La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 42

Chapter 423,858 wordsPublic domain

Le lendemain, le roi était seul dans sa chambre lorsque Barthélemy lui apparut, et lui dit: «Pourquoi m’as-tu fait chercher, hier, avec tes présents? Ces présents sont nécessaires à ceux qui désirent les choses terrestres, mais non à moi, qui ne désire rien de terrestre!» Après quoi il exposa à Polème le mystère de notre rédemption et les sacrements de la foi. Et il ajouta que, si le roi voulait recevoir le baptême, il se chargerait ensuite de lui montrer son ancien dieu tout lié de chaînes. Le lendemain, comme les prêtres sacrifiaient aux idoles près du palais du roi, le diable se mit à leur crier: «Malheureux, cessez de m’offrir des sacrifices: car je suis enchaîné de chaînes de feu par un ange de Jésus-Christ, que les Juifs ont crucifié! Ce Jésus a dompté la mort elle-même, notre souveraine, et il a enchaîné notre prince, qui, est l’auteur de toute mort!» Aussitôt la foule voulut abattre les idoles, à grand renfort de cordes; mais on ne put y parvenir. Alors l’apôtre ordonna au démon de sortir de l’idole et de briser celle-ci. Et aussitôt le démon, sortant de l’idole, mit en pièces celle-ci et toutes les autres qui étaient dans le temple. Alors Barthélemy, ayant prié Dieu, guérit tous les malades venus en pèlerinage auprès d’Astaroth. Puis il dédia à Dieu le temple, et ordonna au démon de se retirer dans un lieu désert. Et, au même instant, on vit un ange qui, volant tout à l’entour du temple, fit, à ses quatre coins, le signe de la croix, en disant: «De même que le Seigneur vous a purifiés de vos maladies, de même il purifie ce temple de toute souillure! Et avant que le démon qui habitait ici s’en aille au désert, Dieu m’a ordonné de vous le montrer. Ne le craignez pas, mais imprimez sur votre front le signe que vous m’avez vu faire aux quatre coins du temple!» Et l’ange leur montra un Ethiopien tout noir, au visage pointu, avec une barbe touffue, des poils sur tout le corps, des yeux enflammés, une bouche vomissant du soufre, et les mains enchaînées derrière le dos. Alors le roi se fit baptiser avec sa femme, ses fils et tout son peuple; et, désormais, renonçant à sa royauté, il devint disciple de l’apôtre.

Les prêtres des idoles, chassés par Polème, se rendirent auprès du frère de celui-ci, Astiage, et se plaignirent devant lui des méfaits de l’apôtre. Astiage, furieux, envoya à la recherche de Barthélémy toute une armée, qui finit par s’emparer de lui. Et Astiage: «Est-ce toi qui as séduit mon frère?» Et l’apôtre: «Je ne l’ai point séduit, mais converti!» Et Astiage: «De même que tu as amené mon frère à abandonner ses dieux pour le tien, de même je saurai bien te faire abandonner ton Dieu pour sacrifier aux miens!» Et l’apôtre: «Le dieu qu’adorait ton frère, je l’ai enchaîné, au vu de tous, et forcé à détruire ses idoles! Si tu parviens à faire subir le même traitement à mon Dieu, je consentirai à adorer tes simulacres; mais si tu n’y parviens pas, je détruirai tes simulacres pour que tu croies en mon Dieu.» A peine avait-il ainsi parlé, qu’on vint annoncer au roi que son idole Baldak venait de tomber de son piédestal et de se briser en morceaux. Ce qu’apprenant, le roi, furieux, déchira en deux son manteau de pourpre, ordonna que l’apôtre fût battu de verges, et le fit enfin écorcher vif. Les chrétiens enlevèrent le corps du martyr, et lui accordèrent les honneurs qui lui étaient dus. Quant au roi Astiage et aux prêtres des idoles, ils furent saisis par des démons, et périrent misérablement. Au contraire, l’ex-roi Polème fut ordonné évêque, et, durant vingt ans, s’acquitta saintement des devoirs de l’épiscopat.

Sur le genre exact du martyre de saint Barthélemy les avis diffèrent: car saint Dorothée affirme expressément qu’il a été crucifié. Et il ajoute que son supplice eut lieu dans une ville d’Arménie nommée Albane, comme aussi qu’il fut crucifié la tête en bas. D’autre part, saint Théodore assure que l’apôtre a été écorché vif; et il y a encore d’autres historiens qui prétendent qu’il a eu la tête tranchée. Mais, au fait, cette contradiction n’est qu’apparente: car rien n’empêche de penser que le saint ait été d’abord mis en croix, puis, pour plus de souffrances, écorché vif, et enfin décapité.

II. Le bienheureux Théodore, abbé et docteur, après avoir raconté le martyre de saint Barthélemy, dont il place la scène à Albane en Arménie, écrit ce qui suit: «La fureur de ses bourreaux était telle que la mort même ne l’apaisa point. Elle s’acharna contre son corps même, qui fut jeté à la mer avec ceux de quatre autres martyrs. Et les cinq corps vénérables, abandonnés au courant des flots, abordèrent dans une île voisine de la Sicile appelée Lipari, où ils furent recueillis par l’évêque d’Ostie, qui se trouvait là en ce moment. Mais quatre d’entre eux, laissant à Lipari les restes de Barthélemy, poursuivirent leurs routes vers d’autres régions. L’un d’eux, Papin, se rendit dans une ville de Sicile, appelée Milas; un autre, Lucien, parvint à Messine; les deux derniers furent envoyés par Dieu en Calabre, Grégoire dans la ville de Colone, Achace dans la ville de Chalé. Quant à Barthélemy, il fut reçu à grand renfort d’hymnes et de cierges, et un temple magnifique s’éleva en son honneur. Et le mont de Vulcain, qui lançait des flammes jusque sur les habitants de Lipari, s’éloigna soudain à sept stades de là, de telle sorte que, aujourd’hui encore, se dressant au bord de la mer, il apparaît comme la figuration d’un feu prenant la fuite.»

III. L’an du Seigneur 331, les Sarrasins, ayant envahi l’île de Lipari, brisèrent le tombeau de saint Barthélemy, et dispersèrent ses os. Mais à peine eurent-ils quitté l’île, que le saint apparut à un moine et lui dit: «Lève-toi et recueille mes os, qui sont dispersés!» Et le moine: «Pourquoi recueillerais-je tes os, ou te rendrais-je un honneur quelconque, à toi qui as laissé dévaster notre île sans nous prêter secours?» Et le saint: «Pendant longtemps le Seigneur, sur ma prière, a épargné ce peuple; mais ses péchés sont devenus si nombreux que je n’ai plus pu obtenir leur pardon.» Le moine lui demanda alors à quel signe il pourrait reconnaître ses os, parmi tous ceux que les Sarrasins avaient dispersés. Et le saint: «Va les chercher pendant la nuit, et recueille ceux que tu verras briller comme du feu!» Le moine fit ainsi, recueillit les os de l’apôtre, et les transporta par mer à Bénévent, métropole de la Pouille. Et aujourd’hui encore les habitants de Bénévent prétendent posséder le corps de saint Barthélemy, bien que, d’après l’opinion générale, ce corps se trouve désormais à Rome.

IV. L’empereur Frédéric, s’étant emparé de Bénévent, avait ordonné de détruire toutes les églises de la ville. Or voici qu’un habitant de celle-ci aperçut des hommes vêtus de blanc, et tout resplendissants, qui semblaient s’entretenir entre eux. Il demanda à l’un d’eux qui ils étaient, et l’inconnu répondit: «Celui que tu vois là-bas est l’apôtre Barthélemy, et nous sommes les autres saints qui avions des églises dans cette ville. Nous nous sommes réunis ici pour nous entendre sur le châtiment que nous devions exiger contre l’impie qui nous a chassés de nos demeures. Et nous venons de juger qu’il aura à comparaître sans retard devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de son sacrilège.» Et, en effet, peu de temps après, ledit empereur périt misérablement.

V. On lit dans un livre de _Miracles des Saints_ que, pendant qu’un maître célébrait la fête de saint Barthélemy, le diable lui apparut sous la forme d’une jeune fille merveilleusement belle. Le maître l’invita à sa table, ne sachant qui elle était; et elle s’efforçait de l’exciter par ses caresses. Or, voici que saint Barthélemy se présenta devant la porte, en habit de pèlerin, et pria qu’on le reçût au nom de saint Barthélemy. La femme engagea le prêtre à lui envoyer du pain sans le recevoir; mais le pèlerin refusa d’y toucher. Et il fit demander au prêtre de lui faire dire ce qui était le plus propre à l’homme. La jeune femme lui fit répondre: «C’est le péché, avec lequel l’homme est conçu, naît et vit.» Le pèlerin déclara la réponse exacte. Il fit ensuite demander au prêtre de lui dire quel était le lieu n’ayant qu’un seul pied, et où Dieu avait opéré son plus grand miracle. Le prêtre fut d’avis que c’était la croix; la femme dit: «C’est la tête de l’homme, dans laquelle Dieu a créé comme un second monde en raccourci.» Et le pèlerin approuva les deux réponses. Puis il fit demander, en troisième lieu, quelle distance il y avait du sommet du ciel au fond de l’enfer. Le prêtre répondit qu’il l’ignorait. Mais la femme: «Hélas, je le sais, moi, car j’ai franchi cette distance, et voici que je vais avoir à la franchir de nouveau!» Après quoi cette femme, reprenant sa forme de diable, se précipita dans l’abîme avec un grand cri; et, quand on chercha ensuite le pèlerin, on ne le trouva plus. Une histoire semblable nous est aussi racontée touchant saint André.

CXXII

SAINT AUGUSTIN, DOCTEUR

(28 août)

I. Augustin, illustre docteur de l’Eglise, naquit dans la ville de Carthage, en Afrique, de parents nobles. Son père s’appelait Patrice, sa mère Monique. Il fut suffisamment instruit dans les arts libéraux, dès sa jeunesse, pour mériter d’être considéré comme un philosophe éminent et un remarquable rhéteur. Il lut et approfondit l’œuvre d’Aristote et tous les autres livres qu’on pouvait lire alors. Et il nous dit lui-même dans ses _Confessions_: «Tous les livres qu’on appelle _libéraux_, je les ai lus, étant, à cette époque, le misérable esclave de désirs mauvais. Quant à ce qui est de la grammaire et de l’éloquence, de la géométrie, des nombres et de la musique, je l’ai appris aisément sans le secours d’aucun maître. Mais la science, sans la charité, ne fait que nous gonfler au lieu de nous édifier.»

Il était tombé dans l’hérésie des Manichéens, qui niaient la réalité du Christ et la résurrection de la chair. Il persévéra dans cette hérésie pendant neuf ans. Mais, dès l’âge de dix-neuf ans, comme il lisait le livre d’un philosophe où était exposée la vanité du monde, il fut désolé de ne point trouver dans ce livre le nom de Jésus-Christ, dont sa mère l’avait imprégné.

Sa mère, de son côté, pleurait beaucoup et ne négligeait rien pour le ramener à la foi véritable. Or, un jour, elle vit en rêve un jeune homme qui lui demanda la cause de sa tristesse. Elle lui répondit qu’elle pleurait la perdition de son fils. Et l’inconnu lui dit: «Sois sans crainte, car là où tu es, il est aussi!» L’excellente femme n’en insistait pas moins auprès de son évêque afin qu’il daignât intercéder pour son fils. Et l’évêque, d’une voix prophétique, lui dit: «Sois sans crainte, car c’est chose impossible que Dieu laisse périr l’enfant de tant de larmes!»

Après avoir longtemps enseigné la rhétorique à Carthage, Augustin vint à Rome et y réunit de nombreux disciples. Sa mère l’avait suivi jusqu’aux portes de Carthage, résolue à l’accompagner si elle ne parvenait pas à le faire rester. Mais il la trompa, et, la nuit, partit seul, ce dont la pauvre femme eut un grand chagrin. Matin et soir, tous les jours, elle allait à l’église et priait pour son fils.

En ce temps-là, les Athéniens demandèrent à Symmaque, préfet impérial, qu’Augustin leur fût envoyé comme professeur de rhétorique. Mais le jeune homme préféra se rendre à Milan, où se trouvait alors saint Ambroise. Et lorsque sa mère, qui n’avait point de repos loin de lui, vint le retrouver à Milan, elle put constater qu’il n’était plus manichéen, sans être encore vraiment catholique. Mais il avait commencé à s’attacher à saint Ambroise et à écouter souvent sa prédication. Or, un jour, le saint avait longuement démontré les erreurs des manichéens, tant par des preuves tirées du raisonnement que par d’autres tirées de l’autorité; et, dès ce moment, l’hérésie avait presque disparu du cœur d’Augustin. Quant à ce qui lui arriva plus tard, lui-même le raconte tout au long dans ses _Confessions_. Partagé entre son goût pour la voie du Christ et sa crainte de pénétrer dans une voie aussi étroite, il hésitait, lorsque Dieu lui inspira la pensée d’aller consulter saint Simplicien, en qui brillait la lumière de la grâce divine. Et Simplicien se mit aussitôt à l’encourager, en lui disant: «Combien d’enfants servent Dieu dans l’Eglise! Et toi, savant docteur, tu n’oses le faire! Jette-toi dans les bras de Dieu! Il te recevra et te sauvera!»

Vers le même temps arriva d’Afrique un ami d’Augustin, nommé Pontien; et cet homme lui raconta la vie et les miracles du grand Antoine, qui était mort en Egypte sous l’empire de Constantin. L’exemple de ce saint alluma une telle ardeur dans l’âme d’Augustin que, se précipitant chez un de ses amis, nommé Alipe, il s’écria: «Que tardons-nous? Les ignorants se lèvent et gagnent le ciel; et nous, avec toute notre science, nous nous plongeons en enfer!» Puis il s’enfuit dans un jardin, s’étendit sous un figuier, et se mit à pleurer amèrement. Or, pendant qu’il pleurait, il entendit une voix qui lui disait: «Prends et lis, prends et lis!» Aussitôt il ouvrit les _Actes des Apôtres_ et lut, au hasard: «Revêtez-vous du Seigneur Jésus!» Aussitôt les ténèbres du doute achevèrent de se dissiper en lui.

Cependant il souffrait de maux de dents si forts que, comme il le dit lui-même, il était presque tenté d’admettre l’opinion du philosophe Corneille, qui plaçait le souverain bien de l’âme dans la sagesse, et le souverain bien du corps dans l’absence de douleur. Ses maux de dents étaient, en effet, si vifs qu’il en avait perdu l’usage de la parole. Ne pouvant parler à ses amis, il leur écrivait, sur des tablettes de cire, pour leur demander de prier tous pour lui, afin que le Seigneur apaisât sa souffrance. Puis, en leur compagnie, il fléchit les genoux, pria et aussitôt fut guéri. Il demanda aussi par lettre à saint Ambroise de lui indiquer ce qu’il devait lire des Livres Saints, pour devenir plus apte à la foi chrétienne. Ambroise lui recommanda le prophète Isaïe, à cause de la façon dont s’y trouvent prophétisés l’Evangile et la vocation des gentils. Et comme Augustin, d’abord, ne comprenait point le vrai sens du livre, Ambroise lui dit de le relire plus tard, quand il serait plus exercé dans la lecture des Livres Saints.

Enfin, à l’approche de Pâques, Augustin, alors âgé de trente ans, reçut le baptême, en compagnie de son fils Adéodat, enfant plein d’intelligence, qu’il avait enfanté pendant qu’il était encore païen et philosophe. Et son ami Alipe se fit baptiser le même jour. Ce jour-là, Ambroise s’écria: _Te Deum laudamus!_ Augustin répondit: _Te Dominum confitemur!_ Et ainsi, se répondant l’un à l’autre, ils composèrent jusqu’au bout cette hymne, ainsi que l’atteste Honorius dans son _Miroir de l’Eglise_.

Confirmé désormais dans la foi catholique, il abandonna tout l’espoir qu’il avait mis dans le siècle, et se retira notamment des écoles où il enseignait. Il nous dit lui-même, dans ses _Confessions_, de quelle douceur l’amour divin inondait son âme. Peu de temps après, en compagnie de Nébrode et d’Evode, ainsi que de sa mère, il s’embarqua pour retourner en Afrique; mais, en arrivant au port d’Ostie, il eut la douleur de voir mourir sa pieuse mère. Rentré dans son domaine familial, il jeûnait et priait avec ses disciples, écrivait des livres et prêchait. Et sa renommée se répandit en tous lieux. Telle était cette renommée qu’Augustin évitait à dessein d’entrer dans les villes où l’on avait besoin d’un évêque, par crainte d’être promu de force au siège épiscopal.

Mais il y avait à Hippone un homme très riche qui lui fit dire que, si seulement il l’entendait parler, il renoncerait sans doute au siècle. Augustin, aussitôt, se mit en route pour l’aller voir; et voici que l’évêque d’Hippone Valère, apprenant son arrivée, l’ordonna, presque malgré lui, prêtre de son église. Et comme il s’affligeait de cet honneur, de braves gens, mettant son chagrin sur le compte de son orgueil, lui disaient, pour le consoler, que sans doute cette prêtrise était au-dessous de ce qu’il valait, mais que, du moins, elle avait l’avantage de l’approcher de l’épiscopat. Aussitôt élu prêtre, Augustin institua un monastère à Hippone, et commença à vivre suivant la règle établie par les saints apôtres. Et comme l’évêque Valère, qui était grec, ne connaissait pas très bien la langue latine, il conféra à Augustin le droit de prêcher en sa présence, dans l’église, contrairement à l’usage de l’Eglise d’Orient. Ne pouvant s’acquitter lui-même de cette prédication, le saint évêque voulait, du moins, qu’un autre s’en acquittât. Et c’est ainsi qu’Augustin réfuta et convainquit le prêtre manichéen Fortunat, et d’autres hérétiques, manichéens, donatistes, et rebaptisateurs.

Cependant Valère craignait qu’Augustin ne lui fût enlevé pour devenir évêque dans quelque autre ville: car il avait été forcé, une fois déjà, de le cacher, pour empêcher qu’on ne l’emmenât occuper ailleurs un siège épiscopal. Il finit par obtenir de l’archevêque de Carthage la permission de se retirer lui-même de son siège d’Hippone, et d’y être remplacé par Augustin. En vain celui-ci fit tout au monde pour s’y refuser: force lui fut de céder. Et le regret qu’il en eut s’accrut encore lorsque, plus tard, il apprit qu’un concile avait défendu qu’un nouvel évêque fût ordonné du vivant de l’ancien.

Ses vêtements, sa chaussure, ses ornements n’étaient ni trop luxueux, ni trop négligés, mais d’une élégance moyenne et conforme à l’usage. Sa table fut toujours d’une frugalité extrême. Mais, tout en ne se nourrissant que de légumes, il avait presque toujours de la viande pour ses hôtes et pour les malades. Un jour qu’il avait invité des amis à un repas familier, un de ses hôtes eut la curiosité de pénétrer dans sa cuisine. N’y trouvant aucun plat chaud, il demanda à Augustin quels mets il avait commandés pour le repas. Et Augustin lui répondit: «Je n’en sais pas plus que toi!»

Il disait que saint Ambroise lui avait appris trois choses: 1º à ne jamais se mêler de marier personne; 2º à ne jamais encourager une dispute; 3º à ne jamais aller à un repas où il était invité. Telles étaient sa pureté et son humilité, qu’il s’accusait humblement devant Dieu, dans ses _Confessions_, de péchés minimes, dont la plupart d’entre nous ne se soucieraient même pas. Il s’accusait, par exemple, d’avoir joué aux osselets dans son enfance, au lieu d’aller à l’école; il s’accusait d’avoir mis de la mauvaise volonté à lire ou à apprendre; il s’accusait d’avoir toujours, dans son enfance, pris plaisir à l’_Enéide_ et d’avoir pleuré de la mort de Didon; il s’accusait d’avoir dérobé des fruits, sur la table de ses parents, pour les donner à ses compagnons de jeux; il s’accusait d’avoir, à seize ans, cueilli une poire sur un arbre qui n’était pas à lui. Et il s’accusait aussi de la petite jouissance qu’il éprouvait parfois à manger, ajoutant que le chrétien doit prendre ses aliments à regret, comme une médecine. Il s’accusait d’avoir exercé librement son odorat, son ouïe et sa vue, se reprochant, par exemple, son plaisir à voir courir un chien, ou à écouter de beaux chants d’église. Enfin il s’accusait de son appétit de louanges et de son désir de gloire, encore que ces sentiments aient toujours été chez lui d’une modération extraordinaire.

Il excellait à réfuter les hérétiques, de telle sorte que ceux-ci disaient publiquement que ce n’était point péché de le tuer, affirmant que ceux qui le tueraient comme un loup ne pourraient, par là, qu’être agréables à Dieu. Aussi fut-il sans cesse exposé à tomber dans leurs pièges; et un jour, comme il était en route, sûrement il aurait péri si la Providence n’avait fait en sorte que ses meurtriers se trompassent de chemin.

Pauvre lui-même, il n’oubliait jamais ses frères les pauvres, partageant avec eux ce qu’il pouvait avoir. Souvent même il leur distribuait les offrandes faites pour l’église dans les vases sacrés. Jamais il ne voulut acheter une maison, ni un champ. Quand on lui léguait un héritage, il le refusait, disant que cet héritage devait revenir plutôt aux enfants ou aux proches du légataire. Il n’avait guère souci non plus des biens de l’Eglise, n’étant occupé, jour et nuit, que des choses divines. Jamais il n’eut le goût de faire bâtir, disant que les constructions nouvelles étaient un empêchement pour une âme qui voulait rester libre de tout ennui matériel, et s’abandonner tout entière à la méditation. Non pas, cependant, qu’il désapprouvât absolument tout projet de construction nouvelle: il ne désapprouvait que le goût passionné que certains en avaient.

Il louait par-dessus tout ceux qui avaient le désir de la mort, et il aimait à citer, à ce propos, l’exemple de trois évêques: 1º l’exemple de saint Ambroise qui, comme on lui demandait de prier pour obtenir une prolongation de sa vie, répondait: «Je n’ai point si mal vécu que je doive avoir honte de continuer à vivre, mais je ne crains pas non plus de mourir, car Dieu est un bon maître»; 2º l’exemple d’un autre évêque, qui disait, dans les mêmes circonstances, en réponse à ceux qui lui représentaient sa vie comme nécessaire à son église: «Si je ne dois jamais mourir, c’est bien; mais si je dois mourir un jour, pourquoi pas tout de suite?»; 3º enfin Augustin aimait à citer un troisième évêque qui, étant très malade, avait prié pour recouvrer la santé; et un jeune homme d’une beauté merveilleuse lui était apparu, qui lui avait dit, d’une voix indignée: «Vous avez peur de souffrir, vous ne voulez pas mourir, que ferai-je de vous?»

Jamais Augustin ne voulut qu’aucune femme demeurât avec lui, pas même sa cousine, ni les filles de son frère, qui s’étaient vouées au service de Dieu. Jamais il ne voulait parler, seul, à une femme, sauf quand elle avait un secret à lui communiquer. Il fut le bienfaiteur de ses parents, mais en leur apprenant à n’avoir pas besoin de richesses, et non pas en leur donnant des richesses. Rarement il consentait à intercéder pour quelqu’un, de vive voix ou par lettre, disant que, «le plus souvent, une faveur qu’on demandait devenait une gêne.» Pour juger une cause, il aimait mieux se trouver avec des inconnus qu’avec des amis, disant que, parmi les inconnus, il pouvait plus librement découvrir les bons, et s’en faire des amis, tandis que, à juger des amis, il risquait fatalement d’en perdre un, celui contre qui il devrait décider.

De nombreuses églises l’invitaient à prêcher; il y enseignait la parole de Dieu et convertissait une foule d’hérétiques. Parfois, en prêchant, il faisait des digressions; et il disait alors que c’était sans doute Dieu qui lui inspirait ces digressions pour le salut de quelqu’un; et l’on cite, en effet, le cas d’un manichéen qui fut ainsi converti par saint Augustin, celui-ci s’étant interrompu du sujet qu’il traitait pour réfuter l’erreur des manichéens.

C’était le temps où les Goths s’étaient emparé de Rome, et où idolâtres et hérétiques attaquaient vivement l’Eglise chrétienne. Voilà pourquoi Augustin écrivit son livre de la _Cité de Dieu_, où il montra que c’était la destinée des justes d’être opprimés dans cette vie, et la destinée des impies d’y prospérer. Il décrivait, dans ce livre, deux cités et deux rois, Jérusalem, dont le roi est le Christ, et Babylone, où règne le diable; ajoutant que la cité du diable reposait sur l’amour de soi et la cité de Dieu sur l’amour de Dieu.