Part 18
XVI. Après sa mort, Rome et toute la région furent envahies par la famine; et les pauvres, que Grégoire avait coutume de nourrir généreusement, venaient trouver son successeur et lui disaient: «Seigneur, notre père Grégoire avait coutume de nous nourrir, que Ta Sainteté ne nous laisse pas mourir de faim!» Mais ces paroles irritaient le pape, qui répondait: «Grégoire a toujours eu en vue la popularité et y a tout sacrifié; mais nous, nous ne pouvons rien pour vous!» Sur quoi il renvoyait les pauvres sans les secourir. Alors saint Grégoire lui apparut trois fois, et le gronda doucement de sa dureté comme de son injustice. Mais le pape ne prit aucun soin de s’amender. La quatrième fois, Grégoire lui apparut avec un visage terrible et le frappa à la tête: et le pape mourut peu de temps après.
Pendant que la même famine durait encore, quelques envieux commencèrent à déprécier saint Grégoire, affirmant qu’il avait gaspillé, en prodigue, tout le trésor de l’Eglise. Et, pour s’en venger sur sa mémoire, ils engagèrent le clergé à brûler les écrits du saint. On en brûla effectivement un certain nombre; et l’on s’apprêtait à brûler le reste, lorsque le diacre Pierre, qui avait été le familier du saint, et à qui celui-ci avait dicté les quatre livres de ses _Dialogues_, s’opposa vivement à cette destruction. Il dit d’abord qu’elle ne pouvait servir à rien, les écrits du saint s’étant répandus dans toutes les parties du monde. Et il ajouta que c’était un horrible sacrilège de détruire l’œuvre d’un homme sur la tête duquel il avait vu si souvent descendre l’Esprit-Saint sous la forme d’une colombe. Et le diacre dit que, pour attester la vérité de cette affirmation, il était prêt à mourir aussitôt; et il déclara que, s’il n’obtenait point la mort qu’il demandait, il consentirait à ce que les livres de son maître fussent détruits. Car saint Grégoire lui avait dit que, si jamais il révélait le miracle de la sainte colombe, il mourrait sur-le-champ. Après quoi le vénérable Pierre revêtit son costume solennel de diacre, et jura, sur les saints Evangiles, la vérité de ce qu’il avait affirmé; et, au moment où il achevait son serment, son âme s’envola au ciel sans éprouver les douleurs de la mort.
XVII. Un moine du monastère de saint Grégoire avait amassé une somme d’argent. Alors le saint apparut en rêve à un autre moine et lui dit de signifier à son compagnon qu’il eût à distribuer son pécule et à faire pénitence, faute de quoi il mourrait le troisième jour. Ce qu’entendant, le moine, épouvanté, fit pénitence et distribua son pécule. Mais il n’en fut pas moins saisi d’une fièvre si forte que, pendant trois jours, il parut sur le point de rendre l’âme. Ses frères, l’entourant, chantaient des psaumes, jusqu’à ce que, le troisième jour, s’interrompant de chanter, ils se mirent à l’accabler de reproches. Mais voici que soudain le moine, revivant, et rouvrant les yeux avec un sourire, leur dit: «Que le Seigneur vous pardonne, mes frères, de m’avoir si durement jugé! Et si désormais vous voyez quelqu’un en train de mourir, puissiez-vous lui accorder non des reproches, mais votre compassion! Sachez donc que je viens de passer en jugement, avec un diable pour accusateur, et que, avec l’aide de saint Grégoire, j’ai bien répondu à toutes les objections de l’ennemi, sauf à une seule, que j’ai dû reconnaître pour fondée et à cause de laquelle j’ai subi ces trois jours de tortures. Puis il s’écria: «O André, André, tu périras dès cette année, toi qui, par tes mauvais conseils, m’as exposé à un tel danger!» Et là-dessus le moine mourut. Or il y avait à Rome un certain André qui, à l’instant même où le moine le nomma ainsi par son nom, fut atteint d’un mal épouvantable, mais sans parvenir à mourir malgré ses souffrances. Et ce malheureux ayant appelé près de lui les moines du monastère, leur avoua que, sur son conseil, le moine défunt avait volé quelques-uns des manuscrits de la bibliothèque et les avait vendus à des étrangers. Et à peine eut-il achevé cette confession qu’il ferma les yeux et rendit l’âme.
XVIII. En un temps où l’office ambrosien était encore employé dans les églises plus volontiers que l’office grégorien, le pape Adrien réunit un concile qui décida que l’office grégorien devait seul être universellement observé. Et, conformément à cette décision, l’empereur Charlemagne obligeait, par des menaces et des supplices le clergé de toutes ses provinces à employer l’office grégorien, brûlait les livres de l’office ambrosien, et mettait en prison bon nombre de prêtres qui voulaient rester fidèles à cet office. Alors l’évêque saint Eugène conseilla au pape de rappeler le concile; et ce nouveau concile décida que le missel ambrosien et le missel grégorien seraient placés, côte à côte, sur l’autel de Saint-Pierre, que les portes de l’église seraient fermées et cachetées du sceau des évêques et du concile; et que ceux-ci, toute la nuit, prieraient Dieu de leur révéler, par quelque signe, lequel des deux offices devait être employé de préférence dans les églises. Et, tout cela ayant été fait, lorsqu’on rouvrit les portes de l’église, le lendemain matin, les deux missels qu’on avait laissés fermés furent trouvés tous deux également ouverts. Mais une autre version veut que le missel grégorien ait été miraculeusement divisé, et qu’on ait trouvé ses pages éparses sur l’autel, tandis que le missel ambrosien était ouvert, mais restait à la place où on l’avait mis: ce qui fut considéré comme un signe pour faire entendre que l’office grégorien devait se répandre à travers le monde, tandis que l’ambrosien devait continuer à être employé dans l’église de Saint-Ambroise. Et, en effet, c’est là ce que décidèrent les Pères du concile et qui est en usage aujourd’hui encore.
XIX. Le diacre Jean, qui a compilé la vie de saint Grégoire, raconte ceci. Un jour, pendant qu’il était occupé à son travail, un inconnu se montra devant lui, portant les signes sacerdotaux, et vêtu d’un manteau blanc si transparent qu’on voyait, par-dessous, le noir de la tunique. Cet inconnu s’approcha du diacre et éclata de rire. Et comme Jean lui demandait ce qui pouvait faire rire de la sorte un personnage aussi grave, il lui répondit: «C’est de te voir écrivant l’histoire de morts que tu n’as jamais connus de leur vivant!» Et Jean lui dit: «Je n’ai pas connu personnellement saint Grégoire, c’est vrai, mais j’écris sur lui ce que l’on m’en a rapporté.» Et l’étranger: «Au reste, peu m’importe ce que tu fais; mais moi, je ne cesserai pas de faire ce que je puis!» Et, là-dessus, le voici qui éteint la lampe à la lumière de laquelle écrivait le diacre, et qui lui donne un coup si fort que le pauvre diacre s’imagine être tué. Alors se présente à lui saint Grégoire, ayant à sa droite saint Nicolas, à sa gauche le diacre Pierre; et il lui dit: «Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?» Et comme l’inconnu se cachait sous le lit, Grégoire prend des mains de Pierre une grande torche et brûle le visage de cet inconnu au point de le rendre noir, comme un Ethiopien. Une étincelle tombe alors sur le manteau blanc et le consume; et cet inconnu, qui n’est autre que le diable, apparaît noir comme de la suie. Et le diacre Pierre dit à saint Grégoire: «En vérité nous l’avons bien noirci!» Et Grégoire: «Ce n’est pas nous qui l’avons noirci, nous l’avons simplement fait paraître tel qu’il était!» Sur quoi ils s’envolent, laissant dans la cellule de Jean un grande lumière.
XLVII
SAINT LONGIN, MARTYR
(15 mars)
Longin était le centurion qui avait été chargé par Pilate d’assister, avec ses soldats, à la crucifixion du Seigneur, et qui avait percé de sa lance le flanc divin. Il se convertit à la foi en voyant les signes qui suivirent la mort de Jésus, c’est-à-dire l’éclipse du soleil et le tremblement de terre. Mais on dit que ce qui contribua surtout à le convertir fut que, souffrant d’un mal d’yeux, il toucha par hasard ses yeux avec une goutte du sang du Christ, qui découlait le long de sa lance, et recouvra aussitôt la santé. Il renonça au service militaire, se fit instruire par les apôtres, et, pendant vingt-huit ans, mena la vie monastique à Césarée de Cappadoce, faisant de nombreuses conversions par sa parole et son exemple.
Il fut amené devant le gouverneur de la province, qui, sur son refus de sacrifier aux idoles, lui fit arracher toutes les dents et couper la langue. Mais Longin ne perdit point, pour cela, le don de la parole. Saisissant une hache, il se mit à briser toutes les idoles, en disant: «Si ce sont des dieux, qu’ils le fassent voir!» Et de toutes les idoles sortirent des démons, qui entrèrent dans le corps du gouverneur et de ses compagnons. Et Longin dit à ces démons: «Pourquoi habitez-vous dans les idoles?» Ils répondirent: «Nous nous logeons partout où n’est pas invoqué le nom du Christ et où ne figure pas le signe de la croix!» Cependant le gouverneur avait perdu la vue. Et Longin lui dit: «Sache, mon pauvre ami, que tu ne pourras être guéri qu’après m’avoir tué! Mais aussitôt que tu m’auras tué je prierai pour toi, et obtiendrai la guérison de ton corps et de ton âme!» Le gouverneur lui fit donc trancher la tête; après quoi, se prosternant devant son cadavre, il pleura et fit pénitence; et aussitôt il recouvra la vue et la santé; et il acheva sa vie dans les bonnes œuvres.
XLVIII
SAINT PATRICE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
(17 mars)
I. Saint Patrice vivait vers l’an du Seigneur 280. Un jour, pendant qu’il prêchait la Passion du Christ au roi d’Ecosse, il transperça par accident le pied de ce roi avec la pointe du bourdon sur lequel il s’appuyait. Et le roi se laissa faire et souffrit sans se plaindre, s’imaginant que le saint évêque l’avait blessé à dessein, et que, pour être admis à la foi du Christ, on avait d’abord à subir des souffrances pareilles à celles qu’avait subies le Christ. Et quand le saint comprit la pieuse erreur du roi, il en fut émerveillé. Il le guérit par ses prières et obtint, en outre, pour tout son royaume, que nul animal venimeux ne pût y nuire. On dit même que, grâce à saint Patrice, l’écorce du bois, en Ecosse, a le pouvoir de guérir les venins.
II. Certain homme avait volé à son voisin un mouton et l’avait mangé. Saint Patrice exhorta à plusieurs reprises le voleur, quel qu’il fût, à avouer son vol et à faire pénitence; et comme personne ne se déclarait, il ordonna un jour, au nom de Jésus, en pleine église, que, dans le ventre du voleur, le mouton dérobé se fît connaître en bêlant. Et aussitôt le mouton se mit à bêler dans le ventre du voleur, qui avoua sa faute et fit pénitence. Et les autres habitants s’abstinrent désormais de voler.
III. Saint Patrice avait coutume de saluer pieusement toutes les croix qu’il rencontrait. Mais, un jour, il passa devant une grande et belle croix sans la voir. Ses compagnons le lui ayant fait observer, une voix sortit de terre et lui dit: «Si tu n’as pas vu cette croix, c’est que l’homme qui est enterré sous elle est un païen, et indigne de l’emblème sacré!» Et saint Patrice fit enlever la croix, qu’on avait mise là par erreur.
IV. Prêchant en Irlande, et n’obtenant que peu de fruit de sa prédication, saint Patrice pria Dieu de se révéler aux Irlandais par quelque signe qui les effrayât et les amenât à faire pénitence. Alors, sur l’ordre de Dieu, il dessina un grand cercle avec son bâton, et aussitôt la terre s’ouvrit dans ce cercle, et un puits très profond apparut. Et saint Patrice apprit, par révélation, que ce puits conduisait à un purgatoire, et que ceux qui voudraient y descendre y expieraient leurs péchés et seraient dispensés de tout purgatoire après leur mort, mais que la plupart de ceux qui y entreraient n’en pourraient plus jamais sortir. Et quelques-uns entrèrent dans le puits, mais, en effet, ils ne revinrent plus.
Or, longtemps après la mort de saint Patrice, un noble nommé Nicolas, qui avait commis beaucoup de péchés, consentit à faire pénitence en entrant dans le purgatoire du saint. Après s’être préparé pendant quinze jours par le jeûne et la prière, il se fit ouvrir l’accès du puits, et se trouva dans un oratoire où des moines, vêtus de blanc et occupés à officier, lui dirent de s’armer de constance, car il aurait à subir, de la part du diable, de nombreuses tentations. Mais ils ajoutèrent que, au moment où il commencerait à souffrir, il ne devait pas manquer de s’écrier: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré mes péchés!» Puis ces moines disparurent, et Nicolas se trouva entouré de démons qui, d’abord, essayèrent, par de douces promesses, de l’engager à leur obéir. Puis, sur son refus, il entendit des rugissements de bêtes féroces, et ce fut comme si tous les éléments se fussent bouleversés. Alors, tremblant d’épouvante, il s’écria: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré mes péchés!» Et aussitôt le tumulte s’apaisa. Nicolas fut ensuite conduit dans un autre lieu où une foule de démons l’entourèrent et lui dirent: «Te figures-tu que tu puisses nous échapper? Non, certes, et c’est à présent que nous allons commencer à te tourmenter!» Sur quoi il se trouva devant un grand feu et les démons lui dirent: «Si tu ne cèdes pas, nous te jetterons dans ce feu!» Et en effet ils le saisirent et le jetèrent dans le feu. Mais lui, dès qu’il sentit la flamme, il invoqua Jésus-Christ, et aussitôt le feu s’éteignit. Il fut ensuite conduit dans un autre lieu, où il vit des hommes, qu’on brûlait vifs, d’autres qu’on écrasait sur des pointes de fer rouge, d’autres qui, étendus à plat ventre, mordaient la terre en demandant grâce, pendant que des démons les rouaient de coups. A d’autres, des serpents dévoraient les membres; à d’autres, des monstres arrachaient les entrailles avec des pointes de fer rouge. Et comme Nicolas refusait toujours d’obéir aux diables, ceux-ci se préparèrent à lui faire subir ces divers tourments. Mais, de nouveau, il invoqua Jésus, et fut délivré de ces tourments, il fut ensuite transporté dans un autre lieu où il vit des hommes qu’on enfermait dans une glacière, et où se trouvait une grande roue, portant des hommes accrochés à chacun de ses rayons; et cette roue tournait si vite qu’elle semblait former un cercle de feu. Il vit aussi une grande maison contenant des fosses pleines de métal en fusion; et dans ces fosses des hommes plongeaient qui un pied, qui les deux pieds, qui le corps jusqu’aux genoux, qui le corps jusqu’au ventre, qui le corps jusqu’à la poitrine, qui le corps jusqu’au cou, qui le corps jusqu’aux yeux; et Nicolas traversait tous ces lieux en invoquant Jésus-Christ. Il vit, plus loin, un énorme trou d’où s’échappaient une fumée affreuse et une puanteur intolérable; et des hommes s’efforçaient d’en sortir, mais les démons les y replongeaient. Et les démons dirent à Nicolas: «Ce lieu que tu vois, c’est le cercle de l’enfer qu’habite notre Seigneur Belzébuth. Et si tu refuses de nous obéir, nous te jetterons dans ce trou; et quand tu y seras entré, jamais plus tu ne pourras en sortir!» Nicolas resta inflexible; et les démons le jetèrent dans le trou, et la souffrance qu’il ressentit fut si vive qu’il oublia presque d’invoquer le nom du Seigneur. Il finit cependant par s’écrier,--de cœur, n’ayant plus de voix: «Jésus-Christ, etc.» Et aussitôt il sortit du trou, et toute la foule des démons s’évanouit. Il fut ensuite conduit dans un lieu où il avait à passer sur un pont très étroit, et poli comme une glace, et sous lequel coulait un grand fleuve de soufre et de feu. Déjà il désespérait de pouvoir franchir ce pont, lorsqu’il se rappela la prière qui, bien souvent déjà, l’avait sauvé du danger. Et, posant avec confiance son pied sur le pont, il s’écria: «Jésus-Christ, aie pitié, etc.» Alors s’éleva une clameur si épouvantable que c’est à grand’peine que Nicolas s’empêcha de tomber; mais de nouveau il invoqua Jésus, et il répéta l’invocation à chaque pas qu’il fit sur le pont, et ainsi il put traverser ce pont jusqu’au bout. Et quand il l’eut traversé, il se trouva dans une prairie d’une douceur merveilleuse, où s’épanouissaient mille variétés de fleurs admirables. Et deux beaux jeunes gens vinrent à sa rencontre et le conduisirent devant la porte d’une ville toute resplendissante d’or et de pierreries; et de la porte de cette ville se dégageait un parfum si plaisant que Nicolas oublia, en le respirant, toutes les terreurs et toutes les souffrances où il venait d’échapper. Et les deux jeunes gens lui dirent que cette ville était le paradis. Mais comme Nicolas voulait y entrer, les deux jeunes gens lui dirent qu’il eût d’abord à rejoindre les siens sur la terre, en repassant par où il avait passé; mais que, cette fois, les démons ne lui feraient plus aucun mal, et s’enfuiraient, épouvantés, à sa vue. Et les jeunes gens ajoutèrent que, trente jours après, Nicolas pourrait s’endormir dans le Seigneur, et devenir à jamais citoyen de la ville céleste. Alors Nicolas remonta sur la terre, à l’endroit d’où il était parti. Il fit part à tous de ce qui lui était arrivé; et, trente jours après, il s’endormit heureusement dans le Seigneur.
XLIX
SAINT BENOIT, ABBÉ
(21 mars)
La vie de saint Benoît a été écrite par saint Grégoire.
I. Benoît était originaire de la province de Nursie, mais ses parents l’avaient conduit, tout enfant encore, à Rome, afin qu’il s’y livrât aux études libérales. Et lui, dès l’enfance, il renonça à ces études et s’enfuit de Rome, pour aller vivre au désert. Sa nourrice, qui l’aimait tendrement, le suivit jusqu’à un certain lieu appelé Œside. Là, voulant cuire du pain, elle emprunta un crible pour passer le froment; et, comme elle avait mis ce crible sur la table, elle le fit tomber par mégarde, de telle sorte qu’il se brisa en deux. Alors Benoît, la voyant pleurer, prit les deux moitiés, fit une prière sur elles, et obtint qu’elles se rejoignissent sans trace de fracture. Puis, fuyant sa nourrice, il se réfugia dans une caverne où, pendant trois ans, il vécut ignoré de tous les hommes à l’exception d’un moine nommé Romain, qui pourvoyait à son entretien. La caverne où se trouvait Benoît étant d’un accès difficile, ce Romain attachait un pain à une longue corde, et le lançait ainsi à Benoît du haut de la montagne. Et il avait attaché à la corde une clochette dont le son avertissait le jeune ermite d’avoir à sortir pour prendre le pain. Or le vieil ennemi des hommes, voyant cela, brisa la clochette, de manière à ce que Benoît ne fût plus averti de l’arrivée de son pain. Et voilà que certain prêtre, qui se préparait à fêter le jour de Pâques, vit apparaître le Seigneur, qui lui dit: «Tu t’apprêtes là à un festin, et, au même moment, dans une caverne de la montagne, mon serviteur souffre de la faim!» Aussitôt le prêtre se leva; et, quand il eut enfin trouvé la retraite de Benoît, il lui dit: «Lève-toi et mangeons ensemble le repas que j’apporte, car c’est aujourd’hui la fête de Pâques!» Et Benoît lui dit: «Oui, c’est une vraie fête, puisque j’ai le bonheur de te voir!» Car, dans son isolement, il ne savait pas que c’était en effet le jour de Pâques. Et le prêtre lui dit: «Sache que c’est aujourd’hui vraiment le jour de la Résurrection, et que le Seigneur lui-même m’envoie vers toi pour te relever de ton abstinence!» Après quoi, ayant béni Dieu, ils mangèrent ensemble.
Un autre jour, un merle noir se mit à voler avec insistance tout contre le visage de Benoît; mais celui-ci fit un signe de croix, et aussitôt l’oiseau disparut. Un autre jour encore, le diable lui remit devant les yeux l’image d’une femme qu’il avait vue jadis, et alluma dans sa chair une telle convoitise que peu s’en fallut que Benoît, vaincu par la volupté, n’abandonnât sa solitude. Mais soudain, revenant à lui, il se mit à nu, se roula dans les épines et les ronces qui entouraient sa cellule, se déchira tout le corps, et fit sortir la plaie de son âme par les plaies de sa peau; et ainsi il vainquit le péché. Et, depuis ce temps, jamais plus il ne connut la tentation charnelle.
Cependant sa renommée se répandait aux alentours. Et lorsque mourut l’abbé d’un monastère voisin, tous les moines vinrent le trouver pour le prier de se mettre à leur tête. Longtemps Benoît refusa, leur disant qu’il n’était point le chef qui leur convenait, vu leurs mœurs. Mais il finit par consentir. Et, comme il appliquait la règle avec une grande rigueur, les moines se reprochèrent de l’avoir pris pour abbé. Un jour donc ils mêlèrent du poison à son vin, et le lui offrirent au moment où il allait se coucher. Mais Benoît fit le signe de la croix, et aussitôt le vase de verre se brisa, comme cassé par une pierre. Et Benoît, comprenant que ce vase contenait un breuvage de mort, puisqu’il n’avait pu supporter le signe de la vie, se leva, avec un sourire tranquille, et dit: «Que Dieu tout-puissant vous pardonne, mes frères! Mais ne vous l’avais-je pas dit, que vos mœurs et les miennes ne se convenaient pas?» Et là-dessus il s’en retourna dans sa caverne, où sa sainteté s’affirma par de nombreux miracles. Les fidèles venaient à lui en si grande foule qu’il fonda douze monastères.
Dans un de ces monastères se trouvait un moine qui, pendant que ses frères priaient, sortait de la chapelle pour se livrer à des occupations temporelles. Informé de cette conduite par l’abbé du monastère, Benoît vit que ce moine, à la chapelle, était entraîné dehors par un petit nain noir, qui le tirait par le pan de sa robe. Et il dit à l’abbé et à un moine nommé Maur: «Ne voyez-vous pas cet homme qui l’entraîne?» Ils répondirent: «Non!» Et il leur dit: «Prions, afin que, vous aussi, vous le voyiez!» Et ils prièrent, et alors saint Maur vit le nain, mais l’abbé ne put le voir. Le lendemain, Benoît rencontra hors de la chapelle le moine entraîné par le diable; il le frappa de son bâton; et, depuis lors, ce moine ne manqua plus aux offices, comme si, de son coup de bâton, Benoît avait assommé le diable qui l’entraînait.
Trois des monastères étaient placés sur une montagne escarpée; et les moines, qui avaient à descendre jusqu’en bas pour puiser de l’eau, suppliaient Benoît de transporter ailleurs leurs monastères. Or, une nuit, Benoît gravit la montagne avec un jeune frère, pria longtemps, et posa trois pierres en un certain lieu. Et le lendemain il dit aux moines: «Allez à l’endroit où vous trouverez trois pierres, et, là, creusez le sol!» Ils y allèrent, virent que l’eau suintait déjà du rocher, creusèrent une fosse; et aussitôt celle-ci se remplit d’eau; et aujourd’hui encore l’eau en jaillit en telle abondance qu’elle descend jusqu’au bas de la montagne.
Un jour, un homme fauchait les ronces près du monastère, lorsque le fer de sa faux se détacha du manche et tomba dans un abîme sans fond, ce dont l’homme s’affligea fort. Mais saint Benoît mit le manche de la faux dans le creux de la fontaine, et bientôt le fer, sortant du rocher, nagea jusqu’au manche. Une autre fois, le jeune moine Placide, pendant qu’il puisait de l’eau, tomba dans le torrent, et, en un clin d’œil, roula jusqu’au bas de la montagne. Saint Benoît, dans sa cellule, en eut aussitôt la vision, et appelant le moine Maur, lui ordonna d’aller chercher Placide. Saint Maur, après avoir reçu la bénédiction de saint Benoît, se plongea dans le torrent, avec l’impression de marcher sur la terre ferme. Il rejoignit Placide, le retira de l’eau par les cheveux, et vint en rendre compte à saint Benoît, qui en attribua tout le mérite à l’obéissance de saint Maur.