La Légende des siècles tome II

Part 16

Chapter 163,698 wordsPublic domain

--Paix là! l'heure est mauvaise et notre pouvoir penche; Les villes contre nous font pacte avec les bourgs; Les hommes des hameaux, des vignes, des labours, S'arment pour nous combattre, et la ligue est certaine Du comte de Castille et du duc d'Aquitaine. Est-ce en un tel moment qu'autour de nous groupés, Princes, nos ennemis vont nous voir occupés A nous mordre en rongeant un os dans la montagne? Par Jésus! les démons sont d'accord dans leur bagne; Va-t-on se quereller entre rois dans les cieux?

--La dispute est un mal, dit Blas le Captieux, Qui la cherche est félon, qui l'accepte imbécile; Mais comment s'accorder?

Sanche dit:

--C'est facile.

--Qui donc ferais-tu roi d'Oloron?

--Masferrer.

Ce nom sur tous les fronts passa comme un éclair.

--Mes frères, reprit Sanche, il faut songer aux guerres; (Sanche, étant fratricide, aimait ce mot: mes frères.) Et, pardieu, mon avis, le voici: notre cor S'entendrait de plus loin et ferait mieux encor, Et la rumeur, qui sort de nous dans la campagne Et la nuée, irait plus au fond de l'Espagne, Si Masferrer était élu roi d'Oloron, Et si, subitement, dans notre altier clairon Ce voleur engouffrait son souffle formidable.

--Mais n'habite-t-il pas un antre inabordable?

--Puisqu'il l'aborde, lui?

--C'est juste.

--Nous voulons, Dit Sanche, tout glacer sous nos rudes talons, Et jeter bas ce peuple et cette ligue infime. Il nous faut de la chute; eh bien, prenons l'abîme? Il nous faut de la glace; eh bien, prenons l'hiver!

--Soit, cria Fervehan, nommons roi Masferrer.

--J'y consens, dit Sforon, la bête est d'envergure.

--Ce serait un roi, certes, et de haute figure, Ajouta Bermudo.

--Le sanglier me plaît, Dit Juan.

--Mais comme roi, seigneurs, est-il complet? Dit Blas. On passe mal d'une bauge à la tente.

--Qu'est-ce donc que tu veux de plus? je m'en contente, Hurla Gil. Je le prends avec ses marcassins, S'il en a. Ce serait, j'en jure par les saints, Quelque chose de grand, d'altier, de salutaire, Et d'égal à l'effet que ferait sur la terre, En s'y dressant soudain, l'ombre de Totila, Si l'on voyait un sceptre entre ces pattes-là!

Le vieux Vasco dressa sous le dais de sa chaire Son front blanc éclairé d'une blême torchère:

--Il nous faut du renfort. Puisque nous en gagnons En étant de ce gueux quelconque compagnons, Amen, l'homme me va. J'accepte l'épousaille. Mais, princes, qui l'ira chercher dans sa broussaille?

--Deux d'entre nous.

--C'est dit.

Et le sort désigna Le roi Genialis et le duc Agina.

VII

LES DEUX PORTE-SCEPTRE

Un torrent effréné roule entre deux falaises; A droite est l'antre; à gauche, au milieu des mélèzes, Un dur sentier fait face au terrier du bandit, Mince corniche au flanc du roc; l'eau qui bondit, L'affreux souffle sortant du gouffre, la colère D'un trou prodigieux et perpendiculaire, Séparent le sentier de l'antre. Pas de pont. Rien. La chute où l'écho tumultueux répond. Les antres, là, sont sûrs; les abîmes les gardent; Les deux escarpements ténébreux se regardent; A peine, en haut, voit-on un frêle jour qui point. La fente épouvantable est étroite à ce point Qu'on pourrait du sentier parler à la caverne; On cause ainsi d'un mur à l'autre de l'Averne.

Un sentier, mais jamais de passants.

Dans ces monts, Le sol n'est que granits, herbes, glaces, limons; Le cheval y fléchit, la mule s'y déferre; Tout ce que les deux rois envoyés purent faire, Ce fut de pénétrer jusqu'au rude sentier. Parvenus au tournant, où l'antre tout entier, Comme ces noirs tombeaux que les chacals déterrent, Lugubre, apparaissait, les deux rois s'arrêtèrent. Le bandit, que les rois apercevaient dedans, Raccommodait son arc, coupait avec ses dents Les nœuds, de peur qu'un fil sur le bois ne se torde, Songeait, et par moments crachait un bout de corde. L'eau du gave semblait à la hâte s'enfuir. L'homme avait à ses pieds un vieux carquois de cuir Plein de ces dards qui font de loin trembler la cible. On voyait dans un coin sa femelle terrible. Une pierre servait à ce voleur de banc.

Alors, haussant la voix, car le gave en tombant Faisait le bruit d'un buffle échappé de l'étable, L'un des deux rois cria dans l'antre redoutable:

--Salut, homme, au milieu des gouffres! Devant toi Tu vois Agina, duc, et Genialis, roi; Nous sommes envoyés par Vasco Tête-Blanche, Fervehan, Gildebrand, don Blas, don Juan, don Sanche, Gil, Bermudo, Sforon, et je te dis ceci De la part de ceux-là qui sont des rois aussi: On te donne Oloron, ville dans la montagne; Sois l'un de nous, sois roi; viens; le sceptre se gagne, Tu l'as gagné. Nous rois, nous venons te chercher. Un fils comme toi peut, du haut de son rocher, Entrer parmi les rois de plain-pied, sans démence; C'est à ta liberté que le trône commence. Règne sur Oloron et sur vingt bourgs encor. Tu mettras sur ta tête une tiare d'or, Et ce qu'on nomme vol se nommera conquête; Car rien n'est crime et tout est vertu, sur le faîte; Et ceux qui t'appelaient bandit, t'adoreront. Viens, règne. Nous avons des couronnes au front, Des draps d'or et d'argent à dix onces la vare, Des châteaux, des pays, l'Aragon, la Navarre, Des femmes, des banquets, le monde à nos genoux; Prends ta part. Tout cela t'appartient comme à nous. Entre dans le palais et sors de la tanière, Remplace le nuage, ami, par la lumière; Quitte ta nuit, ton roc, ton haillon, ton torrent, Viens; et sois comme nous un roi superbe et grand, N'ayant rien à ses pieds qui ne soit une fête. Viens.

Sans lever les yeux et sans tourner la tête, Le bandit, sur son arc gardant toujours la main, Leur fit signe du doigt de passer leur chemin.

LA PATERNITÉ

Le père a souffleté le fils.

Tous deux sont grands. Don Ascagne est le fils. Nager dans les torrents, Dompter l'ours, être un comte âpre et dur comme un rustre, Ce furent là les mœurs de son enfance illustre; Il étonnait les monts où l'éclair retentit Par la grandeur des pas qu'il faisait tout petit; Il risquait, par-dessus maint gouffre redoutable, Des sauts de chevrier, de l'air d'un connétable; Il n'avait pas vingt ans qu'il avait déjà pris Tout le pays qui va d'Irun à Lojariz, Et Tormez, et Sangra, cité des sycomores, Et détruit sur les bords du Zaban cinq rois maures. Le père est Jayme; il est plus formidable encor; Tell eût voulu léguer son arc, Roland son cor, Hercule sa massue à ce comte superbe. Ce que le titan chauve est à l'archange imberbe, Don Jayme l'est à don Ascagne; il a blanchi; Il neige sur un mont qu'on n'a jamais franchi, Et l'âge atteint le front que nul roi n'a pu vaincre. La mer parfois s'arrête et se laisse convaincre Par la dune ou l'écueil, et s'abaisse et décroît, Mais Jayme n'a jamais reculé dans son droit Et toujours il a fait son devoir d'être libre; Ses vieux monts qu'envieraient les collines du Tibre Sur l'horizon brumeux de loin sont aperçus, Et sa tour sur les monts, et son âme au-dessus. Jayme a chassé Kernoch, pirate de Bretagne. Il verrait Annibal attaquer sa montagne Qu'il dirait: me voilà! rien ne le surprenant. Il habite un pays sauvage et frissonnant; L'orage est éternel sur son château farouche; Les vents dont un courroux difforme emplit la bouche Y soufflent et s'y font une âpre guerre entre eux, Et sur ses tours la pluie en longs fils ténébreux Tombe comme à travers les mille trous d'un crible; Jayme parfois se montre aux ouragans, terrible; Il se dresse entre deux nuages entr'ouverts, Il regarde la foudre et l'autan de travers, Et fronce un tel sourcil que l'ombre est inquiète; Le pâtre voit d'en bas sa haute silhouette Et croit que ce seigneur des monts et des torrents Met le holà parmi ces noirs belligérants. Sa tour est indulgente au lierre parasite. On a recours à lui quand la victoire hésite; Il la décide, ayant une altière façon De pousser l'ennemi derrière l'horizon; Il ne permet aucun pillage sur ses terres; Il est de ceux qui sont au clergé réfractaires; Il est le grand rebelle et le grand justicier; Il a la franchise âpre et claire de l'acier; Ce n'est pas un voleur, il ne veut pas qu'on dise Qu'un noble a droit de prendre aux juifs leur marchandise; Il jure rarement, donne de bons avis, Craint les femmes, dort vite, et les lourds ponts-levis Sont tremblants quand il bat leur chaîne à coups de hache; Il est sans peur, il est sans feinte, il est sans tache, Croit en Dieu, ne ment pas, ne fuit pas, ne hait pas; Les défis qu'on lui jette ont pour lui des appas; Il songe à ses neveux, il songe à ses ancêtres; Quant aux rois, que l'enfer attend, car ils sont traîtres, Il les plaint quelquefois et ne les craint jamais; Quand la loyauté parle, il dit: Je me soumets; Étant baron des monts, il est roi de la plaine; La ville de la soie et celle de la laine, Grenade et Ségovie, ont confiance en lui. Cette gloire hautaine et scrupuleuse a lui Soixante ans, sans coûter une larme à l'Espagne. Chaque fois qu'il annonce une entrée en campagne, Chaque fois que ses feux, piquant l'horizon noir, Clairs dans l'ombre, ont couru de monts en monts le soir, Appels mystérieux flamboyant sur les cimes, Les tragiques vautours et les cygnes sublimes Accourent, voulant voir, quand Jayme a combattu, Les vautours son exploit, les cygnes sa vertu; Car il est bon.

Le fils n'est pas un chef vulgaire; Mais le père a souvent pardonné dans la guerre, Ce qui fait que le père est le plus grand des deux.

Ils tiennent Reuss, le mont Cantabre dépend d'eux, Ils habitent la case Arcol, tour féodale Faite par don Maldras qui fut un roi vandale Sur un sommet jadis hanté par un dragon; L'Èbre est leur fleuve; au temps des guerres d'Aragon, Ils ont bravé le roi de France Louis onze.

Ascagne est fils de Jayme, et Jayme est fils d'Alonze.

Qu'est-ce qu'Alonze? Un mort; larve, ombre dans les vents, Fantôme, mais plus grand que ceux qui sont vivants; Il a fait dans son temps des choses inconnues, Et superbes; parfois sa face dans les nues Apparaît; c'est de lui que parlent les vieillards; On l'aperçoit qui rêve au fond des noirs brouillards.

Sa statue est au bas de la tour, dans la crypte, Assise sur sa tombe ainsi qu'un dieu d'Égypte, Toute en airain, énorme, et touchant au plafond; Car les sépulcres sont ce que les morts les font, Grands si le mort est grand; si bien que don Alonze Est spectre dans la brume et géant dans le bronze.

Voilà quinze cents ans que le monde est chrétien; Les fières mœurs s'en vont; jadis le mal, le bien, Le bon, le beau vivaient dans la chevalerie; L'épée avait fini par être une patrie; On était chevalier comme on est citoyen; Atteindre un juste but par un juste moyen, Être clément au faible, aux puissants incommode, Vaincre, mais rester pur, c'était la vieille mode; Jayme fut de son siècle, Ascagne est de son temps. Les générations mêlent leurs pas flottants; Hélas, souvent un père, en qui brûle une flamme, Dans son fils qui grandit voit décroître son âme. Jadis la guerre, ayant pour loi l'honneur grondeur Et la foi sainte, était terrible avec pudeur; Les paladins étaient à leurs vieux noms fidèles; Les aigles avaient moins de griffes et plus d'ailes; On n'est plus à présent les hommes d'autrefois; On ne voit plus les preux se ruer aux exploits Comme des tourbillons d'âmes impétueuses; On a pour s'attaquer des façons tortueuses Et sûres, dont le Cid, certes, n'eût pas voulu, Et que dédaignerait le lion chevelu; Jadis les courts assauts, maintenant les longs siéges; Et tout s'achève, après les ruses et les piéges, Par le sac des cités en flammes sous les cieux, Et, comme on est moins brave, on est plus furieux; Ce qui fait qu'aujourd'hui les victoires sont noires. Ascagne a désiré franchir des territoires D'Alraz, ville qui doit aux arabes son nom; Il a voulu passer, mais la ville a dit non; Don Ascagne a trouvé la réponse incivile, Et, lance au poing, il a violé cette ville, Lui chevalier, risquant sa part de paradis, Laissant faire aux soldats des choses de bandits; Ils ont enfreint les lois de guerre aragonaises; Des enfants ont été jetés dans les fournaises; Les noirs effondrements mêlés aux tourbillons Ont dévoré la ville, on a crié: Pillons! Et ce meurtre a duré trois jours; puis don Ascagne, Vainqueur, a ramené ses gens dans la montagne Sanglants, riants, joyeux et comptant des profits. Et c'est pourquoi le père a souffleté le fils.

Alors le fils a dit:--Je m'en vais. L'ombre est faite Pour les fuites sans fond, et la forêt muette Est une issue obscure où tout s'évanouit. L'insulte est une fronde et nous jette à la nuit. J'ai droit à la colère à mon âge. L'offense, Tombant du père au fils, est la fin de l'enfance. Nul ne répond du gouffre, et, qui s'en va, va loin. L'affront du père, ô bois, je vous prends à témoin, Suffit pour faire entrer le fils en rêverie. Quoi! pour avoir senti gronder ma seigneurie Dans mon âme, devant des manants, pour avoir Ramené comme il sied des vassaux au devoir, Pour quelques vils bourgeois brûlés dans leurs masures, Comte, vous m'avez fait la pire des blessures, Et l'outrage est venu, seigneur, de vous à moi; Et j'ai connu la honte et j'ai connu l'effroi; La honte de l'avoir et l'effroi de le rendre; Et jusqu'à ce moment nul ne m'eût fait comprendre Que je pusse rougir ou trembler. Donc, adieu. Le désert me convient, et l'âpreté du lieu, Quand la bête des bois devient haute et géante, N'est point à ses grands pas farouches malséante; La croissance rend grave et sauvage l'oiseau; Et l'habitude d'être esclave ou lionceau Se perd quand on devient lion ou gentilhomme; L'aiglon qui grandit parle au soleil, et se nomme Et lui dit: Je suis aigle, et, libre et révolté, N'a plus besoin de père, ayant l'immensité. D'ailleurs, qu'est-ce que c'est qu'un père? La fenêtre Que la vie ouvre à l'âme et qu'on appelle naître Est sombre, et quant à moi je n'ai point pardonné A mon père le jour funeste où je suis né. Si je vis, c'est sa faute, et je n'en suis pas cause. Enfin, en admettant qu'on doive quelque chose A l'homme qui nous mit dans ce monde mauvais, Il m'a délié, soit, c'est fini, je m'en vais. Il n'est pas de devoir qu'un outrage n'efface; J'ai désormais la nuit sinistre sur la face; Il ne me convient plus d'être fils de quelqu'un. Je me sens fauve, et voir son père est importun. Je veux être altier, fier, libre, et je ne l'espère Que hors de toi, donjon, que hors de vous, mon père. Je vais dans la sierra que battent les éclairs; Leur cime me ressemble; un souffle est dans les airs, Il m'enlève. Je pars. Toute lumière est morte, Le désert s'ouvre; et l'homme est bienvenu qui porte Chez des monts foudroyés un souvenir d'affront.--

Et, cela dit, le fils s'en alla.

L'homme est prompt; Et nos rapidités, voix, colères, querelles, Vont au hasard, laissant de l'ombre derrière elles. Ce père aimait ce fils.

Du haut de sa maison, Morne, et les yeux fixés sur le pâle horizon, Il regarda celui qui partait disparaître; Puis, quand son fils se fut effacé, le vieux maître Descendit dans la crypte où son père dormait.

Le crépuscule froid qu'un soupirail admet Éclairait cette cave, et la voûte était haute. Dans le profond sépulcre il entra comme un hôte. Au fond était assis le grand comte d'airain; Et dans l'obscurité du blême souterrain, Brume livide où l'œil par degrés s'habitue, Flottait le rêve épars autour d'une statue.

Le colosse posait ses mains sur ses genoux. Il avait ce regard effrayant des yeux doux Qui peuvent foudroyer quand leur bonté se lasse. Le vague bruit vivant qui sur la terre passe, Chocs, rumeurs, chants d'oiseaux, cris humains, pas perdus, Voix et vents, n'étaient point dans cette ombre entendus, Et l'on eût dit que rien de ce que l'homme écoute, Chante, invoque ou poursuit, n'osait sous cette voûte Pénétrer, tant la tombe est un lieu qui se tait, Et tant le chevalier de bronze méditait. Trois degrés, que n'avait touchés nulle sandale, Exhaussaient la statue au-dessus de la dalle; Don Jayme les monta. Pensif, il contempla Quelque temps la figure auguste assise là, Puis il s'agenouilla comme devant son juge; Puis il sentit, vaincu, comme dans un déluge Une montagne sent l'ascension des flots, Se rompre en son vieux cœur la digue des sanglots. Il cria:

--Père! ah Dieu! tu n'es plus sur la terre, Je ne t'ai plus! Comment peut-on quitter son père? Comme on est différent de son fils, ô douleur! Mon père! ô toi le plus terrible, le meilleur, Je viens à toi. Je suis dans ta sombre chapelle, Je tombe à tes genoux, m'entends-tu? Je t'appelle. Tu dois me voir, le bronze ayant d'étranges yeux. Ah! j'ai vécu; je suis un homme glorieux, Un soldat, un vainqueur; mes trompettes altières Ont passé bien des fois par-dessus des frontières; Je marche sur les rois et sur les généraux; Mais je baise tes pieds. Le rêve du héros C'est d'être grand partout et petit chez son père. Le père c'est le toit béni, l'abri prospère, Une lumière d'astre à travers les cyprès, C'est l'honneur, c'est l'orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout près. Hélas! le père absent c'est le fils misérable. O toi, l'habitant vrai de la tour vénérable, Géant de la montagne et sire du manoir, Superbement assis devant le grand ciel noir, Occupé du lever de l'aurore éternelle, Comte, baisse un moment ta tranquille prunelle Jusqu'aux vivants, passants confus, roseaux tremblants, Et regarde à tes pieds cet homme en cheveux blancs, Abandonné, tout près du sépulcre, qui pleure, Et qui va désormais songer dans sa demeure, Tandis que les tombeaux seront silencieux Et que le vent profond soufflera dans les cieux. Mon fils sort de chez moi comme un loup d'un repaire Mais est-ce qu'on peut être offensé par son père? Ni le père, ni Dieu n'offensent; châtier C'est aimer; l'Océan superbe reste entier, Quel que soit l'ouragan que les gouffres lui jettent. Et les sérénités éternelles n'admettent Ni d'affront paternel, ni d'outrage divin. Eh quoi, ce mot sacré, la source, serait vain! Ne suis-je pas la branche et n'es-tu pas la tige? Je t'aime. Un père mort, c'est, glorieux prodige, De l'ombre par laquelle on se sent soutenir. La beauté de l'enfance est de ne pas finir. Au-dessus de tout homme, et quoi qu'on puisse faire, Quelqu'un est toujours Dieu, quelqu'un est toujours père. Nous sommes regardés, dans l'âpre nuit du sort, Par des yeux qui se sont étoilés dans la mort. Que n'es-tu là, debout! Comme tu serais maître, Seigneur, guide, gardien, juge! Oh! je voudrais être Ton esclave, t'offrir mon cœur, courber mon front, Et te sentir vivant, fût-ce par un affront! Les avertissements des pères sont farouches Mais bons, et, quel que soit l'éclair dont tu me touches, Tout ce qui vient d'en haut par l'âme est accepté, Et le coup de tonnerre est un coup de clarté. Avoir son père, ô joie! O géant d'un autre âge, Gronde, soufflette-moi, frappe-moi, sois l'outrage, Sois la foudre, mais sois mon père! Sois présent A ma vie, à l'emploi que je fais de ton sang, A tous mes pas, à tous mes songes! Que m'importe De n'être que le chien couché devant ta porte, O monseigneur, pourvu que je te sente là! Ah! c'est vrai, soixante ans la montagne trembla Sous mes pas, et j'ai pris et secoué les princes Nombreux et noirs sous qui râlaient trente provinces; Gil, Vermond, Araül, Barruza, Gaïffer, J'ai tordu dans mes poings tous ces barreaux de fer; J'ai fait tomber du mur les toiles d'araignées, Les prêtres; j'ai mon lot de batailles gagnées Comme un autre; pourtant frappe-moi si j'ai tort! Oui, mon épée est fière et mon donjon est fort, J'ai protégé beaucoup de villes orphelines, J'ai dans mon ombre un tas de tyrans en ruines, Je semble presque un roi tant je suis triomphant; Et je suis un vieillard, mais je suis ton enfant!

Ainsi parlait don Jayme en ces caveaux funèbres A son père de bronze assis dans les ténèbres, Fantôme plein de l'âme immense des aïeux; Et pendant qu'il parlait Jayme fermait les yeux; Sa tête était posée, humble et comme abattue, Sur les puissants genoux de la haute statue; Et cet homme, fameux par tant d'altiers défis Et tant de beaux combats, pleurait; l'amour d'un fils Est sans fond, la douleur d'un père est insondable; Il pleurait.

Tout à coup,--rien n'est plus formidable Que l'immobilité faisant un mouvement, Le farouche sépulcre est vivant par moment Et le profond sanglot de l'homme le secoue,-- Le vieux héros sentit un frisson sur sa joue Que dans l'ombre, d'un geste auguste et souverain, Caressait doucement la grande main d'airain.

TABLE

DU

TOME DEUXIÈME

Pages. XIII

L'ÉPOPÉE DU VER

L'ÉPOPÉE DU VER 3

XIV

LE POËTE AU VER DE TERRE

LE POËTE AU VER DE TERRE 35

XV

LES CHEVALIERS ERRANTS

La terre a vu jadis errer des paladins 39

LE PETIT ROI DE GALICE 43

I. Le ravin d'Ernula 43

II. Leurs altesses 44

III. Nuño 46

IV. La conversation des infants 49

V. Les soldats continuent de dormir et les infants de causer 52

VI. Quelqu'un 54

VII. Don Ruy le Subtil 58

VIII. Pacheco, Froïla, Rostabat 62

IX. Durandal travaille 68

X. Le crucifix 71

XI. Ce qu'a fait Ruy le Subtil 73

EVIRADNUS 75

I. Départ de l'aventurier pour l'aventure 75

II. Eviradnus 77

III. Dans la forêt 79

IV. La coutume de Lusace 83

V. La marquise Mahaud 86

VI. Les deux voisins 87

VII. La salle à manger 90

VIII. Ce qu'on y voit encore 93

IX. Bruit que fait le plancher 99

X. Eviradnus immobile 101

XI. Un peu de musique 102

XII. Le grand Joss et le petit Zéno 106

XIII. Ils soupent 109

XIV. Après souper 111

XV. Les oubliettes 116

XVI. Ce qu'ils font devient plus difficile à faire 119

XVII. La massue 126