La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 53

Chapter 533,945 wordsPublic domain

Le pape Calixte souffrit le martyre en l’an du Seigneur 222, sous l’empereur Alexandre. Cette année-là, la partie la plus élevée de Rome fut détruite par un incendie, et la main gauche d’une grande statue de Jupiter fut trouvée fondue. Alors tous les prêtres païens vinrent demander à l’empereur Alexandre qu’il ordonnât des sacrifices pour apaiser la colère des dieux. Et pendant qu’on célébrait ces sacrifices, le matin du jour de la semaine consacrée à Jupiter, la foudre, tombant soudain, tua quatre des prêtres, et l’autel de Jupiter fut brûlé, et le soleil s’obscurcit à tel point que le peuple, effrayé, s’enfuit hors de la ville. Sur quoi le consul Palmace demanda à l’empereur la destruction complète des chrétiens, qu’il rendait responsables de ces calamités. Et, l’empereur ayant agréé sa demande, il se mit en route avec des soldats vers le quartier du Transtévère où Calixte se tenait caché avec son clergé. Mais, en route, tous les soldats de son escorte perdirent soudain la vue. L’empereur ordonna alors que, le jour de Mercure, un sacrifice fût offert à ce dieu, pour obtenir de lui une réponse au sujet de tout ce qui se passait. Et, pendant le sacrifice, une des vierges du temple de Mercure, nommée Julienne, s’écria soudain: «Le Dieu de Calixte est le seul vrai Dieu, et c’est lui qui est indigné de nos pollutions!» Ce qu’entendant, Palmace se rendit auprès de Calixte qui s’était réfugié dans la ville de Ravenne, et se fit baptiser avec sa femme et toute sa maison. Et comme il persévérait dans les jeûnes et les prières, un soldat, nommé Simplice, vint le trouver, et lui promit de se convertir à sa foi s’il réussissait à guérir sa femme, frappée de paralysie. Palmace pria donc pour elle; et voici qu’elle-même accourut vers lui, en disant: «Baptise-moi au nom du Christ, qui m’a guérie!» Et Calixte la baptisa, ainsi que son mari et d’autres païens. Ce qu’apprenant, l’empereur fit trancher la tête à tous ceux que Calixte avait baptisés, et laissa pendant cinq jours Calixte lui-même sans nourriture ni boisson. Puis, voyant que tout cela restait inutile, il le fit fouetter pendant plusieurs jours; et il le fit enfin jeter dans un puits avec une pierre attachée au cou. Le prêtre Astère retira du puits le corps du saint, et lui donna une sépulture chrétienne.

CLIII

SAINT LÉONARD, ABBÉ

(15 octobre)

I. Léonard vivait vers l’an 500. Fils d’un des premiers fonctionnaires de la cour de France, il fut baptisé par saint Remi, archevêque de Reims, et instruit par lui des vérités de la foi. Et telle fut sa faveur auprès de son souverain qu’il obtint la permission de mettre en liberté tous les prisonniers qu’il voulait délivrer. Longtemps le roi le garda près de lui, jusqu’à ce qu’enfin la voix du peuple le contraignit à lui offrir un évêché. Mais Léonard refusa cet honneur, et, aspirant à la solitude, il se rendit à Orléans avec un autre chrétien nommé Liphard. Ils vécurent là pendant quelque temps de la vie cénobitique; mais ensuite Liphard resta seul sur la rive de la Loire, et Léonard, conduit par l’Esprit-Saint, se rendit en Aquitaine pour y prêcher le Christ. Il prêchait dans les villes et les villages, et opérait de nombreux miracles; mais, de préférence, il habitait dans une forêt voisine de Limoges, où se trouvait une des chasses favorites du roi. Or, un jour, comme le roi était venu chasser dans la forêt, et que la reine, par amour pour lui, l’y avait suivi, celle-ci éprouva soudain les douleurs de l’enfantement. Le roi et toute la cour s’affligeaient fort du danger où ils la voyaient; et Léonard, qui passait parla, entendit leurs gémissements. Emu de pitié, il aborda le roi, qui, en apprenant qu’il était disciple de saint Remi, s’empressa de le conduire auprès de la reine, afin qu’il priât pour elle et pour l’enfant qui allait naître. Léonard se mit en prière, et obtint aussitôt ce qu’il demandait à Dieu. Alors le roi lui offrit de nombreux présents; mais le saint les refusa, l’engageant plutôt à les donner aux pauvres. Du moins le roi voulut lui donner la forêt où se trouvait son ermitage. Mais lui: «Non, je n’aurais que faire de toute la forêt; mais donne-moi seulement l’espace que pourra parcourir mon petit âne durant la nuit!» Ce à quoi le roi consentit volontiers. Et Léonard, dans l’espace ainsi obtenu, construisit un monastère, où il vécut dans l’abstinence en compagnie de deux moines. Et il appela ce lieu Nobliac, pour rappeler la grande noblesse du roi qui le lui avait donné. Et comme l’eau manquait à une lieue alentour, Léonard fit creuser un puits, pria, et le puits se remplit d’eau. Et il brilla par tant de miracles que tout prisonnier qui invoquait son nom se trouvait aussitôt délivré, en souvenir de quoi il offrait au saint les chaînes de ses mains et de ses pieds. Et plusieurs de ces prisonniers restèrent avec lui pour servir le Seigneur. Il y eut aussi sept familles nobles qui, vendant tous leurs biens, et en distribuant le profit aux pauvres, vinrent demeurer près de lui dans la forêt. Enfin saint Léonard rendit son âme à Dieu le quinzième jour d’octobre; et, après sa mort, une voix d’en haut révéla au clergé de son église que, à cause de l’affluence de la foule, son corps eût à être transporté dans une église nouvelle. Le clergé et le peuple passèrent alors trois jours dans le jeûne et la prière; après quoi, regardant autour d’eux, ils virent toute la région couverte de neige, à l’exception d’un seul endroit qui était resté vert. Et ils comprirent que c’était là que saint Léonard voulait être enseveli. Ils l’y transportèrent donc; et l’énorme quantité de chaînes qu’on voit, aujourd’hui encore, suspendues en ex-voto autour de sa tombe, suffisent à prouver combien il a opéré de miracles en faveur des prisonniers.

II. Le vicomte de Limoges, pour effrayer les méchants, avait fait sceller au pied de la plus haute tour de son palais une lourde chaîne qu’il faisait attacher au cou des criminels; et ceux-ci, exposés aux intempéries de l’air, souffraient là un supplice pire que mille morts. Or un serviteur de saint Léonard se trouva un jour attaché à cette chaîne sans avoir fait aucun mal; dans sa détresse, il pria saint Léonard de le délivrer, lui rappelant combien d’autres prisonniers il avait déjà délivrés. Et aussitôt le saint lui apparut, tout vêtu de blanc, et lui dit: «Ne crains rien, mais prends cette chaîne, et suis-moi jusqu’à mon église!» Devant la porte de l’église, le saint disparut; et le prisonnier, après avoir raconté à tous sa miraculeuse aventure, suspendit la grosse chaîne au-dessus du tombeau.

III. Un homme vivait, auprès du monastère de saint Léonard, qui entretenait pour le saint une dévotion toute particulière. Cet homme fut pris par un tyran. Et le tyran se disait: «Léonard délivre tous les prisonniers: tous mes efforts seront vains pour l’empêcher de délivrer aussi celui-là. Mais je sais ce que je vais faire! Sous ma tour je ferai creuser une fosse, où je jetterai mon prisonnier avec des chaînes aux pieds; et à l’entrée de la fosse j’élèverai une arche de bois que je remplirai de soldats armés. Car Léonard a beau briser toutes les chaînes, jamais encore je n’ai entendu qu’il pénétrât sous terre.» Le tyran fit donc comme il avait dit; et comme le prisonnier invoquait saint Léonard, celui-ci, la nuit, vint à son aide. Il commença d’abord par retourner l’arche de bois où étaient les soldats, écrasant ceux-ci sous son poids. Puis, descendant au fond de la fosse avec une grande lumière, il prit la main de son serviteur et lui dit: «Dors-tu, ou es-tu éveillé? Je suis Léonard que tu as appelé!» Et le prisonnier: «Seigneur, secours-moi!» Aussitôt le saint, brisant ses chaînes, le prit sur ses épaules et l’emporta hors de la tour; après quoi il le ramena jusque dans sa maison, s’entretenant avec lui comme un ami avec son ami.

IV. Un pèlerin, qui revenait du tombeau de saint Léonard, fut pris par des brigands, en Auvergne, et enfermé dans un caveau. En vain il suppliait les brigands de le remettre en liberté, au nom de saint Léonard. Ils répondaient toujours qu’ils ne le relâcheraient point avant qu’il se fût racheté par une forte rançon. Alors le prisonnier: «Que saint Léonard, mon patron, décide donc entre vous et moi!» Et, la nuit suivante, le saint apparut au chef de la troupe et lui ordonna de relâcher le pèlerin. Mais le chef, quand il s’éveilla, n’attacha point d’importance à son rêve; et il fit de même la nuit suivante, où le saint lui apparut de nouveau. La troisième nuit, saint Léonard vint chercher le prisonnier et l’emmena hors de la forteresse; et, dès l’instant d’après, la grosse tour de celle-ci s’écroula, écrasant tous les brigands, à l’exception du chef qui, les membres brisés, comprit enfin combien il avait eu tort de dédaigner les avertissements de saint Léonard.

V. Un soldat, emprisonné en Bretagne, invoqua saint Léonard: aussitôt celui-ci, au vu et à la stupeur de tous, entra dans la prison, brisa les chaînes de l’homme qui l’invoquait, les lui mit dans les mains, et l’entraîna au dehors, sans que personne osât lui résister.

VI. Il y a eu encore un autre saint Léonard, également moine et plein de vertu, dont le corps repose aujourd’hui dans la ville de Corbigny. Celui-là, étant abbé de son monastère, s’humiliait au point d’apparaître comme le dernier des moines. Son exemple entraînait tant de vocations que des envieux le dénoncèrent au roi Clotaire, disant à celui-ci que, s’il n’y mettait bon ordre, Léonard finirait par dépeupler son royaume. Le roi, trop crédule, envoya à Corbigny une troupe pour chasser Léonard de son monastère. Mais à peine ces soldats eurent-ils vu et entendu le saint que, touchés, ils demandèrent à devenir ses disciples. Alors le roi, pénitent, vint demander pardon au saint, et priva de leurs honneurs ceux qui l’avaient dénoncé; mais Léonard, intercédant pour eux, obtint leur grâce. Il obtint aussi de Dieu, comme l’autre saint Léonard, la permission de faire tomber les chaînes de ceux qui invoqueraient son nom. Et un jour qu’il était en prière, un grand serpent sortit de terre à ses pieds, et rampa le long de son corps. Mais Léonard n’en acheva pas moins sa prière; après quoi il s’écria: «Je sais que, depuis la création, tu tourmentes les hommes autant que cela t’est possible. Mais si, maintenant, Dieu m’a livré à toi, inflige-moi la punition que j’ai méritée!» Et aussitôt le serpent, sortant par son capuchon, s’étendit mort à ses pieds.

Un jour de l’année du Seigneur 570, saint Léonard, après avoir tranché une querelle entre deux évêques, annonça qu’il mourrait le jour suivant; et en effet c’est ce jour-là qu’il rendit son âme à Dieu.

CLIV

SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE

(18 octobre)

I. Luc, Syrien, était d’Antioche, et avait d’abord étudié la médecine. Certains auteurs veulent qu’il ait fait partie des soixante-douze disciples du Seigneur; mais on peut admettre avec plus de vraisemblance l’opinion de saint Jérôme, qui nous dit que saint Luc fut disciple des apôtres, et non du Seigneur lui-même. Il fut si parfait dans sa vie qu’il reçut une quadruple ordination, quant à Dieu, quant au prochain, quant à lui-même et quant à son office. Et, en signe de cette quadruple ordination, des auteurs le décrivent comme ayant quatre faces, la face d’un homme, celle d’un lion, celle d’un bœuf et celle d’un aigle. Chacun des évangélistes, d’ailleurs, a eu ainsi quatre faces, qui lui ont permis d’écrire de l’humanité du Christ, de sa passion, de sa résurrection et de sa divinité. Mais l’usage est, plus communément, de désigner chacun des quatre évangélistes par une seule de ces faces. Suivant saint Jérôme, Matthieu a pour attribut l’homme, parce qu’il insiste surtout sur l’humanité du Christ; Luc a pour attribut le bœuf, parce qu’il traite surtout du sacerdoce du Christ; Jean a pour attribut l’aigle, parce que, volant plus haut que les autres, il nous parle surtout de la divinité du Christ; et Marc a pour attribut le lion parce que son évangile nous témoigne surtout de la résurrection. Car on dit que les lionceaux, quand ils naissent, gisent pendant trois jours comme des cadavres, et puis sont réveillés par le rugissement de leur mère.

Si maintenant on veut savoir les raisons de la quadruple ordination de saint Luc, on les apprend en étudiant la vie de ce saint.

1º Il fut d’abord ordonné quant à Dieu. Cette ordination, suivant saint Bernard, se fait par l’affection, la cogitation et l’intention. Or saint Luc fut saint par l’affection, car saint Jérôme dit de lui: «Il mourut en Bithynie, plein de l’Esprit-Saint.» Il fut ensuite pur dans la cogitation; nous savons qu’il resta vierge de corps et d’âme. Et son intention fut droite, car, dans tout ce qu’il faisait, il ne cherchait que la gloire du Seigneur.

2º Saint Luc fut ordonné quant au prochain. Il donna, en effet, au prochain tout ce qu’il put en subsides, car il accompagna saint Paul dans toutes ses épreuves, et, ne le quittant jamais, l’aida dans sa prédication. Il donna aussi au prochain tout ce qu’il put en conseils, car il rédigea, à l’usage de tous, ce qu’il savait de la doctrine évangélique et apostolique. Et l’on peut dire aussi qu’il donna au prochain tout ce qu’il put en service; car d’excellents auteurs, et notamment saint Grégoire, affirment qu’il fut, avec Cléophas, un des deux disciples d’Emmaüs; bien que saint Ambroise donne à ce second disciple un autre nom.

3º Saint Luc fut ordonné quant à lui-même. D’abord il vécut sobrement: car saint Jérôme dit qu’il n’eut jamais de femme ni de fils. Il vécut aussi modestement: car, dans son évangile, il cita le nom de Cléophas et omit de citer le sien.

4º Saint Luc fut ordonné quant à son office, qui était d’écrire l’évangile. On croit, en effet, qu’il recourut tout particulièrement à la sainte Vierge comme à l’arche de son Testament, et que c’est d’elle qu’il apprit bien des choses, notamment sur des sujets qu’elle seule pouvait connaître: tels l’Annonciation, la Nativité et autres sujets dont il est seul à parler. Et l’on sait aussi que saint Paul approuvait tout particulièrement l’évangile de saint Luc, à tel point que saint Jérôme a pu dire: «Toutes les fois que saint Paul parle de l’Evangile, c’est de l’Evangile de saint Luc qu’il veut parler.»

II. On lit dans l’Histoire d’Antioche que les chrétiens de cette ville, après s’être souillés par beaucoup de vices, furent assiégés par une armée turque qui les fit cruellement souffrir de faim et de privations. Mais lorsque, se repentant, ils se convertirent pleinement au Seigneur, certain religieux, qui priait, la nuit, dans l’église de Sainte-Marie à Tripoli, vit apparaître un homme tout vêtu de blanc et rayonnant de lumière. Et cet homme, interrogé, dit qu’il était saint Luc, et qu’il venait d’Antioche, où le Seigneur avait convoqué les milices du ciel, ainsi que les apôtres et les martyrs, pour venir en aide aux chrétiens assiégés. Et, en effet, ceux-ci, miraculeusement stimulés, mirent en déroute l’armée des Turcs.

CLV

LES ONZE MILLE VIERGES, MARTYRES

(21 octobre)

I. Il y avait en Bretagne un roi très chrétien, nommé Nothus ou Maurus, qui mit au monde une fille nommée Ursule. Et celle-ci était si bonne, si sage, et si belle, que sa renommée s’étendait partout. Or le roi d’Angleterre, souverain très puissant et qui avait soumis à son empire de nombreuses nations, forma le projet de marier son fils unique avec cette princesse, dont tout le monde vantait l’esprit et le corps. Le jeune homme, de son côté, était très enflammé à l’idée de ce mariage. Une ambassade fut donc envoyée auprès du père d’Ursule; et le roi d’Angleterre promit aux ambassadeurs de les récompenser s’ils ramenaient la jeune fille, mais, au contraire, les menaça de les châtier s’ils revenaient sans elle. Alors le père d’Ursule prit peur: car, d’une part, il redoutait la rancune d’un souverain plus puissant que lui, et, d’autre part, il ne pouvait admettre que sa fille devînt la femme d’un païen, ce à quoi Ursule, d’ailleurs, n’aurait jamais consenti. Alors celle-ci, inspirée d’en haut, fit proposer au jeune prince de lui envoyer dix vierges, et de donner pour compagnes mille vierges à chacune de ces dix-là ainsi qu’à elle-même: ajoutant qu’en compagnie de ces onze mille vierges elle demandait à rester pendant un espace de trois ans, pour se rendre avec elles à Rome, sur une flotte, et y obtenir la consécration de sa virginité. Le jeune prince, de son côté, aurait à recevoir le baptême, et à s’instruire, pendant ces trois ans, des vérités de la foi: après quoi Ursule consentirait à devenir sa femme. Et l’on entend bien que, si elle imposait de telles conditions, c’était dans l’espoir de décourager le jeune prince, tout en gardant à son père la faveur du roi anglais.

Mais le jeune homme admit très volontiers les conditions d’Ursule, et se fit baptiser, et pressa son père d’exécuter tout ce qu’Ursule avait demandé. Alors des vierges arrivèrent de toutes parts dans la capitale du roi Maurus, et de toutes parts la foule afflua pour être témoin d’un aussi grand spectacle. De nombreux évêques voulurent aussi se joindre au pèlerinage des onze mille vierges: parmi eux se trouvait, notamment, l’évêque de Bâle, Pantulus, qui se rendit avec elles jusqu’à Rome, et, au retour, partagea leur martyre. On voyait là aussi sainte Gérasine, reine de Sicile qui, ayant épousé un tyran cruel, l’avait transformé en un doux agneau. Elle était sœur de l’évêque Matrisius et de Daria, la mère de sainte Ursule. Dès que le père de celle-ci lui eut révélé par lettre le secret du voyage, elle se mit aussitôt en route pour la Bretagne avec ses quatre filles Babille, Julienne, Victoire et Dorée. Et son petit garçon Adrien, par amour pour ses sœurs, voulut se joindre aussi à l’expédition. C’est sur le conseil de Gérasine que les onze mille vierges furent réparties en groupes, d’après les divers royaumes dont elles provenaient. Et c’est encore sainte Gérasine qui se chargea de commander à tous ces groupes, et elle subit le martyre en leur compagnie.

Enfin tout se trouva prêt pour le départ. Et, pendant que sainte Ursule s’occupait de convertir les onze mille vierges, la reine Gérasine instruisait les chevaliers de l’escorte, leur faisant prêter le serment d’un nouvel ordre de chevalerie. Puis on se mit en route; et, dans l’espace d’une seule journée, sous un vent favorable, la sainte caravane arriva dans un port des Gaules nommé Tiel, puis à Cologne, où un ange apparut à Ursule pour lui annoncer que ses compagnes et elle reviendraient à Cologne et y recevraient la couronne du martyre. De là, poursuivant leur chemin vers Rome, les vierges arrivèrent à Bâle: elles y laissèrent leurs vaisseaux et poursuivirent leur voyage à pied.

Elles furent reçues à Rome avec grand honneur par le pape Cyriaque, qui, étant né lui-même en Bretagne, se trouvait avoir de nombreux parents dans le pèlerinage. Et, la même nuit, une vision révéla à Cyriaque qu’il recevrait les palmes du martyre en compagnie des onze mille vierges. Aussi, sans rien révéler de cette vision, s’empressa-t-il de baptiser celles des vierges qui n’avaient pas encore reçu le baptême. Puis, quand il jugea le moment venu, il déclara à son clergé réuni qu’il se démettait de toutes ses fonctions et dignités, pour se joindre à la troupe des onze mille vierges. En vain tous les prêtres, et surtout les cardinaux, l’accusèrent d’être en délire, et lui firent honte d’abandonner son pontificat pour suivre un troupeau de femmes. Sans les écouter, il ordonna en son lieu un saint homme nommé Amet, qui gouverna l’Eglise après lui. Et comme il renonçait à son pontificat, contrairement à la volonté de son clergé, celui-ci le raya de la liste des papes. Et, dès ce jour, le saint chœur des onze mille vierges perdit toute sa faveur auprès de la curie romaine.

Or deux chefs de l’armée romaine, Maxime et Africain, hommes impies et méchants, voyant cette grande multitude de vierges, et toute la foule qui se pressait pour grossir leur pèlerinage, craignirent que ce pèlerinage ne donnât trop d’extension à la religion chrétienne. Ils envoyèrent donc secrètement des exprès à Jules, chef des Huns, pour l’engager à attendre à Cologne, avec son armée, le retour des onze mille vierges, et pour les massacrer.

Cependant, les vierges se mirent en route pour leur retour, en compagnie du pape Cyriaque, du cardinal Vincent et de Jacques, archevêque d’Antioche, qui était, lui aussi, originaire de Bretagne. Jacques, qui était venu à Rome pour voir le pape, allait déjà repartir pour Antioche lorsque, apprenant le prochain départ des vierges, il prit le parti d’aller avec elles au-devant du martyre. Et de même fit encore Maurice, évêque de Modène, qui était l’oncle de Babille et de Julienne; de même firent Follau, évêque de Lucques, et Sulpice, évêque de Ravenne.

Cependant le fiancé de sainte Ursule, qui s’appelait Ethéré, était devenu roi de son pays, à la mort de son père, et avait converti sa mère à la foi du Christ. Un jour, une vision d’en haut lui apprit qu’Ursule venait de quitter Rome; et une voix lui ordonna d’aller aussitôt à sa rencontre, pour souffrir avec elle le martyre dans la ville de Cologne. Il se mit aussitôt en route avec sa mère, sa petite sœur Florentine et l’évêque Clément. Vinrent aussi se joindre au pèlerinage Marcule, évêque de Grèce et sa nièce Constance, fille de Dorothée, roi de Constantinople. Cette Constance avait été fiancée à un fils de roi; mais, son fiancé étant mort avant le mariage, elle s’était consacrée au Seigneur.

Lorsque toute cette troupe arriva à Cologne, elle trouva la ville investie par les Huns. Et ces barbares, avec de grands cris, se jetèrent sur les pieuses vierges, qu’ils massacrèrent toutes, comme des loups s’élançant sur un troupeau d’agneaux. Seule, Ursule restait encore vivante. Et le prince des Huns, émerveillé de sa beauté, lui offrit de l’épouser, pour la consoler de la mort de ses compagnes. Mais, comme la sainte repoussait avec horreur sa proposition, furieux de se voir dédaigné, il la transperça d’une flèche et acheva son martyre.

Il y eut cependant encore une autre vierge, nommée Cordule, qui d’abord, épouvantée, se cacha au fond d’un bateau et y resta toute la nuit. Mais, le lendemain, elle courut d’elle-même au-devant de la mort. Et, comme l’Eglise omettait ensuite de la mentionner dans la célébration de la fête des onze mille vierges--car on croyait qu’elle avait échappé au supplice de ses compagnes--elle apparut un jour à une recluse et lui révéla qu’elle avait, elle aussi, obtenu la couronne du martyre.

La tradition veut que ce martyre ait eu lieu en l’an du Seigneur 238. Mais la vraisemblance des dates contredit cette affirmation. Car, en 238, ni la Sicile, ni Constantinople n’avaient des rois, tandis que l’on cite parmi les martyrs de Cologne, la reine de Sicile et la fille du roi de Constantinople. Plus vraisemblablement, le martyre des onze mille vierges aura eu lieu à l’époque des invasions des Huns et des Goths, et, par exemple, sous le règne de l’empereur Marcien, qui régnait en l’an 452.

II. Certain abbé reçut de l’abbesse de Cologne le corps d’une des vierges, moyennant la promesse de le placer dans un cercueil d’argent. Mais comme, durant toute une année, le corps restait placé dans son cercueil de bois, les moines virent un matin la vierge en personne descendre de l’autel, s’incliner pieusement, puis se retirer en passant au milieu du chœur. Alors l’abbé, allant au cercueil, le trouva vide. Il courut à Cologne, fit part de la chose à l’abbesse; et en effet le corps de la martyre se retrouva à la place d’où on l’avait pris. Mais en vain l’abbé demanda pardon et promit que, si on lui donnait de nouveau une des saintes reliques, il s’empresserait de lui faire faire un cercueil de prix. Il ne put rien obtenir.