La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 59

Chapter 593,936 wordsPublic domain

Faustinien--toujours d’après notre livre--se rendit à Antioche, convoqua le peuple, et dit: «Moi, Simon, je proclame et avoue m’être trompé dans tout ce que je vous ai dit de Pierre, qui n’est ni un imposteur, ni un magicien, mais un apôtre envoyé pour le salut des hommes!» Et, quand il eut excité dans le peuple l’amour de Pierre, celui-ci vint à son tour, et, ayant prié, effaça entièrement de son visage la ressemblance de Simon. Ce qu’apprenant, Simon lui-même accourut et dit au peuple: «Je m’étonne que, après la façon dont je vous ai engagés à vous défier des impostures de Pierre, vous ayez non seulement écouté cet homme, mais que vous lui ayez fait l’accueil le plus empressé!» Sur qui la foule, se retournant contre lui avec colère, l’accabla de reproches, et le chassa honteusement de la ville. Voilà ce que nous raconte Clément lui-même, ou du moins l’auteur de l’ouvrage qui lui est attribué.

II. Plus tard, saint Pierre, étant venu à Rome, et voyant approcher l’heure de sa passion, ordonna Clément évêque à sa place. Mais, à la mort du prince des apôtres, le sage Clément se démit de ses fonctions en faveur de Lin, puis de Clet: car il craignait que cet exemple ne perpétuât dans l’Eglise, l’usage, pour les papes, d’élire eux-mêmes leur successeur, ce qui aurait rendu héréditaire la possession du Saint-Siège. D’autres auteurs, cependant, croient que Lin et Clet n’ont jamais été proprement des papes, mais seulement des coadjuteurs de saint Pierre, et que c’est à ce titre qu’ils figurent dans le catalogue des pontifes. Le fait est que, après eux, Clément fut élu pape et contraint à accepter cet honneur. Et tel était l’éclat de ses mœurs que les Juifs et les païens l’aimaient presque autant que le troupeau des chrétiens. Il avait fait dresser la liste complète de tous les pauvres des diverses provinces, et il veillait à ce que ceux qu’il avait baptisés ne fussent jamais exposés au déshonneur de la mendicité.

Il avait consacré au Seigneur la vierge Domicille, nièce de l’empereur Domitien. Et la vertueuse Théodore, femme d’un ami de l’empereur nommé Sisinnius, convertie par lui, avait fait vœu de ne plus se départir désormais de la chasteté. Or Sisinnius, par jalousie, et voulant savoir ce que sa femme allait faire dans l’église des chrétiens, la suivit secrètement dans cette église. Aussitôt, il devint aveugle et sourd; et il dit à ses esclaves: «Conduisez-moi vite hors d’ici!» Mais les esclaves, le tenant par la main, tournaient en tous sens, dans l’église, sans pouvoir en sortir. Ce que voyant, Théodore voulut d’abord se cacher, par crainte que son mari ne la reconnût; mais quand elle comprit que Sisinnius était devenu aveugle et sourd, et ne pouvait sortir de l’église, elle pria Dieu; puis elle dit aux esclaves: «Allez maintenant, et ramenez votre maître dans sa maison!» Après quoi elle raconta à saint Clément ce qui venait d’arriver. Sur sa demande, le saint se rendit dans sa maison, pria, et aussitôt le mari recouvra l’ouïe et la vue. Mais alors celui-ci, rouvrant les yeux, et apercevant l’évêque debout près de sa femme, fut pris de fureur, soupçonnant quelque artifice magique, et ordonna à ses serviteurs de s’emparer de Clément, de le lier et de l’emporter en prison. Mais les serviteurs, au lieu de lier le saint, entouraient de leurs liens une colonne de pierre; et Sisinnius, lui aussi, croyait que c’était Clément qu’on liait devant lui. Cependant, Clément, devenu invisible pour Sisinnius et ses serviteurs, put se retirer librement, après avoir recommandé à Théodore de prier pour la conversion de son mari. Et pendant qu’elle priait, saint Pierre lui apparut et lui dit: «Par toi ton mari sera sauvé, afin que s’accomplissent ces mots de mon frère Paul: _le mari infidèle sera sauvé par la femme fidèle_!» Ayant dit cela, saint Pierre disparut; et au même instant Sisinnius manda sa femme pour la prier de faire venir près de lui l’évêque Clément. Celui-ci vint, l’instruisit dans la foi et le baptisa avec trois cent treize personnes de sa maison. Et Sisinnius, à son tour, convertit au Christ une foule de nobles et d’amis de l’empereur Nerva.

Alors le prince des prêtres païens, à force d’argent, provoqua une grande sédition du peuple contre saint Clément. Le préfet Mamertin écrivit aussitôt à l’empereur Trajan, qui répondit que Clément, s’il refusait de sacrifier aux idoles, eût à être exilé au delà des mers dans les déserts de la Chersonèse. Et Mamertin, qui avait eu l’occasion de connaître la sainteté de l’évêque, lui dit en pleurant: «Puisse le Dieu que tu sers te secourir en cette circonstance!» Il lui donna un bateau qu’il approvisionna de tout le nécessaire; et bon nombre de clercs et de laïcs le suivirent dans son exil. Arrivé en Chersonèse, Clément y trouva déjà plus de deux mille chrétiens, condamnés à tailler le marbre pour les statues des dieux païens. Et comme ils allaient au-devant de lui avec des pleurs et des larmes, il les consolait en disant: «Je n’ai point mérité l’honneur que me fait le Seigneur en me choisissant pour être le chef de martyrs tels que vous!» Et comme ils lui disaient qu’ils étaient forcés d’aller chercher de l’eau à six milles de là, Clément répondit: «Prions tous Notre-Seigneur Jésus-Christ pour que, de même qu’il a fait jaillir l’eau du roc dans le désert du Sinaï, il donne en ce lieu à ses confesseurs une source d’eau fraîche!» Alors, ayant prié, Clément vit un agneau qui, de sa patte levée, semblait lui désigner quelque chose. Aussitôt, reconnaissant la présence du Christ, il marcha au lieu désigné, et dit: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, frappez le sol en ce lieu!» Mais comme personne ne voyait l’agneau, personne ne put frapper le sol à l’endroit où il se trouvait. Seul Clément, prenant une baguette, donna un léger coup sous le pied de l’agneau; et aussitôt une source jaillit, qui ne tarda pas à devenir un fleuve. Le bruit du miracle se répandit dans la région, si bien qu’en un seul jour plus de cinq cents personnes reçurent le baptême, et que, dans l’espace d’une année, soixante-quinze églises furent construites dans la province.

Trois ans après, l’empereur Trajan, informé de ces miracles, envoya en Chersonèse un de ses officiers. Mais celui-ci, voyant que le peuple tout entier était prêt à mourir, recula devant un si grand nombre d’exécutions, et se contenta de faire précipiter dans la mer saint Clément, avec une ancre attachée à son cou. Et il disait: «Désormais, du moins, ces gens-là ne pourront plus l’adorer comme un Dieu!» Or, comme toute la foule se tenait sur le rivage, deux des disciples de Clément, Corneille et Phébus, prièrent Dieu de leur montrer le corps de son martyr. Aussitôt la mer se retira à trois milles du rivage; et tous, marchant à pieds secs dans son lit, parvinrent jusqu’à une grotte de marbre où ils virent le corps de saint Clément, avec l’ancre auprès de lui. Et une voix du ciel leur défendit d’emporter le corps loin de ce lieu.

III. Depuis lors, tous les ans, à l’anniversaire du martyre de saint Clément, la mer se retirait de la même façon pendant une semaine, permettant aux fidèles d’atteindre, à pieds secs, le tombeau du saint. Et, à l’une de ces fêtes, une femme vint là avec son petit garçon. Or voici qu’après les cérémonies de la fête, et comme l’enfant s’était endormi, on entendit un bruit soudain de flots qui approchaient; et la femme, épouvantée, s’enfuit avec la foule en oubliant son enfant. Arrivée sur la plage, la pauvre femme se désolait, élevant jusqu’au ciel des cris lamentables. Et longtemps elle espéra, du moins, que les flots lui rapporteraient le cadavre de son fils. Enfin, voyant son espérance déçue, elle s’en retourna dans sa maison et y passa une année dans les larmes. Mais, l’année suivante, étant revenue au tombeau de saint Clément et ayant prié le saint, elle aperçut son fils couché à l’endroit où elle l’avait laissé. Elle crut qu’il était mort, et s’approcha pour emporter son cadavre. Grandes furent sa surprise et sa joie lorsqu’elle découvrit que l’enfant n’était qu’endormi. Elle le réveilla, le couvrit de baisers et lui demanda ce qu’il avait fait, pendant toute cette année. Mais l’enfant, très surpris, répondit qu’il croyait n’avoir dormi que quelques instants.

IV. Léon, évêque d’Ostie, raconte que, sous le règne de l’empereur Michel, un prêtre, surnommé le Philosophe, vint en Chersonèse pour interroger les habitants sur les actes de saint Clément et de ses compagnons. Mais les habitants, qui étaient presque tous des nouveaux venus, dans la région, ne purent lui fournir aucun renseignement. Le fait est que, en raison de la corruption de ces habitants, le miracle du retrait de la mer avait depuis longtemps cessé; sans compter que, pendant que ce miracle durait encore, les barbares avaient détruit le temple où reposait le cercueil de saint Clément. Alors le Philosophe se rendit dans une petite ville nommée Géorgie; puis, en compagnie de l’évêque, du clergé et du peuple, il se mit en quête des saintes reliques. Et pendant qu’on fouillait le sol du rivage, en priant et en chantant des hymnes, Dieu permit qu’on découvrît le corps, ainsi que l’ancre, que les flots avaient portés jusque-là. Le Philosophe conduisit ensuite le corps de saint Clément à Rome, et le déposa dans l’église qui porte aujourd’hui le nom du saint. Et ce corps continue à opérer d’innombrables miracles. Cependant, à en croire une autre chronique, le corps de saint Clément aurait été retrouvé et rapporté à Rome par le bienheureux Cyrille, évêque des Moraves.

CLXVIII

SAINT CHRYSOGONE, MARTYR

(24 novembre)

Chrysogone fut jeté, par ordre de Dioclétien, dans une prison où sainte Anastasie le nourrissait de ses aumônes. Et lorsque Anastasie se trouva à son tour emprisonnée par son mari, elle écrivit à son maître Chrysogone la lettre suivante: «Anastasie au saint confesseur du Christ Chrysogone. Mariée à un homme sacrilège, j’ai feint une maladie pour me dérober à sa couche; et, jour et nuit, je reste prosternée devant Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Et mon mari, non content de dépenser mon patrimoine avec des idolâtres, me tient si étroitement enfermée que je m’attends à mourir d’un instant à l’autre. Et bien que cette mort n’ait rien que de glorieux, je souffre de voir que les richesses que j’avais consacrées à Dieu et aux pauvres se trouvent ainsi gaspillées par ces êtres indignes. Adieu, saint homme, ne m’oublie pas!» Et Chrysogone lui répondit: «Garde-toi de te laisser troubler par l’adversité! Bientôt Jésus t’appellera à lui, et, comme après les ténèbres de la nuit, tu verras la lumière éclatante de Dieu; et à l’hiver succédera pour toi un doux été doré. Adieu et prie pour moi!»

Cependant, le mari de sainte Anastasie, pour achever de se délivrer d’elle, ne lui faisait plus donner, dans sa prison, qu’un quartier de pain. La sainte écrivit alors à Chrysogone: «La fin de mon corps approche. Puisse mon âme être accueillie par Celui pour l’amour de qui je supporte tout ce que te racontera la vieille femme qui te remettra cette lettre!» Et Chrysogone lui répondit: «Les bonheurs et les malheurs de ce monde aboutissent à une seule et même fin. C’est sur une seule et même mer que naviguent les misérables bateaux que sont nos corps. Mais certains de ces bateaux, attachés par de fortes chaînes, traversent sans danger les plus cruelles tempêtes, tandis que d’autres, plus fragiles, échouent et se brisent même en pleine bonace. Toi donc, servante du Christ, arme-toi de la croix et prépare-toi à l’œuvre de Dieu!»

Lorsque Dioclétien vint à Aquilée, pour mettre à mort les chrétiens, il fit venir devant lui saint Chrysogone et lui dit: «Si tu veux sacrifier aux dieux, je te nommerai préfet de ce pays et j’élèverai ta famille au rang consulaire!» Mais Chrysogone répondit: «Je n’adore qu’un seul Dieu, qui est dans le ciel, et je méprise tes dignités comme de la boue!» Sur l’ordre de l’empereur, il eut la tête tranchée. Cela se passait en l’an du Seigneur 287. Le prêtre Zèle ensevelit pieusement les deux tronçons de son corps.

CLXIX

SAINTE CATHERINE, VIERGE ET MARTYRE

(25 novembre)

I. Catherine, fille du roi Coste, fut instruite dès son enfance dans tous les arts libéraux. Lorsque l’empereur Maxence convoqua à Alexandrie tous les habitants de la province, riches et pauvres, pour sacrifier aux idoles, Catherine, qui avait alors dix-huit ans, et qui était restée seule dans son palais avec de nombreux serviteurs, entendit un jour un grand bruit mêlé de chants et de gémissements. Elle demanda d’où cela provenait; et quand elle le sut, prenant avec elle quelques serviteurs et se munissant du signe de la croix, elle se rendit sur la place, où elle vit de nombreux chrétiens qui, par peur de la mort, se laissaient conduire aux temples pour y sacrifier. Blessée de cette vue jusqu’au fond de son cœur elle aborda audacieusement l’empereur et lui dit: «Je viens te saluer, empereur, à la fois par déférence pour ta dignité et parce que je veux t’engager à t’éloigner du culte de tes dieux pour reconnaître le seul vrai créateur!» Puis, debout devant la porte d’un temple, elle se mit à discuter avec Maxence, conformément aux diverses modes du syllogisme, par allégorie et par métaphore. Après quoi, revenant au langage commun, elle dit: «Je me suis adressée jusqu’ici au savant, en toi. Mais à présent, dis-moi comment tu as pu rassembler cette foule pour célébrer la sottise des idoles!» Et comme elle démontrait savamment la vérité de l’incarnation, l’empereur, stupéfait, ne sut d’abord que lui répondre. Enfin il lui dit: «O femme, laisse-moi achever le sacrifice, et ensuite je te répondrai!» Et il la fit conduire dans son palais, où il ordonna qu’elle fût soigneusement gardée: car il avait été très frappé de sa science et de sa beauté. Catherine était en effet d’une beauté merveilleuse, que personne ne pouvait voir sans en être ravi.

Après la fête, l’empereur se rendit au palais et dit à Catherine: «J’ai entendu ton éloquence et admiré ta sagesse; mais, absorbé comme je l’étais par la cérémonie, je n’ai pas pu pleinement comprendre tout ce que tu disais. Dis-moi donc à présent qui tu es!» Et elle: «Je suis Catherine, fille du roi Coste. Née dans la pourpre, et élevée dès l’enfance dans les arts libéraux, j’ai dédaigné tout cela pour me réfugier auprès de mon Seigneur Jésus-Christ. Et quant aux dieux que tu adores, ils ne sauraient secourir ni toi, ni personne!» Et l’empereur: «Je le vois, tu cherches à nous décevoir par ta pernicieuse éloquence, en t’efforçant d’argumenter à la manière des philosophes!» Et, comprenant qu’il ne parviendrait pas à lui répondre lui-même, il manda en grande hâte, à Alexandrie, tous les grammairiens et rhéteurs du temps, leur promettant de grandes récompenses s’ils parvenaient à réfuter la jeune fille. Il en vint ainsi plus de cinquante, tous fameux dans les sciences de ce monde. Et comme ils demandaient pourquoi on les avait fait venir de régions si lointaines, l’empereur répondit: «C’est que nous avons ici une jeune fille d’une sagesse et d’un esprit incomparables, qui réfute tous les savants, et prétend que tous nos dieux ne sont que des démons. Réfutez-la, et je vous renverrai chez vous chargés d’honneurs et de présents!» Alors un des orateurs s’écria: «O étrange projet, de rassembler tous les savants des quatre coins du monde pour tenir tête à une jeune fille que le moindre de nos clients réduirait au silence!» Et l’empereur: «Je pouvais en vérité la contraindre à sacrifier aux dieux, ou la châtier en cas de refus; mais j’ai jugé meilleur qu’elle fût confondue par vos arguments.» Alors les orateurs: «Qu’on amène donc en notre présence cette jeune fille, afin qu’elle avoue sa témérité, et reconnaisse n’avoir même jamais vu de vrais savants!»

Mais Catherine, en apprenant le combat qui se préparait pour elle, se recommanda au Seigneur; et un ange descendit vers elle pour l’engager à la fermeté, lui affirmant que, non seulement elle ne serait pas vaincue par ses adversaires, mais que même elle les convertirait et leur procurerait la palme du martyre. Amenée en présence des orateurs, elle dit à Maxence: «De quel droit opposes-tu cinquante orateurs à une seule jeune fille? et pourquoi promets-tu de les récompenser, en cas de victoire, tandis que tu me forces à lutter sans espoir de récompense? Mais j’aurai ma récompense dans mon Seigneur Jésus-Christ, espoir et couronne de ceux qui luttent pour lui!» Les orateurs lui dirent alors que c’était chose impossible qu’un Dieu devînt homme et connût la souffrance. Mais elle répondit en leur montrant que les païens eux-mêmes avaient prédit l’incarnation du Christ. La Sibylle n’avait-elle pas dit: «Heureux le Dieu qui pend sur une croix de bois!» Et Catherine continua de discuter ainsi avec les orateurs, les réfutant par des raisons évidentes, jusqu’à ce que, stupéfaits, ils ne surent plus que lui dire. Alors l’empereur, furieux, leur reprocha de se laisser vaincre honteusement par une jeune fille. Et l’un de ces orateurs, qui était le plus savant, et parlait au nom de ses confrères, dit: «Tu sais, empereur, que personne jamais n’a pu nous résister; mais c’est l’esprit même de Dieu qui parle en cette jeune fille; et elle nous a remplis d’une telle admiration que nous n’osons plus dire un seul mot contre ce Christ qui nous apparaît désormais comme le seul vrai Dieu!» Ce qu’entendant, l’empereur, exaspéré, les fit tous brûler au milieu de la ville; et Catherine, en même temps qu’elle les réconfortait, achevait de les instruire des vérités de la foi. Et, comme ils se plaignaient d’avoir à mourir sans être baptisés, elle leur répondit: «Soyez sans crainte, car l’effusion de votre sang vous tiendra lieu de baptême!» Alors, s’étant munis du signe de la croix, ils furent précipités dans les flammes; et ils rendirent leurs âmes de telle façon que ni leurs cheveux, ni leurs vêtements, ne furent touchés par le feu.

Pendant que les chrétiens s’occupaient de les ensevelir, Maxence dit à Catherine: «Noble jeune fille, aie pitié de ta jeunesse, et je te ferai impératrice dans mon palais, et le peuple entier adorera ton image, au milieu de la ville!» Mais elle: «Cesse de dire des choses dont la pensée même est un crime. J’ai pris le Christ pour fiancé, lui seul est ma gloire et mon amour; et ni caresses ni tourments ne pourront me détourner de lui!» L’empereur la fit alors dépouiller de ses vêtements; il la fit frapper de griffes de fer, puis, l’ayant jetée dans une obscure prison, il ordonna que pendant dix jours on la laissât sans nourriture.

Là-dessus, l’empereur se vit forcé de se rendre dans une autre province. Or sa femme, qui avait pour amant un officier nommé Porphyre, vint, la nuit, dans la prison de Catherine. Et, y étant entrée, elle vit la cellule remplie d’une clarté immense, et elle vit que les anges pansaient les plaies de la prisonnière. Et celle-ci, s’étant mise à lui décrire les joies éternelles, la convertit et lui prédit la couronne du martyre. Ce qu’apprenant, Porphyre alla se jeter, lui aussi, aux pieds de Catherine, et il reçut la foi du Christ avec deux cents de ses hommes.

Quand l’empereur revint, douze jours après son départ, il se fit amener la jeune fille, qu’il s’attendait à voir anéantie par ce jeûne prolongé. La voyant au contraire resplendissante de vie, il soupçonna que quelqu’un l’avait nourrie, dans sa prison, et décréta que ses gardiens fussent mis à la torture. Mais Catherine: «Aucun être humain ne m’a nourrie, mais bien le Christ par l’entremise de ses anges.» Alors l’empereur, plus frappé que jamais de sa beauté, lui proposa, une fois de plus, de l’élever au trône avec lui. Et comme elle s’y refusait, il lui dit: «Choisis entre deux choses, ou bien de sacrifier aux idoles, et de vivre, ou bien de mourir dans des tourments effroyables!» Et elle: «Quelques tourments que tu puisses imaginer, n’hésite pas à me les infliger, car j’ai soif d’offrir ma chair et mon sang à Jésus, qui a offert pour moi sa chair et son sang! Lui seul est mon Dieu, mon maître, mon mari et mon amant!» Alors un préfet conseilla à l’empereur de faire préparer quatre roues garnies de pointes de fer, et de s’en servir pour déchirer les chairs de Catherine, de façon à épouvanter, par un tel exemple, les autres chrétiens. Et l’on décida que, de ces quatre roues, où l’on attacha la sainte, deux seraient poussées dans un sens et deux dans un autre, pour que les membres de Catherine fussent arrachés et broyés en morceaux. Mais la sainte pria Dieu que, pour la gloire de son nom et pour la conversion des assistants, il anéantît cette affreuse machine. Et voici qu’un ange secoua si fortement la masse énorme des quatre roues, que quatre mille païens périrent écrasés.

En ce moment l’impératrice, qui avait assisté à la scène du haut du palais, s’enhardit à descendre, et reprocha à son mari tant de cruauté. Le roi lui fit arracher les mamelles, puis trancher la tête. Et l’impératrice, allant au martyre demanda à Catherine de prier pour elle. Et Catherine: «Sois sans crainte, princesse aimée de Dieu, car ta royauté passagère va se changer aujourd’hui en une royauté éternelle, et en échange d’un mari mortel tu en acquerras un immortel!» Sur quoi, l’impératrice, raffermie, encouragea ses bourreaux à exécuter leur mission. Ils la conduisirent donc hors de la ville, lui arrachèrent les mamelles avec des pointes de fer et lui coupèrent la tête. Et Porphyre, recueillant ses restes, les ensevelit.

I. Le lendemain, Maxence envoya au supplice les bourreaux de sa femme, qu’il soupçonnait d’avoir dérobé le corps de celle-ci. Mais Porphyre, s’élançant au milieu de la foule, s’écria: «C’est moi qui ai enseveli la servante du Christ, ayant reçu comme elle la foi chrétienne!» Maxence, fou de douleur, poussa un rugissement terrible et s’écria: «Malheureux que je suis! voici maintenant que Porphyre lui-même s’est laissé séduire, mon seul confident, le seul en qui j’avais confiance!» Et comme il le dénonçait à ses soldats, ceux-ci répondirent: «Nous aussi, nous sommes chrétiens et prêts à mourir!» Sur quoi, l’empereur, ivre de rage, les fit tous décapiter ainsi que Porphyre, et ordonna que leurs restes fussent jetés aux chiens.

Puis, se tournant vers Catherine: «Bien que, par tes sortilèges, tu aies causé la mort de l’impératrice, je t’offre encore, cependant, de devenir la première dans mon palais!» Et comme, de nouveau, elle repoussait son offre avec indignation, il la condamna à être décapitée. Or, pendant qu’on la menait au supplice, elle dit, les yeux levés au ciel: «Espoir et salut des croyants, honneur et gloire des vierges, Jésus, mon bon maître, exauce ma prière! Fais en sorte que toute personne qui m’invoquera, soit à l’heure de la mort ou dans le danger, se trouve secourue en souvenir de ma passion!» Et une voix, du haut du ciel, lui répondit: «Viens, ma chère fiancée, les portes du ciel sont ouvertes devant toi. Et à ceux qui célébreront pieusement ton martyre je promets le secours qu’ils demanderont!» Après quoi la sainte eut la tête tranchée, et de son corps jaillit du lait au lieu de sang. Et des anges, recueillant ses restes, les transportèrent de ce lieu sur le mont Sinaï, où ils ne l’ensevelirent que vingt jours après. Aujourd’hui encore, une huile miraculeuse découle de ses os, qui guérit aussitôt les membres affaiblis. Sainte Catherine fut martyrisée vers l’an du Seigneur 310. Quant à la façon dont Maxence fut puni de ce crime et des autres qu’il avait commis, nous l’avons racontée déjà en traitant de l’Invention de la Sainte Croix[19].

[19] La légende du _Mariage mystique_ de sainte Catherine apparaît, pour la première fois, dans une traduction anglaise de la _Légende dorée_ par le frère Jean de Bungay, datée de 1438. Et c’est également vers cette date que certains peintres du Nord (à Cologne, à Bruges) ont commencé à introduire le _Mariage mystique_ dans leur représentation des actes de sainte Catherine.