La lutte pour la santé: essai de pathologie générale
Chapter 16
S'il ne désire pas voyager, s'il se dit fatigué, il y a gros à parier qu'il l'est en réalité. Le malade a toujours, en effet, une vague conscience de sa valeur, et il faut tenir compte de son appréciation. Si, au contraire, il manifeste vivement le désir de changer de milieu, c'est qu'il sent vaguement qu'il a des réserves de force nerveuse ayant besoin d'être utilisées; il a un sourd instinct qui, en général, le guide bien. Mais alors, direz-vous, le rôle du médecin est singulièrement restreint; il consiste à s'enquérir plus ou moins discrètement des désirs du malade, et à les transformer habilement en prescriptions médicales? A vrai dire, ce serait encore de la psychothérapie; mais nous ne concevons pas les choses de cette façon. Quelquefois, il arrive que l'instinct du malade le guide mal; il est dévoyé par des auto-suggestions, des préjugés ataviques, dos théories plus ou moins scientifiques; et le rôle du médecin est, en ce cas, de remettre tout au point, de démontrer à son malade que son instinct, dans telle ou telle circonstance, le guide de travers; que, bien qu'il n'en ait pas envie, il doit aller de l'avant; et le médecin mérite alors le beau titre de directeur de la santé.
_La mer_.--Les voyages à la mer auraient dû, en bonne logique, être étudiés à la suite des cures thermales, parce que, en somme, le bain de mer est un agent thérapeutique comparable aux bains d'eau salée qu'on va prendre à Rheinfelden, Salies, Arcachon, Mouthiers-Salins, etc. Mais nous les plaçons à dessein à la suite de l'étude des voyages, parce que, dans la pratique, le bain de mer est plutôt considéré comme voyage d'agrément que comme traitement médical. Cela est si vrai que le médecin est rarement consulté sur l'opportunité du traitement marin, sur le choix de la plage: et c'est à tort. D'autre part, aux bains de mer, le traitement n'est pas surveillé comme il l'est dans les stations d'eau salée, et c'est également regrettable; car la médication par l'eau de mer est active, et son emploi n'est pas indifférent, surtout lorsqu'il s'agit de malades impressionnables, auxquels la moindre intervention fait du bien ou du mal.
Les principaux conseils que nous ayons à donner aux malades livrés à eux-mêmes, à la mer, sont les suivants:
1° Ne pas prendre de bains dès l'arrivée, et se reposer des fatigues du voyage, comme nous avons dit qu'il fallait toujours le faire;
2° Se rappeler que l'air marin a, par lui-même, une action appréciable, et qu'il n'est pas toujours utile de prendre des bains; qu'on peut, dans certains cas, se contenter de stationner pendant plusieurs heures par jour au bord de la mer;
3° Se rappeler aussi qu'une saison au bord de la mer constitue un véritable traitement minéral. Il faut donc au moins un mois pour obtenir des effets sérieux; et, par conséquent, il n'est pas raisonnable d'aller à la mer pour huit jours; c'est s'exposer à la fatigue du voyage et de l'acclimatation sans aucun profit. _A fortiori_, ne doit-on pas prendre un bain de mer accidentel, comme le font les maris qui, par train spécial, arrivent toutes les semaines aux plages voisines de Paris, et se croient obligés de prendre le bain traditionnel du dimanche. Ils ont contre eux la fatigue du voyage, fait dans des conditions plutôt fâcheuses, l'influence du changement brusque de milieu, les trop douces émotions du revoir conjugal, et le bain de mer achève de leur soutirer une réserve d'influx nerveux. Le tout se solde, parfois, par un état subaigu, au retour, qui reçoit le nom d'embarras gastrique, et auquel se joignent souvent des douleurs rhumatismales.
Nous ne pouvons pas indiquer, dans cette étude rapide, les indications et contre-indications des bains de mer. Le principe général est qu'il ne faut pas en donner aux malades à capital restreint, et que, en réalité, ils conviennent surtout aux gens bien portants. Plus le capital est entamé, plus aussi il faudra de prudence dans l'administration du bain, au point de vue de sa fréquence et de sa durée. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il faut, en général, le prendre très court, cinq minutes en moyenne.
Enfin, il faut tenir compte des effets produits par les deux ou trois premiers bains. S'ils amènent de l'insomnie, c'est qu'ils sont trop prolongés, ou trop fréquents, ou tout à fait contre-indiqués. Il ne faut pas croire qu'on puisse s'y habituer, et que, si les premiers font du mal, les suivants feront du bien. D'une façon générale, d'ailleurs, l'organisme ne s'habitue pas à ce qui lui est nuisible; et les médications, quelles qu'elles soient, ne doivent jamais faire de mal, même momentanément. Mais c'est là un point de doctrine dont la démonstration nous entraînerait trop loin, et en dehors de notre plan.
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE I
LA PÉRIODE DE DÉCLIN
Nous avons à dessein placé dans l'étude de l'homme adulte la plus grosse part de nos considérations thérapeutiques, parce que, à vrai dire, c'est l'âge adulte qui est le plus intéressant au point de vue médical comme au point de vue social, et que c'est pendant cette période de la vie que le médecin peut faire le plus de bien au malade.
Au contraire, à partir du moment où l'être humain est arrivé au sommet de sa courbe évolutive, et, par conséquent, où il va décliner, l'importance des agents thérapeutiques se limite de plus en plus, jusqu'à aboutir à zéro quand l'homme arrive à la fin de sa carrière.
Dans les phases de la vie qui nous restent à étudier, la thérapeutique doit viser, avant tout, à éviter les dépenses de capital: mais son rôle pratique n'en reste pas moins très appréciable; et l'on ne sait pas assez combien une bonne direction médicale pourrait prolonger l'existence de l'homme arrivé à la période de déclin, voire même à une étape avancée de cette période.
Théoriquement, la période de déclin peut commencer le jour de la naissance. C'est ce qu'on observe chez les enfants qui n'ont pas la force de vivre, et qui meurent après deux ou trois jours. A l'extrême opposé, on voit des individus qui ne commencent à décliner qu'à un âge très avancé, ou encore dont la vie est brutalement interrompue, à un âge relativement avancé, par un accident, avant que ne soit survenu le commencement de la période de déclin. C'est que ces hommes à prodigieuse santé sont venus au monde avec un excellent capital initial, que leurs parents ont su améliorer pendant la première enfance, et qu'ils ont ensuite amélioré eux-mêmes en s'interdisant toute dépense excessive, ou en ne risquant qu'à bon escient une certaine partie du capital, pour lui faire rapporter davantage.
Chez ces individus fortunés, les affections intercurrentes ont, comme nous l'avons dit, peu de prise. Ces privilégiés sont semblables à l'homme qui a reçu les dix talents et qui, sachant les faire fructifier, en rapporte dix autres, et reçoit encore, en surplus, une récompense. Chez ces individus, le déclin n'arrive que très tardivement, et ils peuvent atteindre soixante ans tout en restant jeunes de coeur, de corps, et d'esprit.
Entre ces deux extrêmes, tous les intermédiaires sont possibles; et nombreux sont les hommes qui commencent à décliner à trente ans, qui sont des vieillards à quarante ans. La plupart, cependant, commencent à décliner vers cinquante ans, et se maintiennent tant bien que mal pendant quelques années, puis déclinent à vue d'oeil à partir de soixante ans. Malheur à eux quand, à cet âge, ils prennent une pneumonie! D'ailleurs la moindre «maladie» accidentelle les détériore pour plusieurs mois, et l'on est tout étonné de la lenteur de leur convalescence. C'est à partir de ce moment que les tares organiques, latentes jusque-là, se révèlent, que l'homme qui avait une endocardite avec laquelle il vivait en bonne intelligence, et dont parfois même il ne se savait pas atteint, voit tout d'un coup son coeur devenir au-dessous de sa tâche. A la suite d'un coup de froid insignifiant, d'une indigestion, d'un excès alimentaire, d'une émotion violente, d'une grippe qui paraissait bénigne, il a de la dyspepsie, des palpitations, des intermittences du pouls, puis un peu d'enflure des jambes; toutes choses dont, au reste, le repos au lit suffit pour le débarrasser cette première fois, parce qu'il n'est pas encore complètement usé. Mais, six mois après, sous l'influence d'une cause semblable, il a une nouvelle atteinte, un peu plus de dyspnée, un peu de congestion de la base gauche du poumon, ou quelquefois des deux bases, un peu plus d'enflure des jambes; et, cette fois, le repos au lit, la diète lactée, ne suffisent pas à le remettre en état.
La digitale est alors indiquée, à la dose de 10 centigrammes par jour en infusion dans 200 grammes d'eau, que le malade prendra de deux heures en deux heures, jusqu'au moment où il aura une salutaire crise urinaire. Grâce à ce précieux médicament ainsi administré, il fera encore les frais de cet assaut; mais, la fois suivante, les mêmes influences insignifiantes amèneront l'affolement du coeur avec albuminurie, et alors la déchéance pourra être irrémédiable.
Il est certain que si, dans l'intervalle de ces assauts, notre homme s'était écouté vivre, s'il n'avait rien laissé au hasard, si une sage direction médicale avait dosé son alimentation, son travail, son sommeil, s'il n'avait pas eu d'émotions, si, pour conserver sa vie, il avait, en quelque sorte, cessé de vivre, il aurait survécu plus longtemps et n'aurait pas eu sa deuxième atteinte; mais ce qu'il faut bien se rappeler, c'est que, dès sa première atteinte, ses jours étaient comptés. Cette première atteinte dénonçait déjà l'insuffisance de son système nerveux, incapable de donner au muscle cardiaque la force voulue pour faire son office de pompe aspirante et foulante; le déclin, qui avait peut-être commencé quelques années avant, s'était traduit dès le jour de ce premier accroc.
Le déclin peut n'être qu'apparent; et les symptômes revêtent parfois une gravité qui fait croire, à tort, à l'entourage qu'il existe une brèche sérieuse ou irrémédiable dans le capital vital du malade, alors qu'il n'est touché que superficiellement. C'est au médecin qu'il appartient de faire un bon diagnostic, d'où découlent et le pronostic et le traitement. Certes, le problème est souvent difficile à résoudre, et, pour y arriver, le médecin n'a pas trop de toute sa finesse d'observation, de toute son expérience, de toute sa pénétration. C'est dans ces cas que la médecine est véritablement un art, et le médecin un artiste, appelé à utiliser de son mieux les données scientifiques que ses études antérieures lui ont fournies.
Il aura naturellement, pour l'aider dans cette tâche, l'examen physique du malade, et, en particulier, l'exploration abdominale, le ventre étant, de tous les organes, celui qu'on peut le plus facilement explorer, par la vue, le palper, la percussion; il aura, pour l'aider, l'analyse des urines, trop souvent négligée. Il sera également secondé par l'étude du passé: il ne manquera pas de fouiller l'hérédité, l'évolution antérieure de la vie, chez le sujet qu'il examine. Celui-ci a-t-il eu de grands assauts, et s'est-il ressaisi complètement? En ce cas, c'est une présomption en sa faveur: ce passé prouve qu'il a une grande élasticité, un capital sérieux, et qu'il est possible que, dans la crise actuelle, il rebondisse encore une fois.--Au contraire n'a-t-il jamais eu d'assaut important? le problème devient alors plus difficile, car le médecin manque d'une base pour apprécier la valeur réelle du capital. Aussi fera-t-il bien de rester dans une prudente réserve, et si, dans le cas précédent, il a été en droit de rassurer la famille malgré la gravité apparente de l'état du malade, dans le second cas, au contraire, il ne doit dire qu'une chose: «Je ne sais pas.»
Pour ma part, je me méfie beaucoup des hommes à santé insolente, n'ayant jamais eu besoin de soins, que je vois brusquement atteints par une «maladie» accidentelle, par la grippe en particulier. Me trouvant sur un terrain inconnu, je me demande, tout d'abord, si leur capital était aussi bon qu'il le paraissait, et si la grippe ne va pas provoquer la faillite, la débâcle.
Ce sont là, je le répète, des problèmes cliniques extrêmement difficiles à résoudre; mais ils ont un grand intérêt au point de vue du pronostic à porter, et du traitement à instituer. Et cet intérêt est immédiat: car si le médecin soupçonne, chez son malade, une altération profonde que ne traduit pas l'ensemble symptomatique, il doit redoubler de précautions, sa surveillance doit être incessante, son zèle doit prévoir les moindres incidents, ne rien laisser au hasard. Il a alors à lutter non seulement contre la «maladie», mais aussi contre le malade, souvent indocile, et contre les familles, qui trouvent qu'on en fait trop, qu'on prend trop de soins, que le malade devrait se lever pour regagner des forces, sortir pour se distraire, reprendre une partie de ses occupations pour ne pas nuire à sa carrière; estimant, _in petto_, que le médecin userait de discrétion en espaçant davantage ses visites, etc. Quoi qu'il arrive, ce sont de mauvais cas pour le médecin. Il est accusé, si le malade guérit, d'avoir retardé sa convalescence, et, s'il succombe, de ne l'avoir pas bien soigné. Car enfin, un homme si bien portant! et qui succombe à la suite d'une grippe, presque sans fièvre! Sûrement, c'est le médecin qui est coupable! Il n'a, pour se consoler, que la conscience du devoir accompli. Et d'ailleurs il peut aussi se dire que, dans d'autres cas, on a attribué exclusivement à ses bons soins ce qui était dû, en grande partie, à la valeur du sujet; il y a donc compensation.
En somme, le médecin qui se trouve en face d'un malade quelconque est appelé à résoudre le problème suivant: Étant donnés la valeur antérieure du malade A, et le déchet que lui fait perdre la «maladie» B, quelle est la valeur du capital restant A--B? Le simple bon sens indique que cette équation ne peut pas se résoudre par l'algèbre, puisque nous ne connaissons au juste ni A ni B. Aussi le médecin ne doit-il jamais quitter le terrain, relativement solide, que lui fournit la science, pour se perdre dans les abstractions. Il doit seulement se rappeler la parole d'Hippocrate: _Judicium difficile_, et faire de son mieux pour approcher le plus possible de la solution du problème, qui, sans être d'ordre mathématique, a cependant une solution.
«Quand on fait ce qu'on peut, on rend Dieu responsable.» [V. HUGO]
Existe-t-il, du moins, des symptômes permettant d'affirmer que l'homme a atteint l'apogée de son évolution, et est sur la pente du déclin? Eh! non, tant qu'il est bien portant Il est évidemment moins fort, moins actif, que pendant la période de croissance, il supporte moins les petits écarts de régime, les fatigues, il est plus vulnérable, en un mot, mais ce n'est pas un malade par cela seul qu'il est en période de déclin. S'il veut éviter la «maladie», il le peut, dans une, certaine mesure, en s'écoutant vivre, en surveillent son hygiène quotidienne, en ne faisant pas de fausses dépenses ou de dépenses exagérées, ou, s'il est obligé d'en faire par hasard, en les compensant aussitôt par une exagération momentanée de prudence. Bref, la période de déclin est la période des précautions. L'homme en déclin devrait se rappeler qu'il faut «être de sa santé» comme il faut «être de sa condition», comme il faut être «de son temps». En usant de ces précautions, il peut prolonger très longtemps la durée de sa phase évolutive, et atteindre ainsi sans transition la vieillesse, qui pourra, si elle est également bien surveillée, le conduire, sans transition brusque, à la mort.
Mais, quelques précautions qu'il prenne, les circonstances de la vie sont telles que, fatalement, il rencontre sur son chemin des influences qui font baisser brusquement sa valeur. Quelles sont ces influences inévitables? Ce sont toutes celles que nous avons déjà étudiées dans l'enfance, dans l'adolescence, et dans l'âge adulte: erreurs d'alimentation, causes morales surtout, etc.
Y en a-t-il cependant, parmi ces influences, qui soient plus spéciales à la période de la vie que nous étudions, la période comprise entre cinquante et soixante-cinq ans?
Chez la femme, tout le monde admet que la ménopause produit des perturbations considérables; la preuve, c'est qu'on s'accorde à appeler «âge critique» l'âge de la cessation des règles. La ménopause ramène souvent des troubles de santé qui avaient disparu depuis longtemps, et amène quelquefois des troubles nouveaux, tels que ces sueurs profuses dont se plaignent amèrement les malades. Nous avons en vain essayé contre elles l'emploi de l'opothérapie ovarienne, et nous croyons que c'est un moyen non seulement inutile, mais dangereux, et que le mieux est de savoir attendre, en mettant la malade à un régime restreint.
Dans les deux sexes, les émotions morales jouent encore, à cet âge, un rôle considérable. C'est une fille mal mariée, un fils qui fait le chagrin de sa famille, c'est l'isolement au milieu d'indifférents, la perte des amis de la première heure, l'âge des désillusions, l'automne de la vie, en un mot. Dans tous les cas, les pratiques de la psychothérapie sont d'un incontestable utilité: seules, elles ne suffisent pas à guérir un homme rendu malade par des influences morales; mais, associées aux autres agents thérapeutiques, elles sont toujours d'une grande utilité et souvent d'une nécessité absolue. J'ai plus fait en réconciliant avec son fils un père que le chagrin avait terrassé, en lui démontrant la nécessité et la légitimité du pardon, qu'en le traitant, comme on le faisait depuis longtemps, avec toutes les ressources de la pharmacopée et des agents physiques.--Le fonctionnaire qui prend sa retraite, et se voit brusquement condamné à une oisiveté forcée, ne sait pas que faire de son temps. En vain cherche-t-il, dans la société des hommes de son âge, un remède à son désoeuvrement; et quant à espérer trouver chez les gens jeunes de sa famille un réconfort quelconque, il n'y doit pas songer. Les plus jeunes ont leurs affaires, et les affaires sont les affaires; c'est tout au plus si la fille vient faire ses couches à la maison.
Bref, une série de chagrins multiples, auxquels on est encore sensible, sont l'apanage ordinaire de cette période de la vie. C'est à cet âge, aussi, que se soldent,--car tout se paie,--les erreurs du passé, les fautes contre l'hygiène. Alors arrivent les traites imprévues, et, quand le capitaliste veut mettre de l'ordre à ses affaires, il s'aperçoit trop tard que, depuis plusieurs années, il ne s'est pas contenté de ses revenus et qu'il a écorné son capital. Mais, dira-t-on, pouvait-il s'apercevoir de la mauvaise gestion de sa fortune? C'est l'éternel problème du «Connais-toi, toi-même!» de la sagesse antique. C'était à lui de voir que, de temps à autre, il avait de ces petites défaillances de santé qu'il traitait à la légère, en leur attribuant des causes banales et qui auraient dû être, pour lui, des avertissements (l'avertissement sans frais du percepteur). Il aurait dû, en homme bien avisé, rester toujours en deçà de ce qu'il pouvait donner.
Mais enfin le mal est fait; et il est encore temps, sinon de le réparer complètement, au moins de l'atténuer dans une notable mesure, en se surveillant de près, et en ne laissant rien au hasard de ce qu'on peut lui enlever par prudence et par calcul.
Certaines natures ultra-généreuses ne s'aperçoivent pas qu'elles dépensent plus qu'elles ne devraient le faire; elles n'ont pas la bonne fortune de recevoir les petits avertissements que nous venons de signaler. Leur débordante santé fait l'envie de tout le monde; mais ces privilégiés sont souvent des déshérités. Nous avons dit déjà ce qu'il fallait en penser, quand ils se trouvent aux prises, brusquement, avec une affection accidentelle.
Malheur aussi à l'homme qui, à cet âge, se laisse entraîner par un renouveau de passion sexuelle! Il s'impose des dépenses trop fortes pour sa réserve de santé, surtout s'il en arrive à forcer ses talents. Il faut aussi compter avec les aberrations de l'instinct sexuel, assez fréquentes à cet âge; et alors la neurasthénie vengeresse ne tarde pas à s'installer, sous une forme qui rappelle, par sa brutalité d'apparition et la gravité des symptômes, l'hystéro-neurasthénie traumatique.
En effet, du jour au lendemain, cet homme, vaillant jusqu'alors, subit un véritable effondrement. Non seulement il perd tout d'un coup l'aptitude sexuelle, ce qui est pour lui la source d'un grand chagrin, mais il perd, en même temps, l'appétit, le sommeil, les forces. La constipation entre en scène; des douleurs névralgiques variées,--ou, pour mieux dire, des _algies_, car la douleur ne suit pas le trajet des nerfs, le torturent nuit et jour. Il a une sensibilité excessive de l'ouïe, un éréthisme de tout le système nerveux, qui devient comme une lyre à cordes trop tendues que fait vibrer douloureusement le moindre souffle. Cet état peut n'être que passager, si le malade a le bon esprit de s'en avouer à lui-même la cause déterminante et de la supprimer. Mais cela même ne suffit pas toujours: _Sublata causa, non tollitur effectus._ Le branle est donné à la cellule nerveuse, le système nerveux, longtemps patient, s'est tout à coup révolté, et il faut des mois et des années de soins méthodiques pour lui rendre son équilibre. C'est dire que, pendant ces mois et ces années, le médecin devra surveiller non seulement l'hygiène sexuelle, dont il n'est plus question, mais l'hygiène alimentaire, donner les repas fréquents que nécessite un estomac toujours sur le point d'entrer soit en état paralytique ou en état spasmodique; une alimentation non excitante (pâtes, purées), sans vin, et sans les toniques qui passent, à tort, pour réveiller les forces. Le repos physique est également indiqué.
C'est dans ces cas qu'un changement de milieu, bien compris, bien dirigé, peut être utile à divers titres. D'abord, il éloigne la victime de la cause initiale de son mal, ensuite il lui permet d'apprécier souvent les soins affectueux et tendres d'une femme momentanément négligée.
La psychothérapie joue aussi un rôle énorme dans le traitement de ces malades qui, d'un jour à l'autre, sont devenus craintifs, scrupuleux à l'excès, ayant peur de mourir, tenaillés par des remords d'une intensité morbide. Le médecin animé d'un esprit large et charitable peut leur être d'un grand secours, en mettant toutes choses au point, et en rassérénant leur conscience dans la mesure qui convient.
Ce tableau de la «maladie» de l'âge critique, chez l'homme, n'a rien d'exagéré. Nous avons observé plusieurs cas semblables, où des hommes bien portants jusqu'alors ont payé cher leurs écarts intempestifs.
Le plus souvent, les malheurs de ce genre arrivent chez des hommes qui, auparavant, n'étaient pas débauchés, offraient même le modèle d'une vie exemplaire; maintenus par des principes sévères, ils avaient été fidèles à la foi conjugale, et, alors même qu'ils étaient veufs, ils étaient restés fidèles au delà du tombeau; et puis, un beau jour, une occasion se présente et les surprend; c'est une Sapho quelconque rencontrée en chemin de fer; l'homme se trouve désarmé devant la tentation, il succombe, et, une première chute en entraînant de nombreuses à sa suite, il devient enragé de vice. Aussi ne saurions-nous trop engager l'homme mûr, trop confiant en lui-même, à veiller toujours, car le péril est insidieux et les risques sont grands.
C'est à l'âge que nous étudions que se manifestent les troubles prostatiques et urinaires, résultats tardifs de blennorragies mal soignées et considérées comme une bagatelle par le jeune homme, plutôt fier d'avoir pris un brevet de virilité. C'est vers cinquante-cinq ans que le rétrécissement du canal provoque des misères variées, que nous n'avons pas à décrire ici, mais qui finissent par amener la mort prématurée si le chirurgien n'intervient pas.