La Légende des siècles tome II

Part 3

Chapter 33,518 wordsPublic domain

--Pardieu, mes frères! Jorge, Ponce, Ruy, Rostabat, Alonze, avez-vous entendu? Les arbres du ravin demandent un pendu; Qu'ils prennent patience, ils l'auront tout à l'heure; Je veux d'abord répondre à l'homme. Que je meure Si je lui cèle rien de ce qu'il veut savoir! Devant moi d'ordinaire, et dès que l'on croit voir Quelque chose qui semble aux manants mon panache, Vite, on clôt les volets des maisons, on se cache, On se bouche l'oreille et l'on ferme les yeux; Je suis content d'avoir enfin un curieux. Il ne sera pas dit que quelqu'un sur la terre, Princes, m'aura vu faire une chose et la taire, Et que, questionné, j'aurai balbutié. Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié. Ma main s'ouvre toujours, montrant ce qu'elle sème. J'étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-même M'interroger du haut des cieux, moi, Pacheco, Ayant pour voix la foudre et l'enfer pour écho. Çà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable, Nous choisirons après ton chêne ou ton érable, Selon qu'il peut te plaire, en ce bois d'Ernula, Pendre à ces branches-ci plutôt qu'à celles-là. Écoute. Ces seigneurs à mines téméraires, Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères. Nous sommes les infants d'Asturie; et ceci, C'est Nuño, fils de feu notre frère Garci, Roi de Galice, ayant pour ville Compostelle; Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle; Nous l'allons verrouiller dans un couvent. Pourquoi? C'est qu'il est si petit, qu'il est à peine roi, Et que ce peuple-ci veut de fortes épées; Tant de haines autour du maître sont groupées Qu'il faut que le seigneur ait la barbe au menton; Donc, nous avons ôté du trône l'avorton, Et nous allons l'offrir au bon Dieu. Sur mon âme, Cela vous a la peau plus blanche qu'une femme! Mes frères, n'est-ce pas? c'est mou, c'est grelottant; On ignore s'il voit, on ne sait s'il entend; Un roi, ça! rien qu'à voir ce petit on s'ennuie. Moi, du moins, j'ai dans l'œil des flammes; et la pluie, Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs, M'ont fait le cuir robuste et ferme, messeigneurs! Ah! pardieu, s'il est beau d'être prince, c'est rude; Avoir du combattant l'éternelle attitude, Vivre casqué, suer l'été, geler l'hiver, Être le ver affreux d'une larve de fer, Coucher dans le harnais, boire à la calebasse, Le soir être si las qu'on va la tête basse, Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant, Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp, Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade, Sentir suinter le sang par quelque estafilade, Manger des oignons crus et dormir par hasard, Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassard Sur ce fœtus, à qui bientôt on verra croître Par derrière une mitre et par devant un goître! A la bonne heure, moi! je suis le compagnon Des coups d'épée, et j'ai la colère pour nom, Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves. Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves; Il se pourrait aussi, pour le bien de l'état, Si l'on trouvait un puits très creux, qu'on l'y jetât; Moi, je l'aimerais mieux moine en quelque cachette, Servant la messe au prêtre avec une clochette. Pour nous, chacun de nous étant prince et géant, Nous gardons sceptre et lance, et rien n'est mieux séant Qu'aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes. Il a précisément dix comtés, et nous sommes Dix princes; est-il rien de plus juste? A présent, N'est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant? Elle est simple, et l'on peut n'en pas faire mystère, Et le jour ne va pas s'éclipser, et la terre Ne va pas refuser aux hommes le maïs, Parce que dix seigneurs partagent un pays, Et parce qu'un enfant rentre dans la poussière.

Le chevalier leva lentement sa visière. --Je m'appelle Roland, pair de France, dit-il.

VII

DON RUY LE SUBTIL

Alors l'aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil, Sourit.

--Sire Roland, ma pente naturelle Étant de ne chercher à personne querelle, Je vous salue, et dis: Soyez le bienvenu! Je vous fais remarquer que ce pays est nu, Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommes Dix infants bien armés avec dix majordomes, Ayant derrière nous cent coquins fort méchants, Et que, s'il nous plaisait, nous pourrions dans ces champs Laisser de la charogne en pâture aux volées De corbeaux que le soir chasse dans les vallées. Vous êtes dans un vrai coupe-gorge; voyez, Pas un toit, pas un mur, des sentiers non frayés, Personne; aucun secours possible; et les cascades Couvrent le cri des gens tombés aux embuscades. On ne voyage guère en ce val effrayant. Les songe-creux, qui vont aux chimères bayant, Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles; Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles, Ces pics repoussent l'homme, ils ont des coins hagards Hantés par des vivants aimant peu les regards, Et, quand une vallée est à ce point rocheuse, Elle peut devenir aux curieux fâcheuse. Bon Roland, votre nom est venu jusqu'à nous. Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux, Nous ne voudrions pas vous faire de la peine, Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine. Retournez sur vos pas, ne soyez point trop lent, Retournez.

--Décidez mon cheval, dit Roland; Car il a l'habitude étrange et ridicule De ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule.

Les infants un moment se parlèrent tout bas. Et Ruy dit à Roland:

--Tant d'illustres combats Font luire votre gloire, ô grand soldat sincère, Que nous vous aimons mieux compagnon qu'adversaire. Seigneur, tout invincible et tout Roland qu'on est, Quand il faut, pied à pied, dans l'herbe et le genêt, Lutter seul, et, n'ayant que deux bras, tenir tête A cent vingt durs garçons, c'est une sombre fête; C'est un combat d'un sang généreux empourpré, Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré, Par les os d'un héros réjouissant les aigles. Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles; Et vous êtes tombé dans un arrangement De famille, inutile à conter longuement; Seigneur, Nuño n'est pas possible; je m'explique. L'enfantillage nuit à la chose publique; Mettre sur un tel front la couronne, l'effroi, La guerre, n'est-ce pas stupide? Un marmot roi! Allons donc! en ce cas, si le contre-sens règne, Si l'absurde fait loi, qu'on me donne une duègne, Et dites aux brebis de rugir, ordonnez Aux biches d'emboucher les clairons forcenés; En même temps, soyez conséquent, qu'on affuble L'ours des monts et le loup des bois d'une chasuble, Et qu'aux pattes du tigre on plante un goupillon. Seigneur, pour être sage, on n'est pas un félon; Et les choses qu'ici je vous dis sont certaines Pour les docteurs autant que pour les capitaines. J'arrive au fait; soyons amis. Nous voulons tous Faire éclater l'estime où nous sommes de vous; Voici. Leso n'est pas une bourgade vile, La ville d'Oyarzun est une belle ville, Toutes deux sont à vous; si, pesant nos raisons, Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons, Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies. Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries; Il ne nous reste plus qu'à nous tendre la main. Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin, Et pour que votre grâce en tout point soit contente, Nous allons vous signer ici votre patente; C'est dit.

--Avez-vous fait ce rêve? dit Roland. Et, présentant au roi son beau destrier blanc:

--Tiens, roi! pars au galop, hâte-toi, cours, regagne Ta ville, et saute au fleuve et passe la montagne, Va!--

L'enfant-roi bondit en selle éperdument, Et le voilà qui fuit sous le clair firmament, A travers monts et vaux, pâle, à bride abattue.

--Çà, le premier qui monte à cheval, je le tue, Dit Roland.

Les infants se regardaient entre eux, Stupéfaits.

VIII

PACHECO, FROÏLA, ROSTABAT

Et Roland:

--Il serait désastreux Qu'un de vous poursuivît cette proie échappée, Je ferais deux morceaux de lui d'un coup d'épée, Comme le Duero coupe Léon en deux.

Et, pendant qu'il parlait, à son bras hasardeux, La grande Durandal brillait toute joyeuse. Roland s'adosse au tronc robuste d'une yeuse, Criant:--Défiez-vous de l'épée. Elle mord. --Quand tu serais femelle ayant pour nom la Mort, J'irais! J'égorgerai Nuño dans la campagne! Dit Pacheco, sautant sur son genet d'Espagne. Roland monte au rocher qui barre le chemin.

L'infant pique des deux, une dague à la main, Une autre entre les dents, prête à la repartie; Qui donc l'empêcherait de franchir la sortie? Ses poignets sont crispés d'avance du plaisir D'atteindre le fuyard et de le ressaisir, Et de sentir trembler sous l'ongle inexorable Toute la pauvre chair de l'enfant misérable. Il vient, et sur Roland il jette un long lacet; Roland, surpris, recule, et Pacheco passait... Mais le grand paladin se roidit, et l'assomme D'un coup prodigieux qui fendit en deux l'homme Et tua le cheval, et si surnaturel Qu'il creva le chanfrein et troua le girel.

--Qu'est-ce que j'avais dit? fit Roland.

--Qu'on soit sage,

Reprit-il; renoncez à forcer le passage. Si l'un de vous, bravant Durandal à mon poing, A le cerveau heurté de folie à ce point, Je lui ferai descendre au talon sa fêlure; Voyez.--

Don Froïla, caressant l'encolure De son large cheval au mufle de taureau, Crie:--Allons!

--Pas un pas de plus, caballero! Dit Roland.

Et l'infant répond d'un coup de lance; Roland, atteint, chancelle, et Froïla s'élance; Mais Durandal se dresse, et jette Froïla Sur Pacheco, dont l'âme en ce moment hurla. Froïla tombe, étreint par l'angoisse dernière; Son casque, dont l'épée a brisé la charnière, S'ouvre, et montre sa bouche où l'écume apparaît. Bave épaisse et sanglante! Ainsi, dans la forêt, La séve en mai, gonflant les aubépines blanches, S'enfle et sort en salive à la pointe des branches.

--Vengeance! mort! rugit Rostabat le Géant, Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant!

--Infants! cria Roland, la chose est difficile; Car Roland n'est pas un. J'arrive de Sicile, D'Arabie et d'Égypte, et tout ce que je sais, C'est que des peuples noirs devant moi sont passés; Je crois avoir plané dans le ciel solitaire; Il m'a semblé parfois que je quittais la terre Et l'homme, et que le dos monstrueux des griffons M'emportait au milieu des nuages profonds; Mais, n'importe, j'arrive, et votre audace est rare, Et j'en ris. Prenez garde à vous, car je déclare, Infants, que j'ai toujours senti Dieu près de moi. Vous êtes cent contre un! Pardieu! le bel effroi! Fils, cent maravédis valent-ils une piastre? Cent lampions sont-ils plus farouches qu'un astre? Combien de poux faut-il pour manger un lion? Vous êtes peu nombreux pour la rébellion Et pour l'encombrement du chemin, quand je passe. Arrière!

Rostabat le Géant, tête basse, Crachant les grognements rauques d'un sanglier, Lourd colosse, fondit sur le bon chevalier, Avec le bruit d'un mur énorme qui s'écroule; Près de lui, s'avançant comme une sombre foule, Les sept autres infants, avec leurs intendants, Marchent, et derrière eux viennent, grinçant des dents, Les cent coupe-jarrets à faces renégates, Coiffés de monteras et chaussés d'alpargates, Demi-cercle féroce, agile, étincelant; Et tous font converger leurs piques sur Roland.

L'infant, monstre de cœur, est monstre de stature; Le rocher de Roland lui vient à la ceinture; Leurs fronts sont de niveau dans ces puissants combats, Le preux étant en haut et le géant en bas.

Rostabat prend pour fronde, ayant Roland pour cible, Un noir grappin qui semble une araignée horrible, Masse affreuse oscillant au bout d'un long anneau; Il lance sur Roland cet arrache-créneau; Roland l'esquive, et dit au géant: Bête brute! Le grappin égratigne un rocher dans sa chute, Et le géant bondit, deux haches aux deux poings.

Le colosse et le preux, terribles, se sont joints.

--O Durandal, ayant coupé Dol en Bretagne, Tu peux bien me trancher encor cette montagne, Dit Roland, assenant l'estoc sur Rostabat.

Comme sur ses deux pieds de devant l'ours s'abat, Après s'être dressé pour étreindre le pâtre, Ainsi Rostabat tombe; et sur son cou d'albâtre Laïs nue avait moins d'escarboucles luisant Que ces fauves rochers n'ont de flaques de sang. Il tombe; la bruyère écrasée est remplie De cette monstrueuse et vaste panoplie; Relevée en tombant, sa chemise d'acier Laisse nu son poitrail de prince carnassier, Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles, Et l'on voit le dessous de ses noires semelles.

Les sept princes vivants regardent les trois morts.

Et, pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors, Le pauvre enfant sauvé fuyait vers Compostelle.

Durandal brille et fait refluer devant elle Les assaillants poussant des souffles d'aquilon; Toujours droit sur le roc qui ferme le vallon, Roland crie au troupeau qui sur lui se resserre:

--Du renfort vous serait peut-être nécessaire. Envoyez-en chercher. A quoi bon se presser? J'attendrai jusqu'au soir avant de commencer.

--Il raille! Tous sur lui! dit Jorge, et pêle-mêle! Nous sommes vautours; l'aigle est notre sœur jumelle; Fils, courage! et ce soir, pour son souper sanglant, Chacun de nous aura son morceau de Roland.--

IX

DURANDAL TRAVAILLE

Laveuses qui, dès l'heure où l'orient se dore, Chantez, battant du linge aux fontaines d'Andorre, Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel; Chevriers qui roulez sur le Jaïzquivel Dans les nuages gris votre hutte isolée; Muletiers qui poussez de vallée en vallée Vos mules sur les ponts que César éleva, Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l'épaule des collines?

Le mont regarde un choc hideux de javelines, Un noir buisson vivant de piques, hérissé, Comme au pied d'une tour que ceindrait un fossé, Autour d'un homme, tête altière, âpre, escarpée, Que protége le cercle immense d'une épée. Tous d'un côté; de l'autre, un seul; tragique duel! Lutte énorme! combat de l'Hydre et de Michel!

Qui pourrait dire au fond des cieux pleins de huées Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées Et ce que fait Roland entouré d'ennemis? Larges coups, flots de sang par des bouches vomis, Faces se renversant en arrière livides, Casques brisés roulant comme des cruches vides, Flots d'assaillants toujours repoussés, blessés, morts, Cris de rage. O carnage! ô terreur! corps à corps D'un homme contre un tas de gueux épouvantable! Comme un usurier met son or sur une table, Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit. Durandal flamboyant semble un sinistre esprit; Elle va, vient, remonte et tombe, se relève, S'abat, et fait la fête effrayante du glaive; Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts, Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons, Se courbent; et l'épée éclatante et fidèle Donne des coups d'estoc qui semblent des coups d'aile; Et sur le héros, tous ensemble, le truand, Le prince, furieux, s'acharnent, se ruant, Frappant, parant, jappant, hurlant, criant: main-forte! Roland est-il blessé? Peut-être. Mais qu'importe? Il lutte. La blessure est l'altière faveur Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur, Et la chair de Roland, mieux que l'acier trempée, Ne craint pas ce baiser farouche de l'épée. Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats, Lassos plombés, couteaux catalans, navajas, Qui frappent le héros, sur qui cette famille De monstres se reploie et se tord et fourmille; Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds Comme les gonflements d'un dragon épineux; Son armure est partout bosselée et fêlée; Et Roland par moments songe dans la mêlée: --Pense-t-il à donner à boire à mon cheval?

Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val, Et sur l'herbe partout des gouttes de sang pleuvent; Cette clairière aride et que jamais n'abreuvent Les urnes de la pluie et les vastes seaux d'eau Que l'hiver jette au front des monts d'Urbistondo, S'ouvre, et, toute brûlée et toute crevassée, Consent joyeusement à l'horrible rosée; Fauve, elle dit: C'est bon. J'ai moins chaud maintenant. Des satyres, couchés sur le dos, égrenant Des grappes de raisin au-dessus de leur tête, Des ægipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête, Joutant avec le vieux Silène, s'essoufflant A se vider quelque outre énorme dans le flanc, Tétant la nymphe Ivresse en leur riante envie N'ont pas la volupté de la soif assouvie Plus que ce redoutable et terrible ravin. La terre boit le sang mieux qu'un faune le vin. Un assaut est suivi d'un autre assaut. A peine Roland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne, Que voilà de nouveau qu'on lui mord le talon. Noir fracas! la forêt, la lande, le vallon, Les cols profonds, les pics que l'ouragan insulte, N'entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte; Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort; Tout l'écho retentit. Qu'est-ce donc que la mort Forge dans la montagne et fait dans cette brume, Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume, Durandal pour marteau, Roland pour forgeron?

X

LE CRUCIFIX

Et, là-bas, sans qu'il fût besoin de l'éperon, Le cheval galopait toujours à perdre haleine. Il passait la rivière, il franchissait la plaine, Il volait; par moments, frémissant et ravi, L'enfant se retournait, tremblant d'être suivi, Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire, Descendre quelque frère horrible de son père.

Comme le soir tombait, Compostelle apparut. Le cheval traversa le pont de granit brut Dont saint Jacque a posé les premières assises; Les bons clochers sortaient des brumes indécises; Et l'orphelin revit son paradis natal.

Près du pont se dressait, sur un haut piédestal, Un Christ en pierre ayant à ses pieds la madone, Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne, Plus douce à l'heure où l'ombre au fond des cieux grandit Et l'enfant arrêta son cheval, descendit, S'agenouilla, joignit les mains devant le cierge, Et dit:

--O mon bon Dieu, ma bonne sainte vierge, J'étais perdu; j'étais le ver sous le pavé; Mes oncles me tenaient; mais vous m'avez sauvé; Vous m'avez envoyé ce paladin de France, Seigneur; et vous m'avez montré la différence Entre les hommes bons et les hommes méchants. J'avais peut-être en moi bien des mauvais penchants, J'eusse plus tard peut-être été moi-même infâme; Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l'âme, Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur; J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur, Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse Au malheur, c'est-à-dire, ô père! à la justice. O madame Marie! ô Jésus! à genoux Devant le crucifix où vous saignez pour nous, Je jure de garder ce souvenir, et d'être Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître, Et juste et secourable à jamais, écolier De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier. Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles.--

Le cheval de Roland entendit ces paroles, Leva la tête, et dit à l'enfant: C'est bien, roi.

L'orphelin remonta sur le blanc palefroi, Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches.

XI

CE QU'A FAIT RUY LE SUBTIL

Et dans le même instant, entre les larges roches, A travers les sapins d'Ernula, frémissant De ce défi superbe et sombre, un contre cent, On pouvait voir encor, sous la nuit étoilée, Le groupe formidable au fond de la vallée. Le combat finissait; tous ces monts radieux Ou lugubres, jadis hantés des demi-dieux, S'éveillaient, étonnés, dans le blanc crépuscule, Et, regardant Roland, se souvenaient d'Hercule. Plus d'infants; neuf étaient tombés; un avait fui, C'était Ruy le Subtil; mais la bande sans lui Avait continué, car rien n'irrite comme La honte et la fureur de combattre un seul homme; Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant, Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche; Elle s'était rompue en ce labeur farouche; Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer; Les bandits, le croyant prêt à recommencer, Tremblants comme des bœufs qu'on ramène à l'étable A chaque mouvement de son bras redoutable, Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas; Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las, Les chassait devant lui parmi les fondrières; Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.

EVIRADNUS

I

DÉPART DE L'AVENTURIER POUR L'AVENTURE

Qu'est-ce que Sigismond et Ladislas ont dit? Je ne sais si la roche ou l'arbre l'entendit; Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille, L'arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille, Comme si quelque bête en passant l'eût troublé, Et l'ombre du rocher ténébreux a semblé Plus noire, et l'on dirait qu'un morceau de cette ombre A pris forme et s'en est allé dans le bois sombre, Et maintenant on voit comme un spectre marchant Là-bas dans la clarté sinistre du couchant.

Ce n'est pas une bête en son gîte éveillée, Ce n'est pas un fantôme éclos sous la feuillée, Ce n'est pas un morceau de l'ombre du rocher Qu'on voit là-bas au fond des clairières marcher; C'est un vivant qui n'est ni stryge ni lémure; Celui qui marche là, couvert d'une âpre armure, C'est le grand chevalier d'Alsace, Eviradnus.

Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus; Comme il se reposait dans le hallier, ces bouches Ont passé, murmurant des paroles farouches, Et jusqu'à son oreille un mot est arrivé; Et c'est pourquoi ce juste et ce preux s'est levé.

Il connaît ce pays qu'il parcourut naguère.

Il rejoint l'écuyer Gasclin, page de guerre, Qui l'attend dans l'auberge, au plus profond du val, Où tout à l'heure il vient de laisser son cheval Pour qu'en hâte on lui donne à boire, et qu'on le ferre. Il dit au forgeron:--Faites vite. Une affaire M'appelle.--Il monte en selle et part.

II

EVIRADNUS