La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 35

Chapter 353,765 wordsPublic domain

Nazaire et le petit Celse furent mis dans un bateau, et, parvenus en pleine mer, ils furent jetés dans les flots. Mais aussitôt une tempête terrible s’éleva autour du bateau, tandis que les deux saints nageaient doucement sur les flots tout unis. Alors les bourreaux, se voyant en danger, se repentirent du mal qu’ils avaient fait aux saints. Et voici que Nazaire, marchant sur l’eau avec le petit Celse, leur apparut, le visage souriant, les rejoignit sur le bateau, apaisa la tempête par sa prière, et parvint ainsi avec eux à un endroit voisin de la ville de Gênes. Il prêcha longtemps dans cette ville, puis se rendit à Milan, où il avait naguère laissé Gervais et Protais. Ce qu’apprenant, le préfet Anolin fit garder Celse dans la maison d’une dame de la ville, et enjoignit à Nazaire de quitter Milan. Le saint se rendit à Rome, où il trouva son père devenu chrétien. Le vieillard lui raconta que l’apôtre Pierre lui était apparu, et l’avait averti d’avoir à suivre auprès du Christ sa femme et son fils. Mais bientôt Nazaire fut pris de nouveau et reconduit à Milan, où, en compagnie du petit Celse, il eut la tête tranchée, au-delà de la Porte Romaine, dans un endroit nommé les Trois-Murs.

Des chrétiens recueillirent leurs corps et les ensevelirent dans leur jardin. Mais, la même nuit, les deux saints apparurent à un pieux homme nommé Cérasius, à qui ils dirent de prendre leurs corps dans sa maison, et de les ensevelir très profondément, pour les dérober aux recherches de Néron. Et Cérasius: «Seigneurs, ne voudriez-vous pas, auparavant, guérir ma fille qui est paralysée?» Aussitôt la jeune fille se trouva guérie; et Cérasius enterra les deux saints comme ils l’avaient demandé. Longtemps après, le Seigneur révéla à saint Ambroise l’endroit où étaient leurs corps; le corps de Nazaire était encore arrosé de son sang, absolument intact avec ses cheveux et sa barbe; et un parfum merveilleux s’en dégageait. Saint Ambroise laissa le corps de saint Celse à l’endroit où il reposait, et fit transporter celui de saint Nazaire dans l’église des Saints Apôtres. Le martyre des deux saints eut lieu sous Néron, vers l’an du Seigneur 52.

CII

SAINT FÉLIX, PAPE ET MARTYR

(29 juillet)

Félix fut élu pape en remplacement de Libère, et du consentement de celui-ci, qui, n’ayant pas voulu approuver l’hérésie arienne, avait été envoyé en exil par Constance, fils de Constantin. Félix, ainsi promu à la papauté, convoqua un concile de quarante-huit évêques, qui condamna comme hérétiques l’empereur Constance et deux prêtres, ses conseillers. Sur quoi, Constance, furieux, destitua Félix de l’évêché de Rome, et rappela Libère qui, amolli par l’exil, se résigna à tolérer l’hérésie. La persécution prit alors une telle étendue que, avec l’assentiment tacite de Libère, une foule de prêtres et de clercs furent tués presque dans l’église. Félix, qui s’était retiré dans sa maison, y fut pris et eut la tête tranchée. Il souffrit le martyre en l’an du Seigneur 360.

CIII

SAINTS SIMPLICE ET FAUSTIN, MARTYRS

(29 juillet)

Simplice et Faustin, qui étaient frères, souffrirent pour la foi à Rome, sous l’empereur Dioclétien. Après de nombreux supplices, ils eurent la tête tranchée, et leurs corps furent jetés dans le Tibre. Mais leur sœur, nommée Béatrice, retira de l’eau leurs corps et les ensevelit chrétiennement. Sur quoi, le préfet Lucrèce la fit saisir et lui ordonna de sacrifier aux idoles. Et, comme elle refusait, il la fit étrangler, la nuit, par ses serviteurs. Une vierge nommée Lucine déroba le corps de Béatrice, et l’ensevelit à côté des corps de ses frères.

Quelques jours après, le préfet, qui avait pris possession de la maison des martyrs, y prépara un grand festin où il invita ses amis. Or un enfant nouveau-né, que sa mère avait amené là, se mit tout à coup à parler et dit: «Ecoute, Lucrèce, tu as envahi et occis, et maintenant tu es tombé au pouvoir de l’ennemi!» Et aussitôt Lucrèce, tout tremblant, fut pris par le démon, qui pendant trois heures le tortura si fort qu’il mourut avant d’avoir pu se lever de table. Ce que voyant, tous les assistants se convertirent à la foi chrétienne; et ils racontaient à tous comment Dieu avait vengé le martyre de ses trois saints. Ce martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 287.

CIV

SAINTE MARTHE, VIERGE

(29 juillet)

I. Marthe, l’hôtesse du Christ, avait pour père Syrus, pour mère Eucharie. Son père, qui était de race royale, gouverna la Syrie et beaucoup d’autres régions maritimes. Marthe, suivant toute probabilité, n’eut jamais de mari. Elle s’occupait d’administrer la maison, et, quand elle recevait le Seigneur, non seulement elle se donnait une peine infinie pour bien l’accueillir, mais elle eût encore voulu que sa sœur Madeleine fît comme elle. Après l’ascension du Seigneur, Marthe, avec son frère Lazare, sa sœur Madeleine, et saint Maximin, à qui l’Esprit-Saint les avait recommandés, furent jetés par les infidèles sur un bateau sans voiles, sans rames, et sans gouvernail. Et le Seigneur, comme l’on sait, les conduisit à Marseille. Ils se rendirent de là sur le territoire d’Aix, et y firent de nombreuses conversions. De Marthe, en particulier, on rapporte qu’elle était fort éloquente, et que tous l’aimaient.

Or il y avait à ce moment sur les bords du Rhône, dans une forêt sise entre Avignon et Arles, un dragon, mi-animal, mi-poisson, plus gros qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents aiguës comme des cornes, et de grandes ailes aux deux côtés du corps; et ce monstre tuait tous les passagers et submergeait les bateaux. Il était venu par mer de la Galatie; il avait pour parents le Léviathan, monstre à forme de serpent, qui habite les eaux, et l’Onagre, animal terrible que produit la Galatie, et qui brûle comme avec du feu tout ce qu’il touche. Or sainte Marthe, sur la prière du peuple, alla vers le dragon. L’ayant trouvé dans sa forêt, occupé à dévorer un homme, elle lui jeta de l’eau bénite, et lui montra une croix. Aussitôt le monstre, vaincu, se rangea comme un mouton près de la sainte, qui lui passa sa ceinture autour du cou et le conduisit au village voisin, où aussitôt le peuple le tua à coups de pierres et de lances. Et comme ce dragon était connu des habitants sous le nom de Tarasque, ce lieu, en souvenir de lui, prit le nom de Tarascon: il s’appelait jusque-là Nerluc, c’est-à-dire noir lac, à cause des sombres forêts qui y bordaient le fleuve. Et sainte Marthe, après avoir vaincu le dragon, obtint de sa sœur et du prêtre Maximin la permission de rester dans ce lieu, où elle ne cessa pas de prier et de jeûner, jusqu’à ce qu’enfin une grande congrégation de religieuses s’y réunît auprès d’elle, en même temps qu’une grande basilique fut construite en l’honneur de la vierge Marie. Et Marthe vivait là de la vie la plus dure, ne mangeant qu’une fois par jour, se privant de chair, de graisse, d’œufs, de fromage et de vin.

Un jour qu’elle prêchait à Avignon, au bord du Rhône, un jeune homme, qui se trouvait sur l’autre rive, eut un tel désir de l’entendre que, ne trouvant point de bateau pour traverser le fleuve, il ôta ses vêtements et voulut passer à la nage: mais aussitôt une vague l’entoura et l’étouffa. Son corps fut retrouvé le lendemain, et déposé aux pieds de sainte Marthe, dans l’espoir que celle-ci parviendrait à le ressusciter. Et la sainte, s’étant prosternée sur le sol, les bras en croix, pria ainsi: «Seigneur Jésus, toi qui as jadis ressuscité mon frère Lazare, que tu aimais, toi qui as reçu mon hospitalité, prends en considération la foi de ceux qui m’entourent, et ressuscite cet enfant!» Puis elle prit la main du jeune homme, qui aussitôt se leva et reçut le saint baptême.

Saint Ambroise nous dit que c’est Marthe, aussi, qui était l’hémorroïsse guérie par le Christ. Nous savons, d’autre part, que sainte Marthe fut avertie de sa mort un an d’avance, et que, pendant toute l’année qui suivit cet avertissement, elle souffrit de la fièvre. Huit jours avant sa mort, elle entendit le chœur des anges qui emportaient au ciel l’âme de Marie-Madeleine. Aussitôt, rassemblant ses frères et ses sœurs, elle leur fit part de cette heureuse nouvelle. Puis, pressentant sa propre fin; elle les pria de rester près d’elle jusqu’à sa mort, avec des flambeaux allumés. Or, la nuit d’avant sa mort, pendant que tous ses gardes-malades dormaient, un vent violent éteignit les lumières. Et la sainte, voyant accourir autour d’elle la troupe des mauvais esprits, invoqua l’aide de son hôte divin. Et aussitôt elle vit approcher sa sœur Madeleine, qui, tenant en main une torche, ralluma les flambeaux et les lampes. Et pendant que les deux sœurs s’appelaient par leur nom, survint le Christ, qui dit à Marthe: «Viens, chère hôtesse, demeurer maintenant avec moi! Tu m’as accueilli dans ta maison, je t’accueillerai dans mon ciel; et j’exaucerai, par amour pour toi, tous ceux qui t’invoqueront.» Le matin suivant, Marthe se fit transporter dehors, pour voir encore le ciel, se fit poser sur de la cendre, demanda qu’on tînt une croix devant elle, et qu’on lui lût la passion dans l’évangile de saint Luc. Et au moment où le lecteur répétait: «Mon père, je remets mon âme entre tes mains», elle rendit l’âme.

II. Le lendemain, qui était dimanche, vers trois heures, saint Front était occupé à célébrer la messe à Périgueux. Après l’épître, il s’endormit sur son siège, et le Seigneur lui apparut, et lui dit: «Mon cher Front, si tu veux tenir la promesse que tu as faite jadis à mon hôtesse Marthe, lève-toi et suis-moi!» Et aussitôt saint Front, conduit par le Christ, se vit transporté à Tarascon, où il assista aux obsèques de la sainte, et aida à placer son corps dans le sépulcre. Cependant, à Périgueux, le diacre qui allait lire l’Evangile réveilla l’évêque pour lui demander sa bénédiction. Et saint Front, soudain réveillé, répondit: «Mes frères, pourquoi m’avez-vous réveillé? Notre-Seigneur Jésus m’avait conduit aux obsèques de son hôtesse sainte Marthe; et, comme je me préparais à l’ensevelir, j’ai laissé dans la sacristie mon anneau et mes deux gants. Et vous m’avez réveillé si vite que je n’ai pas eu le temps de les reprendre. Hâtez-vous donc d’envoyer des messagers, qui me les rapportent!» Aussitôt des messagers partirent pour Tarascon. Ils trouvèrent dans la sacristie l’anneau et les gants de saint Front; et ils laissèrent dans la sacristie l’un de ces gants, en témoignage du miracle.

III. De nombreux miracles se produisirent au tombeau de la sainte. Clovis, roi de France, qui avait reçu le baptême des mains de saint Remi, fut guéri par sainte Marthe d’une grave maladie des reins. En souvenir de quoi, il dédia à l’église de la sainte la terre, les maisons et les châteaux qui se trouvaient dans un rayon de trois milles des deux côtés du Rhône. Et il affranchit ces lieux de toute servitude.

La vie de sainte Marthe a été écrite pour nous par sa servante Martille, qui se rendit plus tard en Esclavonie pour y prêcher l’Evangile, et qui y mourut, dix ans après la mort de sa maîtresse.

CV

SAINTS ABDON ET SENNEN, MARTYRS

(30 juillet)

Abdon et Sennen souffrirent le martyre sous le règne de l’empereur Décius. Ce prince, ayant conquis la Babylonie et d’autres provinces, y avait trouvé des chrétiens, et les avait emmenés avec lui à Cordoue, où il les avait fait périr sous divers supplices. Alors, deux nobles de la région, Abdon et Sennen, ensevelirent les corps de ces chrétiens, ce qui leur valut d’être dénoncés à Décius, qui les fit enchaîner et conduire, derrière lui, à Rome. Là, en présence du Sénat, on les somma ou bien de sacrifier aux idoles, et de recouvrer ainsi leur liberté, ou bien d’être livrés en pâture aux bêtes. Et comme ils dédaignaient et insultaient les idoles, ils furent traînés dans le cirque, où on lâcha sur eux deux lions et quatre ours, mais qui, loin de les attaquer, se rangèrent autour d’eux pour leur servir de garde. Ce que voyant, Décius les fit transpercer à coups de poignard, leur fit lier les pieds, et fit jeter leurs cadavres devant l’idole du soleil. Ils y restèrent trois jours, après quoi le sous-diacre Quirin les recueillit et les ensevelit dans sa maison. Cela se passait vers l’an du Seigneur 253. Plus tard, sous le règne de Constantin, les martyrs révélèrent eux-mêmes le lieu de leur sépulture; et les chrétiens transportèrent leurs restes au cimetière Pontien, où le Seigneur, par leur entremise, accorde au peuple une foule de bienfaits.

CVI

SAINT GERMAIN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR

(31 juillet)

I. Germain, de naissance noble, naquit à Auxerre. Après avoir été soigneusement instruit dans les sciences libérales, il se rendit à Rome pour apprendre le droit, et s’y acquit un tel renom que le Sénat l’envoya en Gaule, pour gouverner le duché de Bourgogne. Or dans la ville d’Auxerre, que Germain administrait avec une sollicitude toute particulière, on voyait sur la grand’place un pin aux branches duquel il faisait suspendre, par vanité, les têtes du gibier qu’il avait tué à la chasse. Et souvent le saint évêque de la ville, Amator, lui reprochait ce trait de vanité, l’engageant à faire plutôt couper cet arbre; mais Germain refusait de s’y résigner. Un jour, cependant, en l’absence de Germain, l’évêque coupa l’arbre et le fit brûler. Sur quoi Germain, oubliant son christianisme, arriva avec ses troupes et menaça l’évêque de le faire périr. Le prélat, à qui l’Esprit-Saint venait de révéler que Germain lui succéderait sur son siège épiscopal, céda devant sa fureur et se retira à Autun. Mais, plus tard, il revint à Auxerre, enferma par ruse Germain dans son église, et le tonsura, en lui prédisant qu’il serait son successeur. Et, en effet, après sa mort, le peuple tout entier élut pour évêque Germain, qui, dès lors, distribua ses biens aux pauvres, et ne traita plus sa femme que comme une sœur. Et, pendant trente ans, il se mortifia le corps de telle façon que jamais il ne mangea de pain de froment, ni de légumes, ni ne but de vin, ni n’assaisonna de sel ce qu’il mangeait. Ou plutôt il prenait bien du vin deux fois par an, à Noël et à Pâques, mais il y mêlait tant d’eau qu’il ne pouvait pas même sentir le goût du vin. Le soir, à son unique repas, il mangeait un pain d’orge où il avait d’abord semé des cendres. Hiver comme été, il n’était vêtu que d’un cilice et d’une tunique; et ces tuniques, quand il ne les donnait pas à quelqu’un, lui duraient jusqu’au jour où, de vieillesse, elles tombaient en morceaux. Rarement il mettait à ses pieds des chaussures, et une ceinture autour de ses reins. Son lit n’était fait que de cendres, d’un cilice, et d’un sac, sans même un oreiller pour soulever sa tête. Et toujours il portait à son cou des reliques de saints. Telle fut la vie de cet évêque, vie qui semblerait incroyable si elle n’était accompagnée de nombreux miracles. Et ses miracles furent tels qu’ils nous paraîtraient fantastiques, si ses mérites ne suffisaient pas à les justifier.

Un jour, ayant reçu l’hospitalité dans une maison, il vit qu’après le repas on apprêtait de nouveau la table. Il en demanda la raison: on lui répondit qu’on apprêtait la table pour les braves femmes qui marchaient la nuit. Germain résolut de veiller toute la nuit; et il vit arriver une troupe de démons sous forme d’hommes et de femmes. Il leur défendit alors de sortir, et réveillant ses hôtes, leur demanda s’ils reconnaissaient ces personnes. Les hôtes répondirent que ces personnes étaient leurs voisins et leurs voisines. Sur quoi Germain, défendant toujours aux démons de sortir, envoya voir chez les voisins et voisines en question, qui, tous furent trouvés dormant dans leur lit. Alors les démons, sommés par lui de dire la vérité, reconnurent qui ils étaient et avouèrent qu’ils venaient pour tromper les hommes.

II. A cette époque florissait saint Loup, évêque de Troyes. Comme le roi Attila assiégeait la ville, saint Loup monta sur l’une des portes et demanda à l’assiégeant qui il était. Et Attila: «Je suis le fléau de Dieu!» Alors l’humble serviteur de Dieu dit, en gémissant: «Et moi, hélas, je suis le Loup, le dévastateur du troupeau de Dieu! Je mérite d’être frappé par le fléau de Dieu!» Et il fit ouvrir les portes de la ville. Mais Dieu aveugla de telle sorte les Barbares, qu’ils traversèrent la ville d’une porte à l’autre, sans voir personne, et par conséquent, sans faire aucun mal. C’est en compagnie de ce même saint Loup que saint Germain se mit en route pour se rendre en Grande-Bretagne, où pullulaient les hérétiques. Pendant qu’ils étaient en mer, une terrible tempête se leva; mais, sur la prière de saint Germain, les flots s’apaisèrent aussitôt. Arrivés en Grande-Bretagne, les deux saints, furent reçus avec honneur par le peuple; puis, ayant convaincu les hérétiques, ils retournèrent dans leurs diocèses.

III. Un jour que Germain, malade, était couché dans un certain bourg; un grand incendie se produisit dans le bourg. On supplia l’évêque de se laisser transporter ailleurs, pour échapper aux flammes, mais il s’y refusa; et le fait est que la flamme, qui détruisit toutes les maisons voisines, ne toucha pas à celle où il se trouvait.

IV. Plus tard, comme il était revenu en Grande-Bretagne pour réfuter les hérétiques, un de ses disciples, s’étant mis en route pour le rejoindre, tomba malade et mourut dans la ville de Tonnerre. Et saint Germain, lors de son retour, s’étant arrêté dans cette ville, fit ouvrir le sépulcre, et demanda au mort s’il désirait de nouveau lutter à ses côtés. Mais le mort, se relevant, répondit qu’il était si heureux qu’il préférait ne pas se réveiller. Le saint y consentit; et son disciple, baissant de nouveau la tête, de nouveau s’endormit dans le Seigneur.

V. Pendant qu’il prêchait en Grande-Bretagne, le roi de ce pays lui refusa l’hospitalité, ainsi qu’à ses compagnons. Mais un porcher, qui se rendait chez lui, ayant vu Germain et ses compagnons épuisés de faim et de froid, les recueillit dans sa maison, et tua pour eux le seul veau qu’il possédait. Or, après le repas, saint Germain fit rassembler tous les ossements du veau sous la peau, et, à sa prière, Dieu rendit la vie à l’animal. Le lendemain, l’évêque vint trouver le roi et lui demanda avec force pourquoi il lui avait refusé l’hospitalité. Le roi, surpris, ne savait que répondre. Et le saint: «Hors d’ici, s’écria-t-il, et laisse la royauté à un plus digne!» Puis Germain, sur l’ordre de Dieu, fit venir le porcher et sa femme; et, au grand étonnement de tous, il proclama roi cet homme qui l’avait accueilli. C’est depuis lors que la nation des Bretons est gouvernée par des rois provenant d’une race de porchers.

VI. Comme les Saxons faisaient la guerre aux Bretons et se voyaient en nombre insuffisant, ils invoquèrent l’aide des deux saints, qui, leur ayant prêché l’Evangile, les convertirent bientôt à la foi chrétienne. Le jour de Pâques, dans la ferveur de leur foi, les Saxons jetèrent leurs armes avant d’aller au combat: ce qu’apprenant, leurs adversaires, enhardis, voulurent s’élancer contre l’ennemi désarmé. Mais Germain, se tenant auprès de l’armée qu’il avait convertie, les avertit d’avoir tous à répondre: Alleluia! lorsque lui-même s’écrierait: Alleluia! Ainsi fut fait: et ce cri remplit les assaillants d’une telle frayeur que tous s’enfuirent, jetant bas les armes, comme si les montagnes et le ciel lui-même se précipitaient sur eux.

VII. Un jour, passant par Autun, saint Germain se rendit au tombeau de l’évêque, saint Cassien, et demanda à celui-ci comment il se portait. Aussitôt le défunt, du fond de son tombeau, répondit, d’une voix haute et claire que tous purent entendre: «Je jouis d’un doux repos, en attendant la venue du Rédempteur.» Et Germain: «Repose-toi donc dans le Christ, et daigne intercéder pour nous, afin que nous obtenions d’être admis aux joies de la sainte résurrection!»

VIII. Passant par Ravenne, il fut reçu avec honneur par la reine Placidie et son fils Valentinien, qui, à l’heure du repas, lui envoyèrent un vase d’argent rempli des mets les plus délicats. Mais Germain distribua les mets aux serviteurs et garda le vase d’argent pour ses pauvres. En échange, il envoya à la reine une écuelle de bois contenant un pain d’orge: présent dont la reine se réjouit si fort qu’elle fit recouvrir l’écuelle d’une enveloppe d’argent. Une autre fois, cette reine l’invita à sa table, et l’évêque accepta. Mais, comme il était épuisé par les jeûnes et les prières, il monta sur son âne, pour se rendre au palais. Or, pendant le repas, l’âne mourut. Ce qu’apprenant la reine fit donner à l’évêque un magnifique cheval. Mais Germain: «Mon âne me suffit. M’ayant amené ici, c’est lui encore qui m’emmènera!» Puis, allant au cadavre de l’âne: «Lève-toi, lui dit-il, et retournons à l’auberge!» Et aussitôt l’âne, se relevant, se secoua comme si rien de mauvais ne lui était arrivé.

Avant de quitter Ravenne, saint Germain prédit que sa fin approchait. En effet, peu de jours après, il fut pris d’une fièvre qui, au bout d’une semaine, l’emporta. Son corps fut transporté en Gaule, ainsi qu’il l’avait demandé à la reine. Cette mort eut lieu en l’an 430.

IX. Saint Germain avait promis à Eusèbe, évêque de Verceil, d’assister à l’inauguration d’une église qu’il venait de construire. Or Eusèbe, apprenant la mort de saint Germain, n’en fit pas moins allumer des cierges pour la cérémonie: mais les cierges s’éteignaient sitôt allumés. Alors Eusèbe comprit qu’il devait ajourner la dédicace de l’église, et choisir un autre évêque pour y présider. Mais comme le corps de saint Germain passait par Verceil, on le fit entrer dans la susdite église et aussitôt tous les cierges s’allumèrent miraculeusement. Sur quoi Eusèbe se rappela la promesse de saint Germain et comprit que celui-ci, mort, faisait ce que vivant il avait promis. Mais on ne doit point croire qu’il s’agisse là du grand saint Eusèbe de Verceil: celui-ci est mort sous le règne de Valens, cinquante ans avant la mort de saint Germain. C’est donc qu’il y aura eu à Verceil un autre évêque nommé Eusèbe, à qui sera arrivé le miracle que nous venons de raconter.

CVII

SAINT EUSÈBE, ÉVÊQUE ET MARTYR

(1er août)

Eusèbe gardait, depuis l’enfance, une telle chasteté, que, lorsqu’il reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, qui lui donna son nom, on vit des mains d’anges le soulever dans la fontaine sacrée. Et comme, un jour, certaine dame noble, séduite par sa beauté, voulait entrer dans son lit, les anges l’empêchèrent d’en approcher: de telle sorte que, le lendemain matin, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Ordonné prêtre, il brilla d’une telle sainteté, que, pendant les messes qu’il célébrait, on voyait des mains d’anges lui soulever les mains.