La Légende des siècles tome II

Part 9

Chapter 93,934 wordsPublic domain

Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles, Qui se dit empereur et qui n'est que roi d'Arles, Vêtu de son habit de patrice romain, Et la lance du grand saint Maurice à la main, Est assis au milieu de la place d'Ancône. Sa couronne est l'armet de Didier, et son trône Est le fauteuil de fer de Henri l'Oiseleur. Sont présents cent barons et chevaliers; la fleur Du grand arbre héraldique et généalogique Que ce sol noir nourrit de sa séve tragique. Spinola, qui prit Suze et qui la ruina, Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina Au lieu de pique ayant la longue épine noire, Ugo, qui fit noyer ses sœurs dans leur baignoire, Regardent dans leurs rangs entrer avec dédain Guy, sieur de Pardiac et de l'Ile-en-Jourdain; Guy, parmi tous ces gens de lustre et de naissance, N'ayant encor pour lui que le sac de Vicence, Et du reste n'étant qu'un batteur de pavé D'origine quelconque et de sang peu prouvé. L'exarque Sapaudus que le saint-siége envoie, Sénèque, marquis d'Ast, Bos, comte de Savoie, Le tyran de Massa, le sombre Albert Cibo Que le marbre aujourd'hui fait blanc sur son tombeau, Ranuce, caporal de la ville d'Anduze, Foulque, ayant pour cimier la tête de Méduse, Marc, ayant pour devise: IMPERIUM FIT JUS, Entourent Afranus, évêque de Fréjus. Là sont Farnèse, Ursin, Cosme à l'âme avilie; Puis les quatre marquis souverains d'Italie; L'archevêque d'Urbin, Jean, bâtard de Rodez, Alonze de Silva, ce duc dont les cadets Sont rois, ayant conquis l'Algarve portugaise, Et Visconti, seigneur de Milan, et Borghèse, Et l'homme, entre tous faux, glissant, habile, ingrat, Avellan, duc de Tyr et sieur de Montferrat; Près d'eux Prendiparte, capitaine de Sienne, Pic, fils d'un astrologue et d'une égyptienne, Alde Aldobrandini, Guiscard, sieur de Beaujeu, Et le gonfalonier du saint-siége et de Dieu, Gandolfe, à qui, plus tard, le pape Urbain fit faire Une statue équestre en l'église Saint-Pierre, Complimentent Martin de la Scala, le roi De Vérone, et le roi de Tarente, Geoffroy; A quelques pas se tient Falco, comte d'Athène, Fils du vieux Muzzufer, le rude capitaine Dont les clairons semblaient des bouches d'aquilon; De plus, deux petits rois, Agrippin et Gilon.

Tous jeunes, beaux, heureux, pleins de joie, et farouches.

Les seigneurs vont aux rois ainsi qu'au miel les mouches. Tous sont venus, des burgs, des châteaux, des manoirs; Et la place autour d'eux est déserte; et cent noirs, Tout nus, et cent piquiers aux armures persanes En barrent chaque rue avec leurs pertuisanes. Geoffroy, Martin, Gilon, l'enfant Agrippin trois, Sont assis sous le dais près du maître, étant rois.

Dans ce réseau de chefs qui couvrait l'Italie, Je passe Théodat, prince de Trente, Élie, Despote d'Avenzo, qu'a réclamé l'oubli, Ce borgne Ordelafo, le bourreau de Forli, Lascaris, que sa tante Alberte fit eunuque, Othobon, sieur d'Assise, et Tibalt, sieur de Lucque; C'est que, bien que mêlant aux autres leurs drapeaux, Ceux-là ne comptaient point parmi les principaux; Dans un filet on voit les fils moins que les câbles; Je nomme seulement les monstres remarquables.

Derrière eux, sur la pierre auguste d'un portail, Est sculpté Satan, roi, forçat, épouvantail, L'effrayant ramasseur de haillons de l'abîme, Ayant sa hotte au dos, pleine d'âmes, son crime Sur son aile qui ploie, et son croc noir qui luit Dans son poing formidable, et, dans ses yeux, la nuit.

Pour qui voudrait peser les droits que donne au maître La pureté du sang dont le ciel l'a fait naître, Ratbert est fils d'Agnès, comtesse d'Elseneur; Or, c'est la même gloire et c'est le même honneur D'être enfanté d'Agnès que né de Messaline.

Malaspina, portant l'épine javeline, Redoutable marquis, à l'œil fauve et dévot, Est à droite du roi comme comte et prévôt.

C'est un de ces grands jours où les bannières sortent. Dix chevaliers de l'ordre Au Droit Désir apportent Le Nœud d'Or, précédés d'Énéas, leur massier, Et d'un héraut de guerre en soutane d'acier.

Le roi brille, entouré d'une splendeur d'épées. Plusieurs femmes sont là, près du trône groupées; Élise d'Antioche, Ana, Cubitosa, Fille d'Azon, qu'Albert de Mantoue épousa; La plus belle, Matha, sœur du prince de Cumes, Est blonde; et, l'éventant d'un éventail de plumes, Sa naine, par moments, lui découvre les seins; Couchée et comme lasse au milieu des coussins, Elle enivre le roi d'attitudes lascives; Son rire jeune et fou laisse voir ses gencives; Elle a ce vêtement ouvert sur le côté, Qui, plus tard, fut au Louvre effrontément porté Par Bonne de Berry, fille de Jean de France.

Dans Ancône, est-ce deuil, terreur, indifférence? Tout se tait; les maisons, les bouges, les palais, Ont bouché leur lucarne ou fermé leurs volets; Le cadran qui dit l'heure a l'air triste et funeste.

Le soleil luit aux cieux comme dans une peste; Que l'homme soit foulé par les rois ou saisi Par les fléaux, l'azur n'en a point de souci; Le soleil, qui n'a pas d'ombre et de lueurs fausses, Rit devant les tyrans comme il rit sur les fosses.

Ratbert vient d'inventer, en se frappant le front, Un piége où ceux qu'il veut détruire tomberont; Il en parle tout bas aux princes qui sourient. La prière--le peuple aime que les rois prient-- Est faite par Tibère, évêque de Verceil.

Tous étant réunis, on va tenir conseil.

Les deux huissiers de l'Ordre, Anchise avec Trophime, Invitent le plus grand comme le plus infime A parler, l'empereur voulant que les avis, Mauvais, soient entendus, et, justes, soient suivis. Puis il est répété par les huissiers, Anchise Et Trophime, qu'il faut avec pleine franchise Sur la guerre entreprise offrir son sentiment; Que chacun doit parler à son tour librement; Que c'est jour de chapitre et jour de conscience; Et que, dans ces jours-là, les rois ont patience, Vu que, devant le Christ, Thomas Didyme a pu Parler insolemment sans être interrompu. Et puisse l'empereur vivre longues années!

On voit devant Ratbert trois haches destinées, La première, au quartier de bœuf rouge et fumant Qu'un grand brasier joyeux cuit à son flamboiement; La deuxième, au tonneau de vin que sur la table A placé l'échanson aidé du connétable; La troisième à celui dont l'avis déplaira.

Un se lève. On se tait. C'est Jean de Carrara.

--Ta politique est sage et ta guerre est adroite, Noble empereur, et Dieu te tient dans sa main droite. Qui te conteste est traître et qui te brave est fou. Je suis ton homme lige, et, toujours, n'importe où, Je te suivrai, mon maître, et j'aimerai ta chaîne, Et je la porterai.

--Celle-ci, capitaine, Dit Ratbert, lui jetant au cou son collier d'or. De plus, j'ai Perpignan, je t'en fais régidor.--

L'archevêque d'Urbin salue, il examine Le plan de guerre, sac des communes, famine, Les moyens souterrains, les rapports d'espions. --Sire, vous êtes grand comme les Scipions; En vous voyant le flanc de l'église tressaille.

--Archevêque, pardieu! dit Ratbert, je te baille Un sou par muid de vin qu'on boit à Besançon.

Cibo, qui parle avec un accent brabançon, S'en excuse, ayant fait à Louvain ses études, Et dit:

--Sire, les gens à fières attitudes Sont des félons; pieds nus et la chaîne aux poignets, Qu'on les fouette. O mon roi! par votre mère Agnès, Vous êtes empereur, vous avez les trois villes, Arles, Rome de Gaule et la mère des Milles, Bordeaux en Aquitaine et les îles de Ré, Naples, où le mont Vésuve est fort considéré. Qui vous résiste essaye une lutte inutile; Noble, qu'on le dégrade, et serf, qu'on le mutile; Vous affronter est crime, orgueil, lâche fureur; Quiconque ne dit pas: «Ratbert est l'empereur», Doit mourir; nous avons des potences, j'espère. Quant à moi, je voudrais, fût-ce mon propre père, S'il osait blasphémer César que Dieu conduit, Voir les corbeaux percher sur ses côtes la nuit, Et la lune passer à travers son squelette.--

Ratbert dit:--Bon marquis, je te donne Spolète.

C'est à Malaspina de parler. Un vieillard Se troublerait devant ce jeune homme; il sait l'art D'évoquer le démon, la stryge, l'égrégore; Il teint sa dague avec du suc de mandragore; Il sait des palefrois empoisonner le mors; Dans une guerre il a rempli de serpents morts Les citernes de l'eau qu'on boit dans les Abruzzes; Il dit: La guerre est sainte! Il rend compte des ruses, A voix basse, et finit à voix haute en priant: --Fais régner l'empereur du nord à l'orient, Mon Dieu! c'est par sa bouche auguste que tu parles.

--Je te fais capischol de mon chapitre d'Arles, Dit Ratbert.

Afranus se lève le dernier. Cet évêque est pieux, charitable, aumônier; Quoique jeune, il voulait se faire anachorète; Il est grand casuiste et très savant; il traite Les biens du monde en homme austère et détaché; Jadis, il a traduit en vers latins Psyché; Comme il est humble, il a les reins ceints d'une corde. Il invoque l'esprit divin, puis il aborde Les questions:--Ratbert, par stratagème, a mis Son drapeau sur les murs d'Ancône; c'est permis, Ancône étant peu sage; et la ruse est licite Lorsqu'elle a glorieuse et pleine réussite, Et qu'au bonheur public on la voit aboutir; Et ce n'est pas tromper, et ce n'est pas mentir Que mettre à la raison les discordes civiles; Les prétextes sont bons pour entrer dans les villes.-- Il ajoute:--La ruse, ou ce qu'on nomme ainsi, Fait de la guerre, en somme, un art plus adouci; Moins de coups, moins de bruit; la victoire plus sûre. J'admire notre prince, et, quand je le mesure Aux anciens Alarics, aux antiques Cyrus Passant leur vie en chocs violents et bourrus, Je l'estime plus grand, faisant la différence D'Ennius à Virgile et de Plaute à Térence. Je donne mon avis, sire, timidement; Je suis d'église et n'ai que l'humble entendement D'un pauvre clerc, mieux fait pour chanter des cantiques Que pour parler devant de si grands politiques; Mais, beau sire, on ne peut voir que son horizon, Et raisonner qu'avec ce qu'on a de raison; Je suis prêtre, et la messe est ma seule lecture; Je suis très ignorant; chacun a sa monture Qu'il monte avec audace ou bien avec effroi; Il faut pour l'empereur le puissant palefroi Bardé de fer, nourri d'orge blanche et d'épeautre, Le dragon pour l'archange, et l'âne pour l'apôtre. Je poursuis, et je dis qu'il est bon que le droit Soit, pour le roi, très large, et, pour le peuple, étroit; Le peuple, étant bétail, et le roi berger. Sire, L'empereur ne veut rien sans que Dieu le désire. Donc, faites! Vous pouvez, sans avertissements, Guerroyer les chrétiens comme les ottomans; Les ottomans étant hors de la loi vulgaire, On peut les attaquer sans déclarer la guerre; C'est si juste et si vrai, que, pour premiers effets, Vos flottes, sire, ont pris dix galères de Fez; Quant aux chrétiens, du jour qu'ils sont vos adversaires Ils sont de fait païens, sire, et de droit corsaires. Il serait malheureux qu'un scrupule arrêtât Sa majesté, quand c'est pour le bien de l'état. Chaque affaire a sa loi; chaque chose a son heure. La fille du marquis de Final est mineure; Peut-on la détrôner? En même temps, peut-on Conserver à la sœur de l'empereur Menton? Sans doute. Les pays ont des mœurs différentes. Pourvu que de l'église on maintienne les rentes, On le peut. Les vieux temps, qui n'ont plus d'avocats, Agissaient autrement; mais je fais peu de cas De ces temps-là; c'étaient des temps de république. L'empereur, c'est la règle; et, bref, la loi salique, Très mauvaise à Menton, est très bonne à Final.

--Evêque, dit le roi, tu seras cardinal.

Pendant que le conseil se tenait de la sorte, Et qu'ils parlaient ainsi dans cette ville morte, Et que le maître avait sous ses pieds ces prélats, Ces femmes, ces barons en habits de galas, Et l'Italie au loin comme une solitude, Quelques seigneurs, ainsi qu'ils en ont l'habitude, Regardant derrière eux d'un regard inquiet, Virent que le Satan de pierre souriait.

LA DÉFIANCE D'ONFROY

Parmi les noirs déserts et les mornes silences, Ratbert, pour l'escorter, n'ayant que quelques lances, Et le marquis Sénèque et l'évêque Afranus, Traverse, presque seul, des pays inconnus; Mais il sait qu'il est fort de l'effroi qu'il inspire, Et que l'empereur porte avec lui tout l'empire. Un soir Ratbert s'arrête aux portes de Carpi; Sur ce seuil formidable un dogue est accroupi; Ce dogue, c'est Onfroy, le baron de la ville; Calme et fier, sous la dent d'une herse incivile, Onfroy s'adosse aux murs qui bravaient Attila; Les femmes, les enfants et les soldats sont là; Et voici ce que dit le vieux podestat sombre Qui parle haut, ayant son peuple dans son ombre:

«--Roi, nous te saluons, sans plier les genoux. Nous avons une chose à te dire. Quand nous, Gens de guerre et barons qui tenions la province, Nous avons bien voulu de toi pour notre prince, Quand nous t'avons donné ce peuple et cet état, Sire, ce n'était point pour qu'on les maltraitât. Jadis nous étions forts. Quand tu nous fis des offres, Nous étions très puissants; de l'argent plein nos coffres; Et nous avions battu tes plus braves soldats; Nous étions tes vainqueurs. Roi, tu ne marchandas Aucun engagement, sire, aucune promesse; On traita; tu juras par ta mère et la messe; Nous alors, las d'avoir de l'acier sur la peau, Comptant que tu serais bon berger du troupeau, Et qu'on abolirait les taxes et les dîmes, Nous vînmes te prêter hommage, et nous pendîmes Nos casques, nos hauberts et nos piques aux clous. Roi, nous voulons des chiens qui ne soient pas des loups. Tes gens se sont conduits d'une telle manière Qu'aujourd'hui toute ville, altesse, est prisonnière De la peur que ta suite et tes soldats lui font, Et que pas un fossé ne semble assez profond. Vois, on se garde. Ici, dans les villes voisines, On ne lève jamais qu'un pieu des sarrasines Pour ne laisser passer qu'un seul homme à la fois, A cause des brigands et de vous autres rois. Roi, nous te remontrons que ta bande à toute heure Dévalise ce peuple, entre dans sa demeure, Y met tout en tumulte et sens dessus dessous, Puis s'en va, lui volant ses misérables sous; Cette horde en ton nom incessamment réclame Le bien des pauvres gens qui nous fait saigner l'âme, Et puisque, nous présents avec nos compagnons, On le prend sous nos yeux, c'est nous qui le donnons; Oui, c'est nous qui, trouvant qu'il vous manque des filles, Des meutes, des chevaux, des reîtres, des bastilles, Lorsque vous guerroyez et lorsque vous chassez, Et qu'ayant trop de tout, vous n'avez point assez, Avons la bonté rare et touchante de faire Des charités, à vous, les heureux de la terre Qui dormez dans la plume et buvez dans l'or fin, Avec tous les liards de tous les meurt-de-faim! Or, il nous reste encore, il faut que tu le saches, Assez de vieux pierriers, assez de vieilles haches, Assez de vieux engins au fond de nos greniers, Sire, pour ne pas être à ce point aumôniers, Et pour ne faire point, comme dans ton Autriche, Avec l'argent du pauvre une largesse au riche. Nous pouvons, en creusant, retrouver aujourd'hui Nos estocs sous la rouille et nos cœurs sous l'ennui. Nous pouvons décrocher, de nos mains indignées, Nos bannières parmi les toiles d'araignées, Et les faire flotter au vent, si nous voulons.

«Sire, en outre, tu mets l'opprobre à nos talons. Nous savons bien pourquoi tu combles de richesses Nos filles et nos sœurs dont tu fais des duchesses, Étoiles d'infamie au front de nos maisons. Roi, nous n'acceptons pas sur nos durs écussons Des constellations faites avec des taches; La honte est mal mêlée à l'ombre des panaches; Le soldat a le pied si maladroit, seigneur, Qu'il ne peut sans boiter traîner le déshonneur. Nos filles sont nous-même; au fond de nos tours noires, Leur beauté chaste est sœur de nos anciennes gloires; C'est pourquoi nous trouvons qu'on fait mal à propos Les rideaux de ton lit avec nos vieux drapeaux.

«Tes juges sont des gueux; bailliage ou cour plénière. On trouve, et ce sera ma parole dernière, Dans nos champs, où l'honneur antique est au rabais, Pas assez de chemins, sire, et trop de gibets. Ce luxe n'est pas bon. Nos pins et nos érables Voyaient jadis, parmi leurs ombres vénérables, Les bûcherons et non les bourreaux pénétrer; Nos grands chênes n'ont point l'habitude d'entrer Dans l'exécution des lois et des sentences, Et n'aiment pas donner tant de bois aux potences.

«Nous avons le cœur gros, et nous sommes, ô roi, Tout près de secouer la corde du beffroi; Ton altesse nous gêne et nous n'y tenons guère. Roi, ce n'est pas pour voir nos compagnons de guerre Accrochés à la fourche et devenus hideux, Qui, morts échevelés, quand nous passons près d'eux, Semblent nous regarder et nous faire reproche; Ce n'est pas pour subir ton burg sur notre roche, Plein de danses, de chants et de festins joyeux; Ce n'est pas pour avoir ces pitiés sous les yeux Que nous venons ici, courbant nos vieilles âmes, Te saluer, menant à nos côtés nos femmes; Ce n'est pas pour cela que nous humilions Dans elles les agneaux et dans nous les lions.

«Et, pour rachat du mal que tu fais, quand tu donnes Des rentes aux moûtiers, des terres aux madones, Quand, plus chamarré d'or que le soleil le soir, Tu vas baiser l'autel, adorer l'ostensoir, Prier, ou quand tu fais quelque autre simagrée, Ne te figure pas que ceci nous agrée. Engraisser des abbés ou doter des couvents, Cela fait-il que ceux qui sont morts soient vivants? Roi, nous ne le pensons en aucune manière. Roi, le chariot verse à trop creuser l'ornière; L'appétit des rois donne aux peuples appétit; Si tu ne changes pas d'allure, on t'avertit, Prends garde. Et c'est cela que je voulais te dire.--»

--Bien parlé! dit Ratbert avec un doux sourire. Et, penché vers l'oreille obscure d'Afranus: --Nous sommes peu nombreux et follement venus; Cet homme est fort.

--Très fort, dit le marquis Sénèque. --Laissez-moi l'inviter à souper, dit l'évêque.

Et c'est pourquoi l'on voit maintenant à Carpi Un grand baron de marbre en l'église assoupi; C'est le tombeau d'Onfroy, ce héros d'un autre âge, Avec son épitaphe exaltant son courage, Sa vertu, son fier cœur plus haut que les destins, Faite par Afranus, évêque, en vers latins.

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

I

ISORA DE FINAL.--FABRICE D'ALBENGA

Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont Qui jadis vit passer les francs de Pharamond, Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle De Final sur qui veille une garde fidèle, Vivent bien entourés de murs et de ravins; Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatrevingts.

L'enfant est Isora de Final, héritière Du fief dont Witikind a tracé la frontière; L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul. L'abandon sur Final a jeté son linceul; L'herbe, dont, par endroits, les dalles sont couvertes, Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes; Sur la route oubliée on n'entend plus un pas; Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse.

L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice Qui fut bon; cher au pâtre, aimé du laboureur; Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur, Commandeur de la mer et général des villes; Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles Ayant livré l'état aux rois, il combattit. Tout homme auprès de lui jadis semblait petit; L'antique Sparte était sur son visage empreinte; La loyauté mettait sa cordiale étreinte Dans la main de cet homme à bien faire obstiné. Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né Parce qu'on le tira, vers l'an douze cent trente, Du ventre de sa mère Honorate expirante, Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux; Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux. A vingt ans, il était blond et beau; ce jeune homme Avait l'air d'un tribun militaire de Rome; Comme pour exprimer les détours du destin Dont le héros triomphe, un graveur florentin Avait sur son écu sculpté le labyrinthe; Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte La tête de lion qu'il avait dans le dos. Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos, Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune, Fuir devant son épée et devant sa fortune; Les princes pâlissaient de l'entendre gronder; Un jour, il a forcé le pape à demander Une fuite rapide aux galères de Gênes; C'était un grand briseur de lances et de chaînes, Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant; Il a par tous été proclamé le plus grand D'un siècle fort auquel succède un siècle traître; Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé; Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé Dans la vieille serrure horrible de l'église. Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise; Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon; Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon Déformait quelque état populaire en royaume. Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme, Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant, Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant En lui toute la gloire et toute la patrie, Belle âme invulnérable et cependant meurtrie, Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits, Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois, Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie, Fut l'armure de fer de la vieille Italie, Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté, Garde quelque lueur encor de son côté.

II

LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE

Maintenant il est vieux; son donjon, c'est son cloître; Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître La confiance honnête et calme des grands cœurs; Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe. Ce qu'osent les tyrans, ce qu'accepte la tourbe, Il ne le sait; il est hors de ce siècle vil; N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il; N'ayant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte; Son défaut fut toujours la crédulité sainte, Et, quand il fut vaincu, ce fut par loyauté; Plus de péril lui fait plus de sécurité. Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire, Oublié; l'ancien peuple a gardé sa mémoire, Mais le nouveau le perd dans l'ombre, et ce vieillard, Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard.

Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent, Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui.

Tout est derrière lui maintenant; tout a fui; L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge; Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe; Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir. Vieillir, sombre déclin! l'homme est triste le soir; Il sent l'accablement de l'œuvre finissante. On dirait par instants que son âme s'absente, Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.

Il n'a pas un remords et pas un repentir; Après quatrevingts ans son âme est toute blanche; Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche, Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui; Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui L'aiment; il faut aimer pour jeter sa racine Dans un isolement et dans une ruine; Et la feuille de lierre a la forme d'un cœur.

III

AIEUL MATERNEL

Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur; A présent un enfant est toute sa famille. Il la regarde, il rêve; il dit: «C'est une fille, Tant mieux!» Étant aïeul du côté maternel.

La vie en ce donjon a le pas solennel; L'heure passe et revient ramenant l'habitude.