La Légende des siècles tome III
Part 10
J'ai plus de nuit que la tombe. Léviathan dans ma trombe N'est plus qu'un ver; Tout tremble sur mon épaule. Je lie au poteau du pôle Le spectre hiver.
Homme, la terre est ta mère. Cherche ton bien éphémère Dans ses douleurs; Broie, arrache, brûle, embrase. Perce des chemins. Écrase Ce tas de fleurs!
La plaine, quand on la ferre, Obéit, et laisse faire L'homme ennemi. La terre est une imbécile; Et la montagne est docile A la fourmi.
Les Alpes sont des géantes Terribles, fauves, béantes, L'orage au cou; L'homme rit des monts féroces, Et, taupe, sous les colosses, Il fait son trou.
Moi, je ne suis pas la rue. J'ai pour roue et pour charrue Le tourbillon; Je bondis, c'est ma manière; Je n'accepte pas l'ornière Ni le sillon.
J'écume à flots sur ma grève, Va-t'en. Ne viens pas, fils d'Ève, Frêle rival, Sauter sur mon dos farouche Et mettre un mors à la bouche De mon cheval.
Ma plaine est la grande plaine; Mon souffle est la grande haleine; Je suis terreur; J'ai tous les vents de la terre Pour passants, et le mystère Pour laboureur.
Le météore en ma houle Tombe, la nuée y croule En rugissant; L'écueil, écumant monarque, A qui je donne la barque, Me rend le sang;
L'aurore avec épouvante Regarde mon eau vivante, Mes rocs ouverts, Mes colères, mes batailles, Et les glissements d'écailles Sous mes flots verts.
Vénus m'apporte son globe. Je lui relève sa robe Jusqu'au genou. Le zéphyr des moissons blondes, S'il se risque sur mes ondes, Y devient fou.
Un jour l'orage des plaines Vint chez moi sur mes baleines Lancer ses traits; Mais j'ai, d'un seul cri de rage, Chassé ce canard sauvage Dans vos marais!
Quand il vit dans ma caverne Se sauver l'hydre de Lerne, Mon compagnon Typhon dit: Cela nous souille, Gardons-nous cette grenouille? Et j'ai dit Non!
Si je faisais une rose, Moi, gouffre en qui toute chose S'ébauche et vit, Le soleil, flambeau fidèle, Se lèverait auprès d'elle Sans qu'on le vît.
Hommes, vous rêvez de croire Que vous vaincrez mon eau noire, Aux fiers bouillons, Ma vague aux mille étincelles, En pendant à des ficelles Quelques haillons!
C'est donc là votre navire! Une écorce qui chavire Sous tout climat! Cette épingle qui m'éraille, C'est l'ancre, et ce brin de paille, C'est le grand mât!
Ces quatre planches mal jointes Se déchireront aux pointes Du moindre écueil. L'homme au front triste, aux mains blanches, Ne sait clouer que les planches De son cercueil.
Quoi! je serais si candide! Porter sur mon dos splendide Votre wagon! Dans mon azur sans limite, Voir fumer votre marmite, Moi le dragon!
Quoi! lui chez moi! l'homme! Il entre! Sachez que devant mon antre, Qu'emplit la nuit, Le sage lion s'arrête, Et qu'en voyant ma tempête L'aigle s'enfuit!
Votre présence m'outrage. Dieu fit mon immense orage Mystérieux Et mes flots pleins de désastres, Pour être vus par ses astres, Non par vos yeux.
Homme, ta marche est peu droite; Ton commerce avide exploite Les flots mouvants; L'âpre soif de l'or t'anime; Je donne pour rien l'abîme, Toi, tu le vends.
Ne viens pas chez moi, te dis-je. Ne mêle pas au prodige Tes vils chemins. Crains mes fureurs justicières! Ah! vous frémiriez, poussières, Pâles humains,
Si vous entendiez les choses Que nous tous, les vents moroses Et les saisons, L'air qui souffle et l'eau qui tremble, Quand nous sommes seuls ensemble, Nous nous disons!
Devant votre crépuscule Mon sombre horizon recule; Vous m'insultez! Genre humain, foule confuse, L'ombre éternelle refuse Vos nouveautés.
Elle refuse vos phares, Vos boussoles, vos fanfares, Vos noirs vaisseaux, Et, quand passe votre flotte, Indignée, elle sanglote Au fond des eaux.
Allez-vous-en! Je devine Qu'on rêve une ère divine, Fin des fléaux. On court sur l'onde aplanie. On m'emploie à l'harmonie, Moi, le chaos!
C'est la paix qui se prépare. Je n'en veux point. Je sépare, Je n'unis pas. Je brise à coups de nageoires Et je broie en mes mâchoires Votre compas!
L'homme doit courber sa tête Sous la guerre et la tempête Et le volcan. La terre, c'est la géhenne. Que chacun garde sa haine Et son carcan.
Tu n'es pas même un fantôme! Monstre pour l'archange, atome Pour le titan, Rien pour l'espace et le nombre! L'homme n'est qu'une pénombre; L'Ombre est Satan.
Être mauvais, c'est ta peine. Sois mauvais. Ta race traîne L'anneau de fer. Nous sommes tous la souffrance; Et l'hirondelle espérance Fuit notre hiver.
Sache que nous, et ces mondes Qu'on voit, dans nos nuits immondes, Au firmament, Nous habitons l'insondable, L'extrémité formidable Du châtiment.
Notre nuit est si fatale Que si la pitié, vestale Chère aux élus, Disait: Où donc est ce monde? J'ai peur que Dieu ne réponde: Je ne sais plus!
Donc subissez la loi dure. Endurez ce que j'endure, L'isolement; Et soyez, dans votre bouge, L'un pour l'autre le fer rouge, Et non l'aimant.
N'essayez pas, dans ma sphère, D'être frères, et de faire, Dans ce tombeau, Quand tout à l'ombre ressemble, De vos esprits mis ensemble Un grand flambeau.
Les hommes deviendraient anges! Je ne veux pas de mésanges, Moi, maintenant! Je veux le glaive et le glaive. Vivez comme dans un rêve, Tas frissonnant!
Faites comme ont fait vos pères, Et crénelez vos repaires. Abhorrez-vous. Barricadez vos Sodomes. Dévorez-vous. Soyez hommes Et restez loups.
Que l'Écosse ait sa claymore, Le juif sa rage, et le more Son yatagan; Que chacun reste en sa ville; Et qu'on me laisse tranquille Dans l'ouragan.
II
Et l'homme dit:--Mer affreuse, Que le char des foudres creuse Sous son essieu, Tais-toi dans ton ossuaire. Tu cherches ton belluaire? Gouffre, c'est Dieu!
Écoute-moi. La loi change. Je vois poindre aux cieux l'archange! L'esprit du ciel M'a crié sur la montagne: «Tout enfer s'éteint; nul bagne N'est éternel.»
Je ne hais plus, mer profonde. J'aime. J'enseigne, je fonde. Laisse passer. Satan meurt, un autre empire Naît, et la morsure expire Dans un baiser.
Tu ne dois plus dire: arrière! Tu n'es plus une barrière, Dragon marin. Sers l'avenir! porte l'arche. Rien n'arrête l'homme en marche Vers Dieu serein.
Rien! pas même toi, chimère, Monstre de l'écume amère, Géant puni, Toi qui, seul dans ta nuit sombre, As fait ton onde avec l'ombre De l'infini!
Je vais! je suis le prophète. A la houle stupéfaite Je dis mon nom. La trombe accourt; ma pensée Fait rentrer cette insensée Au cabanon.
L'esprit de l'homme, lumière, Domptant la nature entière, Onde ou volcan, Plonge sa clarté sacrée Dans la prunelle effarée De l'ouragan.
Pour qu'à nos pas on se range, Nous n'avons qu'à dire à l'ange Comme aux démons, Qu'à dire aux torrents de soufre, Et qu'à te dire à toi, gouffre: Nous nous aimons!
L'amour, c'est la loi suprême. L'amour te vaincra toi-même. Ton bruit est vain. Pour que, caressant ta grève, Ton hymne d'enfer s'achève En chant divin,
Pour que ton hurlement tombe, Il suffit que la colombe Qui vient le soir, O sombre gouffre d'écume, Laisse tomber une plume Sur ton flot noir.
L'amour, c'est le fond de l'homme. L'amour, c'est l'antique pomme Qu'Ève cueillit. L'ombre passe, l'amour reste, Il est astre au dais céleste, Perle en ton lit.
Nos inventions nouvelles Prendront à tes vents des ailes; Dieu nous sourit; Nous monterons sur ta rage, Nous attellerons l'orage A notre esprit.
Oui, malgré tes chocs sauvages, Nous lierons tes deux rivages D'un trait de feu; L'avenir aura deux Romes, Et, près de celle des hommes, Celle de Dieu.
L'avenir aura deux temples, Deux lumières, deux exemples, Un double hymen, La liberté, force et verbe, L'unité, portant la gerbe Du genre humain.
Tais-toi, mer! Les cœurs s'appellent, Les fils de Caïn se mêlent Aux fils d'Abel; L'homme, que Dieu mène et juge, Bâtira sur toi, déluge, Une Babel.
A cette Babel morale Aboutira la spirale Des deux Sions, Où sans cesse recommence Le fourmillement immense Des nations;
Et tu verras sans colère, Du tropique au flot polaire Dieu te calmant, Au-dessus de l'eau sonore, Se construire dans l'aurore Superbement
Les progrès et les idées, Pont de cent mille coudées Que rien ne rompt, Et sur tes sombres marées Ces arches démesurées Resplendiront.
XLII
A L'HOMME
*
Si tu vas devant toi pour aller devant toi, C'est bien; l'homme se meut, et c'est là son emploi; C'est en errant ainsi, c'est en jetant la sonde Qu'Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde. Mais, rêvant l'absolu, si c'est Dieu que tu veux Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux, Si tu prétends aller jusqu'à la fin des choses, Et là, debout devant cette cause des causes, Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens, Dire:--Réalité terrible, je te tiens!-- Tu perds ta peine.
*
Ajuste, ô fils quelconque d'Ève, N'importe quel calcul à n'importe quel rêve, Ajoute à l'hypothèse une lunette, et mets Des chiffres l'un sur l'autre, à couvrir les sommets De l'Athos, du mont Blanc farouche, du Vésuve, Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve, Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends, Fais faire par Gambey des verres grossissants, Guette, plane avec l'aigle ou rampe avec le crabe, Crois tout, doute de tout, apprends l'hébreu, l'arabe, Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien, Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien. Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable. Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable, C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit. Le télescope au fond du ciel noir la poursuit, Le microscope court dans l'abîme après elle; Elle est inaccessible, imprenable, éternelle, Et n'est pas moins énorme en dessous qu'en dessus. Des aspects effrayants sont partout aperçus; Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme; Un monde plus profond que l'astre, c'est l'atome; Quand, sous l'œil des penseurs, l'infiniment petit Sur l'infiniment grand se pose, il l'engloutit, Puis l'infiniment grand remonte et le submerge. Mère terrifiante et formidable vierge, Multipliant son jour par son obscurité Et sa maternité par sa virginité, Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores Son ventre ténébreux d'où sortent les aurores, La nature fatale engendre éperdument Des chaos d'où jaillit cette loi, l'élément. Elle est le haut, le bas, l'immense ombre, l'aïeule; Toute sa foule étant elle-même, elle est seule; Monde, elle est la nature; âme, on l'appelle Dieu. Tout être, quel qu'il soit, du gouffre est le milieu; Pas de sortie et pas d'entrée; aucune porte; On est là.--C'est pourquoi le chercheur triste avorte C'est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain; C'est pourquoi ce songeur épars, le genre humain, Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes; C'est pourquoi l'homme, en proie à tant de noirs tumultes, Rêve, et tâte l'espace, et veut un point d'appui, Ayant peur de la nuit tragique autour de lui; C'est pourquoi le messie est chassé par l'apôtre; C'est pourquoi l'on a vu crouler, l'un après l'autre, Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou, Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou. L'idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme, Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime Et la même chimère inutile, créant Toujours le même Dieu pour le même néant.
*
Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile La lunette avançant fait reculer l'étoile. C'est une sainte loi que ce recul profond. Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font; Leur destination, c'est d'aller, portant l'arche; Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche; Et cette marche, avec l'infini pour flambeau, Sera continuée au delà du tombeau. C'est le progrès. Jamais l'homme ne se repose, Et l'on cherche une idole, et l'on trouve autre chose. Cherchez l'Ame, elle échappe; allez, allez toujours!
*
Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds, Les forêts, le druide et le mage, et ces folles Augustes, qu'Apollon emplissait de paroles, Et les temples du sang des génisses fumants, N'arrivent qu'à des cris et qu'à des bégaiements. L'à peu près, c'est la fin de toute idolâtrie. La vérité ne sort que difforme et meurtrie De l'effort d'engendrer, et, quel que soit l'œil fier Du fœtus d'aujourd'hui sur l'embryon d'hier, Quelque mépris qu'Orphée inspire à Chrysostome, Quel que soit le dédain du koran pour le psaume, Et quoi que Jéhovah tente après Jupiter, Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther, Quoi qu'affirme l'autel, quoi que chante le prêtre, Jamais le dernier mot, le grand mot, ne veut être Dit, dans cette ombre énorme où le ciel se défend, Par la religion, toujours en mal d'enfant.
*
C'est parce que je roule en moi ces choses sombres, C'est parce que je vois l'aube dans les décombres, Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit, C'est parce que, sondant ce qui s'évanouit, Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre, J'interroge l'abîme, étant moi-même gouffre; C'est parce que je suis parfois, mage inclément, Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment, Tenté de reprocher aux cieux visionnaires Leur crachement d'éclairs et leur toux de tonnerres; C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin, N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain; C'est à cause de tous ces songes formidables Que je m'en vais, sinistre, aux lieux inabordables, Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois. Là, j'entends mieux crier l'âme humaine aux abois; Là je suis pénétré plus avant par l'idée Terrible, et cependant de rayons inondée. Méditer, c'est le grand devoir mystérieux; Les rêves dans nos cœurs s'ouvrent comme des yeux; Je rêve et je médite; et c'est pourquoi j'habite, Comme celui qui guette une lueur subite, Le désert, et non pas les villes; c'est pourquoi, Sauvage serviteur du droit contre la loi, Laissant derrière moi les molles cités pleines De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines, Et les palais remplis de rires, de festins, De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints, Je fuis, et je préfère à toute cette fête La rive du torrent farouche, où le prophète Vient boire dans le creux de sa main en été Pendant que le lion boit de l'autre côté.
XLIII
LE TEMPLE
Joie à la terre, et paix à celui qui contemple! Écoutez. Vous ferez sur la montagne un temple, Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais On ne sache qui l'a placé sur ces sommets; Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète, Du toit aux fondements et de la base au faîte, Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement; Et ce temple, construit de roche sans ciment, Sera presque aussi haut que toute la montagne. Les forêts qu'un murmure éternel accompagne, L'océan qui bondit ainsi que les troupeaux Et n'a point de fatigue et n'a point de repos, Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice, C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice Les hommes qui viendront par cent chemins divers; Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers Ait autour de ce temple une grave attitude; Et vous l'aurez bâti dans une solitude Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon Convienne à cette auguste et farouche maison; Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches, Regarderont le temple et monteront les marches, Et sous la haute porte ils baisseront le front.
Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront:
Au-dessous d'une voûte en granit, située Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée, Entre quatre grands murs nus et prodigieux, Dans une ombre où partout on sentira des yeux, Tout au fond d'une crypte obscure, une statue Se dressera, d'un voile insondable vêtue, Et de la tête aux pieds ce voile descendra; Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra, Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire, Les ténèbres seront sur ce spectre sévère, Colosse par une âme inconnue habité; Et l'on n'en verra rien que son énormité. La figure sera haute de cent coudées, Et d'un seul bloc; jamais les Indes, les Chaldées, Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux, N'auront rien maçonné de plus vertigineux. Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre. Personne ne saura s'il est une paupière Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs, Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs De ce suaire aux yeux humains inabordable; Et tous contempleront l'Ignoré formidable. Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas La haine, le glacier, le tombeau, le trépas; Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles, Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles; On sentira qu'il aime, et que l'on est devant Le seul être, le seul esprit, le seul vivant. Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome, Sentiront l'univers présent dans ce fantôme; D'une peur confiante envahis par degrés, Ils seront effrayés et seront rassurés; Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage, Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu Jéhovah, Jupiter et Brahma pèsent peu; Que là s'évanouit tout dogme et toute bible, Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible.
Oui, terrible, mais bon; formidable, mais doux. Dans ce temple, païens, chrétiens, parsis, indous, Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze, Qu'une religion tient dans sa main de bronze, Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher.
Le ciel; de l'idéal pétri dans du rocher, On ne sait quoi de tendre au fond de cette pierre, Une forme de nuit debout sur la frontière De l'inconnu, muette et rigide, et pourtant D'accord avec le monde immense palpitant, L'âme qui fait tout naître et sur qui tout se fonde, Voilà ce que ce temple, en son ombre profonde, Fera vaguement voir à ceux qui passeront. Les autres temples, faits de ce qui se corrompt, Bâtis avec l'erreur, la démence et la fable, Faux et vains, et faisant bégayer l'ineffable, Autels que la raison en montant submergea, Se seront écroulés depuis longtemps déjà Au vaste ébranlement du genre humain en marche; Mais celui-ci, n'ayant point de koran, point d'arche, Point de prêtres, aucun pontife, aucun menteur, Entouré de l'abîme et seul sur la hauteur, Demeurera debout sur la terre où nous sommes, Et ne craindra pas plus le passage des hommes Que l'étoile ne craint le vol des alcyons.
Il n'expliquera point au cœur les passions, A l'esprit le problème, et la tombe à la vie; Mais il fera germer chez tous l'ardente envie De monter, de grandir, et de voir au delà. Où? Plus loin. Le zénith que Thalès contempla, Les constellations, ces effrayants fulgores Que regardaient errer les pâles Pythagores, Les orbes de la vie obscure entre-croisés, La science qui cherche et dit: Jamais assez! Ne contesteront point ce temple, et, dans l'espace, Par tout le gouffre et par toute l'ombre qui passe Il sera vénéré, n'ayant point ici-bas Aggravé par l'erreur nos douleurs, nos combats, Nos deuils, et n'ayant point de reproche à se faire.
Sous l'âpre voûte ayant la grandeur d'une sphère, La statue, impassible et voilée, aura l'air De rêver, attentive aux forêts, à la mer, Aux germes, à l'azur, aux nuages, aux astres; Pas de frises aux toits; aux murs pas de pilastres; Le granit nu qu'aucun ornement n'interrompt; Et, rien ne remuant, les hommes trembleront; Et les méchants seront mal à l'aise; et les justes, Et les bons, et tous ceux dont les cœurs sont augustes, Les sages, les penseurs, sentiront le plein jour Sur leur âme, leur foi, leur espoir, leur amour, Comme sous le regard d'une énorme prunelle.
Derrière la statue, une lampe éternelle Brûlera comme un feu dans l'antre aux visions, Et, cachant le foyer, montrera les rayons De façon à lui mettre une aurore autour d'elle, Pour enseigner au peuple ému, grave et fidèle, Que cette énigme est bien une divinité, Et que si c'est la nuit c'est aussi la clarté. Le colosse sera noir sur cette auréole; Et nul souffle, nul vent d'orage, nul éole Ne fera vaciller l'immobile lueur. Les sages essuieront à leur front la sueur Et sentiront l'horreur sacrée en leurs vertèbres, Devant cette splendeur sortant de ces ténèbres, Et comprendront que l'Être ignoré, mais certain, Brille, étant le lever de l'éternel matin, Et pourtant reste obscur, car aucune envergure, Aucun esprit ne peut saisir cette figure; Il est sans fin, sans fond, sans repos, sans sommeil. Et pour être Mystère il n'est pas moins Soleil.
XLIV
TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR
I
L'être mystérieux qui me parle à ses heures Disait:
*
--Vivants! l'orgueil habite vos demeures. Il fait nuit dans votre cité! Le ciel s'étonne, ô foule en vices consumée, Qu'il sorte de la paille en feu tant de fumée, De l'homme tant de vanité!
Tu regardes les cieux de travers, triste race! Tu ne te trouves pas sous l'azur à ta place. Tu te plains, homme, ombre, roseau! Balbutiant: Peut-être, et bégayant: Que sais-je? Tu reproches le soir à l'aube, au lys la neige, Et ton sépulcre à ton berceau!
Tu reproches à Dieu l'œuvre incommensurable. Tu frémis de traîner sur ton dos misérable Tes vieux forfaits mal expiés, D'être pris dans ton ciel comme en un marécage, Et de sentir, ainsi qu'un écureuil en cage, Tourner ta prison sous tes pieds!
Homme, si tu pouvais, tu tenterais l'espace. Ce globe, si ta force égalait ton audace, S'évaderait sous ton orteil, Et la création irait à l'aventure Si ton souffle pouvait, ô folle créature, Casser l'amarre du soleil!
Car rien n'est à ton gré; tout te met mal à l'aise. Ce coin du ciel est donc fait de plomb, qu'il te pèse! Oh! tu voudrais rompre le sceau! Comme tu frapperais dans tes mains, ombre frêle, Pour la faire envoler de sa branche éternelle, Si la terre était un oiseau!
Hautain, dédaignant tout, que ta nef vogue ou sombre, Tu voudrais t'en aller dans le désert de l'ombre, Fuir, comme fuyaient les hébreux. Tu dis: Rien de nouveau! tu dis avec colère: Toujours la même aurore! Et l'étoile polaire T'ennuie, ô pauvre œil ténébreux.
Tu t'irrites d'être homme, oubli, poussière, atome; D'ignorer quel épi tu portes, ô vil chaume! D'être une algue dans le reflux; De trembler comme un cerf que suit une lionne, Et d'être, sous le ciel qui reste et qui rayonne, Celui qui passe et qui n'est plus;
Et de ne pouvoir pas faire avec tes menaces, Avec tes doigts crispés et tes ongles tenaces, Ta sagesse et ta passion, Tes faux temples, tes faux soleils, tes faux tonnerres, Tes meurtres, tes fureurs, tes crimes et tes guerres, Un pli dans la création!
*