La Légende des siècles tome II
Part 14
Pisistrate, Manfred, Hippias, Foulques-Nerre, Hatto du Rhin, Jean deux, le pire des dauphins, Macrin, Vitellius, ont fait de sombres fins; Rois, ce ne sont point là des choses que j'invente; C'est de l'histoire. On peut régner par l'épouvante Et la fraude, assisté de tel prêtre moqueur Et fourbe, à qui les vers mangent déjà le cœur, On peut courber les grands, fouler la basse classe; Mais à la fin quelqu'un dans la foule se lasse, Et l'ombre soudain s'ouvre, et de quelque manteau Sort un poing qui se crispe et qui tient un couteau. Vous dites:--Devant moi tout fléchit et recule; Moi, je viens de Turnus; moi je descends d'Hercule; J'ai le respect de tous, étant né radieux Et fils de ces héros qui touchaient presque aux dieux.-- Ne vous fiez pas trop à vos grands noms, mes maîtres; Car vous seriez frappés, quels que soient vos ancêtres, Eussiez-vous sur le front l'étoile Aldebaran. On s'inquiète peu des aïeux d'un tyran, Du Chéréas quelconque on applaudit l'audace. Qu'Aurélien soit noble ou bourgeois, qu'il soit dace Ou hongrois, ce n'est pas ce que je veux savoir, Mais il fut dur et sombre; et, quant au vengeur noir Qui rejette au tombeau cette âme ensanglantée, Que ce soit Mucapor ou que ce soit Mnesthée, Qu'importe? Un tyran tombe, un despote est détruit, Je n'en demande pas davantage à la nuit.
Ces meurtres-là sont grands; Brutus en est la marque; Chion, Léonidas en poignardant Cléarque, Ont montré qu'ils étaient disciples de Platon; Harmodius n'avait pas de poil au menton Quand il dit: je tuerai le tyran; il le tue; Et la Grèce lui fait dresser une statue Qui tenait à la main une épée et des fleurs. On peut frapper le roi qui vit de vos malheurs, L'usurpateur armé de forfaits et de ruses; C'était l'opinion des grecs amants des muses, Peuple si délicat que, sous ces nobles cieux, Les orfèvres, sculpteurs des métaux précieux, Moulaient les coupes d'or sur la gorge des femmes.
Ainsi furent punis certains hommes infâmes, Car on n'épargne point qui n'a rien épargné; Et l'histoire les suit d'un regard indigné.
Moi, je ne juge pas ces justices sinistres; Je les vois, je n'ai point la garde des registres Ni la revision des arrêts; je n'ai pas De signature à mettre au bas de ces trépas; C'est la chose de Dieu, non la mienne; l'affaire Le regarde, et non moi, vieux néant de la guerre. Spectre, qui vais traînant mes pas estropiés, Et qui sens des douleurs sous la plante des pieds; Après tout, je ne suis ni mage ni prophète; Et que la volonté du ciel profond soit faite! Rois, je n'apporte ici que l'avertissement.
O princes, vous pouvez crouler subitement. Vous avez beau compter sur vos soldats horribles; Les comètes aussi sont fortes et terribles, Elles vont à l'assaut du soleil rayonnant, Elles font peur au ciel; mais Dieu, rien qu'en tournant Son doigt mystérieux vers les nuits scélérates, Fait dans l'océan noir fuir ces astres pirates.
*
Le pas des lansquenets sonnait sur les pavés. --J'ai soif, dit Elciis. L'empereur dit:--Buvez.
III
LE TROISIÈME JOUR
LES CATASTROPHES
L'éternité n'est point dans vos apothéoses; Et Dieu ne l'a donnée à rien, pas même aux roses. Le temps que vous avez n'est pas illimité. Un jour vient, tout se paie; et la calamité, Qui sortit si souvent de vos palais, y rentre. La foule alors, autour du maître dans son antre, Bouillonne et s'enfle; on voit les pauvres demi-nus Rugir, humbles hier, brusquement devenus Plus hagards que les huns et que les massagètes. Ah! les reines--je plains les femmes--sont sujettes Aux cheveux blanchissant dans une seule nuit. L'incendie au sommet des tours s'épanouit, Seule utile lueur qui sorte du despote; Au-dessus du palais, buisson de flamme, il flotte, Et, croissant à travers les toits, ouvre au milieu Ses pétales d'aurore et ses feuilles de feu, Etant la rose horrible et fauve des décombres. Vous avez dans vos cœurs ces pressentiments sombres; C'est pourquoi, malgré vous, vous êtes pleins d'ennuis.
Qui suis-je maintenant, moi qui parle? Je suis Un vieux homme qui va sur la route. On l'arrête. Entrez; il parle, il dit son avis sur la fête; Rien de plus. Rois, je suis cet horrible inconnu Qu'on nomme le passant et le premier venu; Je suis la grande voix du dehors; et les choses Que je dis, et qui font blêmir vos fronts moroses, Sont celles qu'à vos pieds tout un peuple vivant Rêve et pense, et qu'emporte au fond des cieux le vent.
Car lorsque je disais que les âmes sont mortes, Tout à l'heure, et que rien ne remue à vos portes, Et que la lâcheté publique a fait la paix Avec votre infamie, ô rois, je me trompais. Non Rome vit dans Rome, et l'eau bout dans le vase. Mais à mon âge on peut broncher dans une phrase; Faire erreur sur un mot n'est rien; l'essentiel C'est d'être une âme honnête et droite sous le ciel.
Donc, le moment approche où la grappe, étant mûre, Tombera. L'heure vient.--Mais j'entends qu'on murmure. Est-ce que par hasard ils ont imaginé Ces princes, ces bandits compagnons d'un damné, Ces gangrenés du mal, ces rois en qui suppure Toute l'abjection de notre époque impure, Que j'étais un soldat de l'humeur des valets; Qu'en me disant: parlez, vous qui passez! j'allais Avec la flatterie, immonde et vil dictame, Panser complaisamment l'ulcère de leur âme; Que moi, le vieux pisan, je courberais le front, Et qu'ils pourraient, étant les malheureux qu'ils sont, Ce Ranuce, ce Jean, ce Ratbert, cet Alonze, Faire sucer leur plaie à la bouche de bronze!
Pour adorer Ratbert il faut être Ratbert; Pour admirer Ranuce en perfidie expert Et Jean l'homme du meurtre, il faudrait que je n'eusse Pas plus de cœur que Jean ni d'âme que Ranuce.
Oh! laissez-moi cacher mon front sous mon manteau. Quand me descendra-t-on dans le Campo-Santo, Avec les trépassés augustes qu'on oublie, Avec les chevaliers de la vieille Italie, Loin des vivants, parmi les spectres d'Orcagna! Pourquoi faut-il qu'à ceux que la guerre épargna La mort vienne si tard, hélas! menant en laisse Ces deux chiens monstrueux, la honte et la vieillesse! Ah! jeunes gens! les ans font plier mes genoux. Je suis triste jusqu'à la haine devant vous. Ah! la décrépitude à l'opprobre ressemble! Le dedans reste ferme; hélas, le dehors tremble. Nous avons beau flétrir ces nouveaux arrivants, Nous ne pouvons punir; nous ne sommes vivants Que juste ce qu'il faut pour endurer l'offense. Qu'il est dur de rentrer dans la mort par l'enfance! Ah! c'est un grand malheur et c'est un grand dépit D'être encore lion quand le renard glapit, D'entendre les chacals et les bêtes funèbres Faire leur fête horrible au milieu des ténèbres, Et de ne pouvoir pas, étant malade et vieux, Secouer sa crinière énorme jusqu'aux cieux! Je vois ce qui s'écroule et je vois ce qui monte, Ruine de la gloire et croissance de honte; Et j'ouvre avec regret mes vieux yeux assoupis. Et si je vais trop loin dans mes discours, tant pis! Car je n'ai pas le temps de prendre des mesures Du degré de respect qu'on doit à vos masures, A vos tours, à vous, sire, et de la quantité De mépris qui convient à votre majesté.
O misère! pendant que tout entiers vous êtes Aux plaisirs, aux chansons, aux bals, aux coupe-têtes, Aux meurtres, aux festins abjects, aux jeux brutaux, Aux piéges qu'on se tend de châteaux à châteaux, Ceux-ci pillant ceux-là, ceux-là tondant les autres, Les plus sanglants disant tout bas des patenôtres, Sournois, ayant toujours votre ami pour danger; Pendant que vous passez votre temps à manger, A vous soûler de vin et d'horreurs inconnues, Regardant l'impudeur des femmes presque nues, Contemplant aux miroirs vos malsaines pâleurs, Vous parfumant de musc, vous couronnant de fleurs, Et des gens que j'ai dit grossissant les prébendes, Hélas! les sarrasins du Fraxinet, par bandes, Infestent la Provence et le bas Dauphiné; Humbert, dauphin de Vienne, est chez lui confiné; Personne ne défend la marche occidentale Où la cavalerie espagnole s'installe, Et je ne sache pas qu'un comte ou qu'un marquis S'en montre curieux et qu'on se soit enquis De quels Guadalquivirs et de quelles Navarres Sortent ces catalans et ces almogavares. Partout l'étranger vient et de Naple aux Grisons Montre sa pique au bord de nos noirs horizons. Chocs, alertes, assauts, invasions soudaines; Ils viennent de Nubie, ils viennent des Ardennes. Au duc Welf qui, lassé de ne voir ni vaillant, Ni prince devant lui, vous regarde en bâillant, Quel bras opposez-vous, dites? Quel capitaine Aux usurpations des tyrans d'Aquitaine? Une maille de moins défait tout le tricot; Vous n'avez plus le Var, vous n'avez plus l'Escaut. Chaque passant arrache au vieux temple une brique. Abraham, empereur des maures en Afrique, Laissant derrière lui les royaumes penchés Et saignants, et les champs de cadavres jonchés, Approche, et le voilà qui touche à l'Italie; Nos murs, dont le drapeau frissonnant se replie, Chancellent, et déjà sur leur morne blancheur Nous pouvons voir grandir l'ombre de ce faucheur. Du sud accourt le nègre, et du nord vient le singe; Les huns sortent velus des forêts de Thuringe; Le spectre d'Alaric rôde et sonne du cor; Les vieilles nations vandales sont encor A nos portes, grinçant les dents et hurlant toutes, Dans la Souabe, pays fauve et qui n'a pour routes Que des sentiers perdus dans le sombre des bois. L'empereur grec pâlit dans Byzance aux abois; Son armée est sans duc, sa flotte est sans drungaire; Pas d'hommes, pas d'argent; comment faire la guerre? Toute la chrétienté le laisse sans appui; Ce livide Andronic, entre les turcs et lui, N'a plus qu'un bras de mer de deux milles de large; Ce césar plie au poids du monde qui le charge; Du toit de son palais, il voit à l'orient Les barbares tirer leurs sabres en riant; Son fils, Kyr Michaël, craint de livrer bataille.
Ici, quels chefs a-t-on? qui? de la valetaille. Car vous n'obéissez qu'à plus petit que vous; Vous avez l'orgueil bas ayant le cœur jaloux. Princes, l'infirmité de ce croulant empire, C'est que toujours le moindre est choisi par le pire; Le cul-de-jatte est duc dans le camp des goîtreux. Quant aux moines à casque, ils se battent entre eux, Au lieu de s'occuper de notre délivrance. Villiers de l'Ile-Adam, de la langue de France, Guerroie Ugoccion, grand maître des portiers. Une gorgone sort de tous ces bénitiers; Et le pape à servir des messes utilise Azon cinq, général des troupes de l'église.
Le peu qui nous restait des bons vieux généraux Meurt de votre dédain aidé de vos bourreaux; On oublie à Final don Fabrice, on expulse Roger, on met au banc de l'empire Trivulce; Et l'ennemi s'avance, et vous n'avez plus là Bélisaire pour faire échec à Totila.
Tout le vieux fer romain n'est plus que de la rouille.
Deux femmes autrefois qui filaient leur quenouille, Voyant que l'étranger enjambait le fossé, Ont crié: guerre! et pris la pique, et l'ont chassé; Ces deux femmes, c'étaient, autant qu'il m'en souvienne, Auxilia de Nice, et Mahaud d'Albon-Vienne. Fils de ces femmes-là qui battaient vos vainqueurs, Vous avez hérité des fuseaux, non des cœurs.
Déserteurs du pays, oppresseurs de l'empire, Le peuple est stupéfait et ne sait plus que dire Dans le saisissement de votre lâcheté. Que reste-t-il du ciel, rois, le soleil ôté, Et de la terre, hélas! l'Italie éclipsée?
Voilà. Je vous ai dit à peu près ma pensée.
*
Elciis s'arrêtant, car le jour était chaud, Dit:--Je voudrais dormir. L'empereur dit:--Bientôt.
IV
LE QUATRIÈME JOUR
DIEU
Le maître est insensé de peser ce qu'il pèse, Et, parce qu'on se tait, de croire qu'on s'apaise.
Princes, sachez-le bien. Les hommes d'autrefois Valaient mieux paysans que vous ne valez rois. La clarté de leurs yeux gêne vos regards traîtres. Leurs pieds font en marchant un bruit de pas d'ancêtres. Quand, survenant du fond du vieil honneur lointain, Un d'eux entre chez vous à l'heure du festin, Il sent frémir autour de ses talons sévères Le tremblement des cœurs, des glaives, et des verres.
Oui, vous êtes les nains d'un temps chétif et laid; Que le plus grand de vous mette mon gantelet, Je gage que son poing entrera dans le pouce.
Au rebours de l'honneur le vil instinct vous pousse.
Nous sommes les vaillants; vous, vos morts même ont peur; L'angoisse d'un cœur faux et d'un esprit trompeur Fait grelotter vos os; si bien que nos natures Se distinguent encor jusqu'en nos pourritures; Vous êtes les petits et nous sommes les bons; Et lorsque vous tombez, et lorsque nous tombons, La mort montre, parmi les broussailles farouches, Nos cadavres aux loups, et les vôtres aux mouches.
Les signes de ce temps, les voici: des clairons, Des femmes dans les camps, des plumes sur les fronts, Des carnavals durant la moitié de l'année, Une jeunesse folle au plaisir acharnée, Joyeuse; et la rougeur sinistre des vieillards.
Quand deux pères rôdant le soir dans les brouillards Se rencontrent non loin de vos éclats de rire, Ils passent sans lever les yeux et sans rien dire.
Spectacle ténébreux qu'un peuple décroissant! Même quand tous sont là, l'on sent quelqu'un d'absent; C'est l'âme, c'est l'esprit sacré, c'est la patrie. Une foule avilie, une race flétrie Perd sa lumière ainsi qu'un bois mort perd sa fleur. Que ce soit l'Italie ajoute à ma douleur. La chose est surprenante et triste que des traîtres, Des coquins, généraux de moines et de reîtres, Puissent rapetisser lentement dans leur main Un peuple, quand ce peuple est le peuple romain. En lisant aux enfants l'histoire d'Agricole Ou de Cincinnatus, les vieux maîtres d'école S'arrêtent et n'ont pas la force d'achever.
Hélas, on voit encor les astres se lever, L'aube sur l'Apennin jeter sa clarté douce, L'oiseau faire son nid avec les brins de mousse, La mer battre les rocs dans ses flux et reflux, Mais la grandeur des cœurs c'est ce qu'on ne voit plus.
Ne croyez pas pourtant que je me décourage. Je ne fais pas ici le bruit d'un vent d'orage Pour n'aboutir qu'au doute et qu'à l'accablement. Non, je vous le redis, sire, le grand dormant S'éveillera; non, non, Dieu n'est pas mort, ô princes. Le peuple ramassant ses tronçons, ses provinces, Tous ses morceaux coupés par vous, pâle, effrayant, Se dressera, le front dans la nuée, ayant Des jaillissements d'aube aux cils de ses paupières; Tout luira; le tocsin sonnera dans les pierres; Tout frémira, du cap d'Otrante au mont Ventoux; L'Italie, ô tyrans, sortira de vous tous. De votre monstrueuse et cynique mêlée Elle s'évadera, la belle échevelée, En poussant jusqu'au ciel ce cri: la liberté! Le vieil honneur tient bon et n'a pas déserté. Pour ouvrir dans la honte ou la roche une issue, Il suffit d'un coup d'âme ou d'un coup de massue.
Tous les peuples sont vrais, même les plus niés.
Vous vous tromperiez fort si vous imaginiez Que Dieu permet aux rois, conseillés par le prêtre, D'éteindre la lumière auguste, et qu'il peut être Au pouvoir de quelque homme ici-bas que ce soit De le vaincre, et d'aller aux cieux tuer le droit. Régnez, frappez, soyez mauvais, faites des fautes, Faites des crimes, soit; il est des lois très hautes. Les flots sont doute, erreur, trouble; le fond est sûr.
Sachez-le, rois d'en bas; pour que ce globe obscur, Création fatale et sainte, rayonnante, Puis lugubre, et de tant de souffles frissonnante, Ne soit pas, dans l'horreur de l'abîme ignoré, Comme un sombre navire errant désemparé, Rois, afin que la vie, et l'être, et la nature, Restent et n'aillent pas se perdre à l'aventure Dans le morne océan du mystère inconnu, Par quatre chaînes d'or le monde est retenu; Ces chaînes sont: Raison, Foi, Vérité, Justice; Et l'homme, en attendant que la mort l'engloutisse, Pèse sur l'infini, sur Dieu, sur l'univers, Et s'agite, et s'efforce, orageux, noir, pervers, Avec ses passions folles ou criminelles, Sans pouvoir arracher ces ancres éternelles!
*
Les yeux sous les sourcils, l'empereur très clément Et très noble écouta l'homme patiemment, Et consulta des yeux les rois; puis il fit signe Au bourreau, qui saisit la hache.
--J'en suis digne, Dit le vieillard, c'est bien, et cette fin me plaît.-- Et calme il rabattit de ses mains son collet, Se tourna vers la hache, et dit:--Je te salue. Maîtres, je ne suis point de la taille voulue, Et vous avez raison. Vous, princes et vous, roi, J'ai la tête de plus que vous, ôtez-la-moi.
XXI
LE CYCLE PYRÉNÉEN
GAÏFFER-JORGE, DUC D'AQUITAINE
Au bas d'une muraille on ouvre une tranchée; Les travailleurs, bras nus et la tête penchée, Vont et viennent, fouillant dans l'obscur entonnoir; Sous la pioche, pareille au bec d'un oiseau noir, Le rocher sonne, ainsi que le fer dans la forge; Dur labeur. Gaïffer, qu'on appelle aussi Jorge, Fait creuser un fossé large et profond autour De son donjon, palais de roi, nid de vautour, Forteresse où ce duc, voisin de la tempête, Habite, avec le cri des aigles sur sa tête; On éventre le mont, on défonce le champ; --Creusez! creusez! dit-il aux terrassiers, piochant De l'aube jusqu'à l'heure où le soleil se couche, Je veux faire à ma tour un fossé si farouche Qu'un homme ait le vertige en regardant au fond.-- On creuse, et le travail que les ouvriers font Trace au pied des hauts murs un tortueux cratère; Il descend chaque jour plus avant dans la terre; Un terrassier parfois dit:--Seigneur, est-ce assez? Et Gaïffer répond:--Creusez toujours, creusez. Je veux savoir sur quoi ma demeure est bâtie.--
Qu'est-ce que Gaïffer? La fauve dynastie Qu'installa, sous un dais fait d'une peau de bœuf, Le patrice Constance en quatre cent dix-neuf, Reçut de Rome en fief la troisième Aquitaine. Aujourd'hui Gaïffer en est le capitaine. De Bayonne à Cahors son pouvoir est subi; Les huit peuples qui sont à l'orient d'Alby, Les quatorze qui sont entre Loire et Garonne, Sont comme les fleurons de sa fière couronne; Auch lui paie un tribut; du Tursan au Marsan Il reçoit un mouton de chaque paysan; Le Roc-Ferrat, ce mont où l'on trouve l'opale, Saint-Sever sur l'Adour, Aire l'épiscopale, Sont à lui; son état touche aux deux océans, Le roi de France entend jusque dans Orléans Le bruit de son épée aiguisée et fourbie Aux montagnes d'Irun et de Fontarabie; Gaïffer a sa cour plénière de barons; La foule, autour de lui, se tait, et les clairons Font un sinistre éclat de triomphe et de fête; Au point du jour, sa tour, dont l'aube teint le faîte, Noire en bas et vermeille en haut, semble un tison Qu'un bras mystérieux lève sur l'horizon; Gaïffer-Jorge est prince, archer et chasseur d'hommes; On le trouve très grand parmi ses majordomes, Ses baillis font sonner sa gloire, et ses prévôts Sont plus qu'à Dieu le père à Gaïffer dévots. Seulement, il a pris, pour élargir sa terre, Aux infants d'Oloron leur ville héréditaire; Mais ces infants étaient de mauvaise santé, Et si jeunes que c'est à peine, en vérité, S'ils ont su qu'on changeait leur couronne en tonsure; De plus son amitié n'est pas toujours très sûre, Il a, pour cent francs d'or, livré son maître Aymon Au noir miramolin, Hécuba le démon; Aymon, ce chevalier dont tout parlait naguère, Avait instruit le duc Gaïffer dans la guerre, Aymon était un fier et bon campéador, Mais Gaïffer était sans le sou, cent francs d'or Font cent mille tomans, et son trésor étique Avait besoin d'un coup de grande politique; Par la vente d'Aymon il a réalisé De quoi pouvoir donner un tournoi, l'an passé, Et bien vivre, et jeter l'argent par la fenêtre; La grandeur veut le faste, il ne convient pas d'être A la fois duc superbe et prince malaisé; Enfin on dit qu'un soir il a, chasseur rusé, Conduit, tout en riant, au fond d'une clairière, Son frère Astolphe, et l'a poignardé par derrière; Mais ils étaient jumeaux, Astolphe un jour pouvait Prétendre au rang ducal dont Jorge se revêt, Et pour la paix publique on peut tuer son frère.
Étançonner le sable, ôter l'argile, extraire La brèche et le silex, et murer le talus, C'est rude. Après les huit premiers jours révolus: --Sire, ce fossé passe en profondeur moyenne Tous ceux de Catalogne et tous ceux de Guyenne, Dit le maître ouvrier, vieillard aux blancs cheveux. --Creusez! répond le duc. Je vous l'ai dit. Je veux Voir ce que j'ai sous moi dans la terre profonde.-- Huit jours encore on creuse, on sape, on fouille, on sonde; Tout à coup on déterre une pierre, et, plus bas, Un cadavre, et le nom sur le roc: Barabbas. --Creusez, dit Jorge.--On creuse. Au bout d'une semaine Une autre pierre avec une autre forme humaine Perce l'ombre, affreux spectre au fond d'un trou hideux; Et ce cadavre était le plus sombre des deux; Une corde à son cou rampait; une poignée De drachmes d'or sortait de sa main décharnée; Sur la pierre on lisait: Judas.--Creusez toujours! Allez! creusez! cria le duc du haut des tours.-- Et le bruit du maçon que le maçon appelle Recommença; la pioche et la hotte et la pelle Plongèrent plus avant qu'aucun mineur ne va. Après huit autres jours de travail, on trouva Soudain, dans la nuit blême où rien n'a plus de forme, Un squelette terrible, et sur son crâne énorme Quatre lettres de feu traçaient ce mot: Caïn. Les pâles fossoyeurs frémirent, et leur main Laissa rouler l'outil dans l'obscurité vide; Mais le duc apparaît, noir sur le ciel livide: --Continuez, dit-il, penché sur le fossé, Allez!--On obéit; et l'un d'eux s'est baissé, Morne esclave, il reprend le pic pesant et frappe, Et la roche sonna comme une chausse-trape; Au second coup la terre obscure retentit; Du trou que fit la pioche une lueur sortit, Lueur qui vint au front heurter la tour superbe, Et fit, sur le talus, flamboyer les brins d'herbe Comme un fourmillement de vipères de feu; On la sentait venir de quelque horrible lieu; Tout le donjon parut sanglant comme un mystère. --Allez! dit Jorge.--Alors on entendit sous terre Une lugubre voix qui disait:--Gaïffer, Ne creuse point plus bas, tu trouverais l'enfer.
MASFERRER
I
NEUVIÈME SIÈCLE.--PYRÉNÉES
C'est un funeste siècle et c'est un dur pays. Oh! que d'Herculanums et que de Pompéis Enfouis dans la cendre épaisse de l'histoire! D'horribles rois sont là; la montagne en est noire.