainsi, il convient alors de diminuer le travail cérébral, le travail musculaire, d'éviter à l'enfant les émotions, de la mettre à l'abri de toutes les influences qui, par action réflexe, retentissent sur son système nerveux (indigestions, coups de froid).
Pendant les premières périodes menstruelles, le repos presque absolu au lit s'imposerait, si les règles étaient douloureuses ou trop abondantes; et un repos relatif s'impose même quand elles sont correctes. Ce qu'il faut bien savoir, c'est que l'anémie qui accompagne, en général, cette période de la vie n'est justiciable ni du fer, ni du quinquina, ni de la suralimentation; ce qu'il faut pour la combattre, ce sont les précautions citées plus haut, et, par intervalles, quelques injections de cacodylate de soude, ou mieux, de cacodylate de magnésie. C'est là un des rares médicaments capables de rendre des services, à la condition formelle qu'il ne soit pris ni par l'estomac ni par l'intestin.
Une fois la menstruation établie, il ne faut pas s'inquiéter outre mesure si, pendant les premières années, les règles ne viennent pas à époques fixes, et il faut se déclarer satisfait si elles ne sont ni douloureuses, ni trop abondantes.
Plus tard, vers l'âge de dix-huit ans, il est fréquent de voir la santé des jeunes filles subir un assaut considérable, qui se traduit par de la chloro-anémie, avec état nerveux, suppression des règles, troubles dyspeptiques, constipation, etc.
Les causes en sont multiples. Chez la jeune ouvrière, c'est, le plus souvent, le surmenage physique, la vie anti-hygiénique des ateliers, l'accumulation des privations. Dans d'autre milieux, c'est le fait du surmenage intellectuel pour l'obtention des brevets. Mais, plus souvent encore, ce sont les causes morales qui portent atteinte au système nerveux. C'est une vocation contrariée, une suite continue de petits malentendus avec la famille, avec la mère en particulier. La mère, ne se décidant pas à s'apercevoir que sa fille grandit, continue à vouloir exercer sur elle une autorité despotique, contre laquelle l'enfant se cabre en vain pendant de long mois, et dont elle souffre de jour en jour davantage.
Dans d'autres cas, enfin, c'est une passion contrariée, un mariage désiré qui se trouve rendu impossible par la volonté intransigeante des parents, ou par des circonstances indépendantes de toute volonté ou même c'est un vague et obscur besoin du mariage: pour suivre, en somme, les lois de la nature, et donner satisfaction à cette sorte d'instinct de la maternité qui se rencontre chez la femme depuis son plus jeune âge, et se traduit, dans la première enfance, par le besoin de la poupée.
Quelle que soit la cause, le mal se prépare sourdement; puis, un jour, la «maladie» éclate, souvent à la suite d'une affection aiguë qui contribue à faire tomber brusquement la force de résistance du système nerveux.
Si variés que soient les symptômes par lesquels le mal se traduit, la thérapeutique doit être la même. Elle consiste à ne pas aggraver la «maladie» par une médicamentation intempestive; ce ne sont ni les pilules de fer, ni le drap mouillé, ni la douche froide qui pourront faire du bien à une jeune fille ainsi atteinte, ni même la suralimentation, malgré l'anémie évidente. Non: ce qu'il faut, c'est chercher la cause de la «maladie», et la supprimer ou l'amoindrir autant que possible.
Quand c'est le surmenage physique, le repos absolu s'impose, et la jeune malade arrive très vite à la guérison. Quand le surmenage physique n'est pas la seule cause à invoquer, rien n'est plus difficile que de doser le repos et l'exercice. Le plus souvent, le repos relatif est de rigueur. Dans d'autres cas, au contraire, chez les musculaires en particulier, un exercice modéré, et même poussé assez loin, peut produire d'excellents effets. Le médecin, appelé à se prononcer sur l'opportunité de ce moyen thérapeutique, basera son jugement sur les résultats de l'enquête qu'il fera au sujet du passé de la malade, et il aura le droit de procéder par tâtonnements. J'ajouterai que, dans les cas graves où le repos absolu s'impose d'abord, rien n'est plus difficile que de doser l'exercice dès que la malade est capable de le supporter, mais le principe est de rester en deçà de ce que la malade peut donner.
Quand la «maladie» de la jeune fille est due au milieu familial, le remède essentiel est de le lui faire quitter. Malheureusement, on attend souvent trop longtemps pour prendre ce parti radical; on attend que la vie soit devenue impossible, que la jeune fille ait perdu le sommeil, les forces, l'appétit, et soit dans un état d'excitation inquiétant. On l'isole alors dans une maison de santé ou d'hydrothérapie, où on lui impose le plus souvent, à notre avis, une séquestration trop radicale. Car la priver de toute visite, de toute correspondance, la soumettre à une discipline d'une sévérité exagérée, nous semble vraiment excessif. L'enfant se révolte, et ne tire de la cure d'isolement qu'un bénéfice relativement restreint. Elle prend sur elle pour simuler la guérison, et pour échapper à la tutelle des médecins; elle sort avec les apparences de la santé; mais elle n'est pas guérie, et, comme elle retombe dans le milieu familial hostile, la «maladie» ne tarde pas à renaître de ses cendres, jusqu'au jour où une circonstance quelconque amène enfin un changement de vie radical, qui la guérit.
Le mieux ne serait-il pas, quand c'est possible, d'éloigner l'enfant, de temps à autre, du milieu familial, dès qu'on s'aperçoit que c'est lui qui est l'ennemi, en la confiant soit à une parente intelligente, soit même à une garde bien choisie, jusqu'au moment où on trouvera à la marier, chose qu'il ne faudra faire qu'après mûre réflexion, mais qui, dans bien des cas, est le remède par excellence? Pendant les absences de la jeune fille, l'état nerveux du milieu familial lui-même se calme, ce qui rend la vie commune acceptable par intermittences. Loin de nous, cependant, l'idée de porter atteinte à l'esprit de famille en proposant pareille mesure; nous ne la considérons que comme exceptionnelle et comme un pis-aller, préférable souvent à la maison de santé, et, en définitive, moins onéreuse.