Part 8
Et c'est pourquoi, dans l'air par la brume obscurci, Depuis ces temps de deuil, d'angoisse et de souffrance, Au-dessus de la foule, au-dessus de la France, Comme sur Babylone on distingue Babel, On voit, dans le Paris de Philippe le Bel, On ne sait quel difforme et funèbre édifice; Tas de poutres hideux où le jour rampe et glisse, Lourd enchevêtrement de poteaux, de crampons, Et d'arcs-boutants pareils aux piles des vieux ponts. Terrible, il apparaît sur la colline infâme. Les autres monuments, où Paris met son âme, Colléges, hôpitaux, tours, palais radieux, Sont les docteurs, les saints, les héros et les dieux; Lui, misérable, il est le monstre. Fauve, il traîne, Sur sa pente d'où sort une horreur souterraine, Son funeste escalier qui dans la mort finit; Tout ce que le ciment, la brique, le granit, Le fer, peuvent avoir de la bête féroce, Il l'a; ses piliers bruts, runes d'un dogme atroce, Semblent des Irmensuls livides, et ses blocs Dans l'obscurité vague ébauchent des Molochs; Baal pour le construire a donné ses solives Où flottaient des anneaux que secouaient les dives, Saturne ses crochets, Teutatès ses menhirs; Tous les cultes sanglants ont là leurs souvenirs; Si le lierre ou le houx dans ses dalles végète, Si quelque ronce y croît, la feuille horrible jette Une ombre onglée et noire, affreux stigmate obscur, Qui ressemble aux cinq doigts du bourreau sur le mur. Vil bâtiment, des temps fatals fatal complice! Il est la colonnade immonde du supplice, L'échafaud que le Louvre a pour couronnement, La caresse au tombeau, l'insulte au firmament; Et cette abominable et fétide bâtisse Devant le ciel sacré se nomme la Justice, Et ce n'est pas la moindre horreur du monument De s'appeler l'autel en étant l'excrément. Morne, il confine moins aux Paris qu'aux Sodomes. Spectre de pierre ayant au front des spectres d'hommes, Inexorable plus que l'airain et l'acier, Il est, il vit, farouche, et sans se soucier Que le monde à ses pieds souffre, existe ou périsse, Et contre on ne sait quoi dans l'ombre il se hérisse; A de certains moments ce charnier qui se tait Frissonne, et comme si, triste, il se lamentait, Mêle une clameur sourde aux vents, et continue En râle obscur le bruit des souffles dans la nue; Là grince le rouet sinistre du cordier. Du cadavre au squelette on peut étudier Le progrès que les morts font dans la pourriture; Chaque poteau chargé d'un corps sans sépulture Marque une date abjecte, et chaque madrier Semble le signe affreux d'un noir calendrier.
La nuit il semble croître, et dans le crépuscule Il a l'air d'avancer sur Paris qui recule.
Rien de plus ténébreux n'a jamais été mis Sur ce tas imbécile et triste de fourmis Que la hautaine histoire appelle populace. O pâle humanité, quand donc seras-tu lasse?
Lugubre vision! au-dessus d'un mur blanc Quelque chose d'informe et qui paraît tremblant Se dresse; chaos morne et ténébreux; broussaille De silence, d'horreur et de nuit qui tressaille; On ne voit le nuage, et l'ombre aux vagues yeux, Et le blêmissement formidable des cieux, Et la brume qui flotte, et l'astre qui flamboie, Qu'à travers une vaste et large claire-voie De poutres, dont chacune est un sanglant barreau; On dirait que Satan, l'infâme ange-bourreau, Dont la rage et la joie et la haine, acharnées, Exécutent Adam depuis six mille années, Sur ces fauves piliers a posé de sa main La grande claie où fut traîné le genre humain. C'est, dans l'obscurité lugubrement émue, De la terreur, bâtie en pierre, et qui remue; C'est délabré, croulant, lépreux, désespéré; Les poteaux ont pour toit le vide; le degré Aboutit à l'échelle et l'échelle aux ténèbres; Le crépuscule passe à travers des vertèbres Et montre dans la nuit des pieds aux doigts ouverts; Entre les vieux piliers, de moisissure verts, Blêmes quand les rayons de lune s'y répandent, Là-haut des larves vont et viennent, des morts pendent. Et la fouine a rongé leur crâne et leur fémur, Et leur ventre effrayant se fend comme un fruit mûr, Si la mort connaissait les trépassés, si l'homme Valait que le tombeau sût comment il se nomme, Si l'on comptait les grains du hideux chapelet, On dirait:--Celui-ci, c'est Tryphon, qui voulait Fêter le jour de Pâque autrement qu'Irénée; Ceux-là sont des routiers, engeance forcenée, Gueux qui contre le sceptre ont croisé le bâton; Cet autre, c'est Glanus, traducteur de Platon; Celui-ci, que des lois frappa la prévoyance, Osa propager l'art du sorcier de Mayence, Et jeter à la foule un Virgile imprimé; C'est Pierre Albin; l'oubli sur lui s'est refermé; Cet autre est un voleur, cet autre est un poëte. Derrière leur tragique et noire silhouette, L'azur luit, le soir vient, l'aube blanchit le ciel; Le vent, s'il entre là, sort pestilentiel; Chacun d'eux sous le croc du sépulcre tournoie; Et tous, que juin les brûle ou que janvier les noie, S'entre-heurtent, fameux, chétifs, obscurs, marquants, Et sont la même nuit dans les mêmes carcans; Le craquement farouche et massif des traverses Accompagne leurs chocs sous les âpres averses, Et, comble de terreur, on croirait par instant Que le cadavre, au gré des brises s'agitant, Avec son front sans yeux et ses dents sans gencives, Rit dans la torsion des chaînes convulsives. L'exécrable charnier, sous ses barres de fer, Regardant du côté de Rome et de l'enfer, Dans l'étrange épaisseur des brumes infinies Semble chercher au loin ses sœurs les gémonies, Et demander au gouffre où nul astre n'a lui Si Josaphat sera plus sinistre que lui. Et toujours, au-dessus des clochers et des dômes, Le vent lugubre joue avec tous ces fantômes, Hier, demain, le jour, la nuit, l'été, l'hiver; Et ces morts sans repos, où fourmille le ver Plus que l'abeille d'or dans le creux des yeuses, Cette agitation d'ombres mystérieuses, L'affreux balancement de ces spectres hagards, Ces crânes sans cheveux, ces sourcils sans regards, Ce grelottement sourd de ferrailles funèbres, Chassent dans la nuée, à travers les ténèbres, Les purs esprits de l'aube et de l'azur, venus Pour s'abattre au milieu des vivants inconnus, Pour faire leur moisson sublime dans la foule, Dire aux peuples le mot du siècle qui s'écoule, Et leur jeter une âme et leur apporter Dieu; Et l'on voit, reprenant leur vol vers le ciel bleu, La sainte vérité, la pensée immortelle, L'amour, la liberté, le droit, heurtant de l'aile Le Louvre et son beffroi, l'église et son portail, Fuir, blancs oiseaux, devant le sombre épouvantail.
LES REITRES
CHANSON BARBARE
Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; L'ennemi vient, nous le battrons; Les déroutes sont des cavales Qui s'envolent quand nous soufflons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons!
Sonnez, cymbales, Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles; Nous sommes les durs forgerons Des victoires impériales; Personne n'a vu nos talons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons, Sonnez, rixdales!
Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Sitôt qu'en guerre nous entrons Les rois ennemis font leurs malles, Et commandent leurs postillons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons!
Sonnez, cymbales, Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles; Sur les villes nous tomberons; Toutes femmes nous sont égales, Que leurs cheveux soient bruns ou blonds; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons, Sonnez, rixdales!
Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Du vin! Du faro! Nous boirons! Dieu, pour nos bandes triomphales Fit les vignes et les houblons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons!
Sonnez, cymbales, Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles; Quelquefois, ivres, nous irons A travers foudres et rafales, En zigzag, point à reculons. Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons, Sonnez, rixdales!
Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Nous pillons, mais nous conquérons; La guerre a parfois les mains sales, Mais la victoire a les bras longs; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons!
Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! Nous jouerons aux dés sur les dalles; Rois, nous sommes les aquilons; Vos couronnes sont nos vassales; Et nous rirons quand nous mourrons. On entendra siffler les balles; Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales!
LE COMTE FÉLIBIEN
Attendu qu'il faut mettre à la raison la ville, Qu'il faut tout écraser dans la guerre civile Et vaincre les forfaits à force d'attentats, Cosme vient d'égorger, pêle-mêle, des tas De misérables, vieux, jeunes, toute une foule, Dans Sienne où la fierté des grands siècles s'écroule. Tous les murs sont criblés de biscayens de fer. Le massacre est fini; mais un reste d'enfer Est sur la ville, en proie aux cohortes lombardes. La fumée encor flotte aux gueules des bombardes; Et l'horreur du combat, des chocs et des assauts Est visible partout, dans les rouges ruisseaux Et dans l'effarement des morts, faces farouches; On dirait que les cris sont encor dans les bouches, On dirait que la foudre est encor dans les yeux, Tant les cadavres sont vivants et furieux. Cependant les marchands ont rouvert leurs boutiques. Des gens quelconques vont et viennent; domestiques, Patrons, clercs, artisans, chacun a son souci; Chacun a ce regard qui dit:--C'est bien ainsi. Finissons-en. Silence! un nouveau maître arrive.-- L'indifférence aux morts qu'on a, pourvu qu'on vive, L'acceptation froide et calme des affronts, Cette lâcheté-là se lit sur tous les fronts. --Pourquoi ces vanupieds sortaient-ils de leurs sphères? Ils sont morts. C'est bien fait. Nous avons nos affaires. Les rois qui sont un peu tyrans sont presque dieux. Nous serons muselés et rudoyés; tant mieux. Enterrons. Oublions. Et parlons d'autre chose.-- Ainsi le vieux troupeau bourgeois raisonne et glose. Et tous sont apaisés, et beaucoup sont contents.
Seul, un homme,--on dirait qu'il a près de cent ans Et qu'il n'en a pas vingt, et qu'un astre est son âme, A voir son front de neige, à voir ses yeux de flamme,-- Cet homme, moins semblable aux vivants qu'aux aïeux, Rôde, et, quand il s'arrête, il n'a plus dans les yeux Qu'un vague reste obscur de lueurs disparues, Tant il songe et médite! et les passants des rues, Voyant ce noir rêveur qui vient on ne sait d'où, Disent: C'est un génie; et d'autres: C'est un fou. L'un crie:--Alighieri! c'est lui! c'est l'homme-fée Qui revient des enfers comme en revint Orphée: Orphée a vu Pluton, et Dante a vu Satan. Il arrive de chez les morts; Dante, va-t'en.-- L'autre dit:--Ce n'est pas Dante, c'est Jérémie.-- La plainte a presque peur d'avoir été gémie Et se cache devant le vainqueur irrité, Mais cet homme est un tel spectre dans la cité Qu'il semble effrayant même à la horde ennemie. Et pourtant ce n'est point Dante ni Jérémie, C'est simplement le vieux comte Félibien Qui ne croit que le vrai, qui ne veut que le bien, Et par qui fut fondé le collége de Sienne; Il porte haut la tête étant une âme ancienne, Et fait trembler; cet homme affronte les vainqueurs; Mais, dans l'écroulement des esprits et des cœurs, On le hait; le meilleur semble aux lâches le pire, Et celui qui n'a pas d'épouvante en inspire.
Qu'importe à ce passant? Dans ce vil guet-apens, Les uns étant gisants et les autres rampants, Les uns étant la tombe et les autres la foule, Il est le seul debout; il songe; le sang coule, Le sang fume, le sang est partout; sombre, il va.
Tout à coup au détour de la Via Corva, Il aperçoit dans l'ombre une femme inconnue; Une morte étendue à terre toute nue, Corps terrible aux regards de tous prostitué Et dont le ventre ouvert montre un enfant tué.
Alors il crie:--O ciel! un enfant! guerre affreuse! Où donc s'arrêtera le gouffre qui se creuse? Massacrer l'inconnu, l'enfant encor lointain! Supprimer la promesse obscure du destin! Mais on poussera donc l'horreur jusqu'au prodige! Mais vous êtes hideux et stupides, vous dis-je! Mais c'est abominable, ô ciel! ciel éclatant! Et les bêtes des bois n'en feraient pas autant! Qu'on ait tort et raison des deux côtés, qu'on fasse Au fond le mal, croyant bien faire à la surface, Vous êtes des niais broyant des ignorants, Cette justice-là, c'est bien, je vous la rends; Je vous hais et vous plains. Mais quoi! quand l'empyrée Attend du nouveau-né l'éclosion sacrée, Quoi! ces soldats, ces rois, sans savoir ce qu'ils font, Touchent avec leur main sanglante au ciel profond! Ils interrompent l'ombre ébauchant son ouvrage! Ils veulent en finir d'un coup, et, dans leur rage, D'avoir bien fait justice et d'avoir bien vaincu, Ils vont jusqu'à tuer ce qui n'a pas vécu! Mais, bandits, laissez donc au moins venir l'aurore! Brutes, vous châtiez ce qui n'est pas encore! La femme que voilà morte sur le pavé, Qui cachait dans son sein l'enfant inachevé, L'avenir, l'écheveau des jours impénétrables, Était de droit divin parmi vous, misérables, Car la maternité, c'est la grande action; Sachez qu'on doit avoir la même émotion Devant Ève portant les races inconnues Que devant l'astre immense entrevu dans les nues; Sachez-le, meurtriers! les respects sont pareils Pour la femme et le ciel, l'abîme des soleils Étant continué par le ventre des mères. Rois, le vrai c'est l'enfant; vous êtes des chimères. Ah! maudits! Mais voyons, réfléchissez un peu. Crime inouï! l'enfant arrive en un milieu Ignoré, parmi nous; il sort des sphères vierges; Il quitte les soleils remplacés par vos cierges; Sa mère, qui le sent remuer, s'attendrit; Il n'est pas encor l'homme, il est déjà l'esprit, Il cherche à deviner sa nouvelle patrie; Et, dans le bercement de cette rêverie Où tout l'azur divin est vaguement mêlé, Voilà que, brusque, affreux, de mitraille étoilé, L'assassinat, au fond de ce flanc qu'on vénère, Entre avec le fracas infâme du tonnerre, Et se rue et s'abat, monstrueux ennemi, Sur le pauvre doux être, ange encor endormi! Qu'est-ce que ce réveil sans nom, et cette tombe Ouverte par l'orfraie horrible à la colombe! Ah! prêtres, qu'a domptés César, vous qu'à leurs plis Toutes les actions des grands ont assouplis, Vous qui leur amenez chez eux cette servante, La prière, et mettez le Te Deum en vente, Vous qui montrez devant les rois le Tout-Puissant Agenouillé, lavant les pavés teints de sang, Vous qui pourtant parfois, fronts chauves, barbes grises, Avez des tremblements dans vos mornes églises Et sentez que la tombe est peut-être un cachot, Prêtres, que pensez-vous qui se passe là-haut, Dans l'abîme du vrai sans fond, dans le mystère, Dans le sombre équilibre ignoré, quand la terre Sinistre, renvoyant l'innocence au ciel bleu, Jette une petite âme épouvantée à Dieu!
VII
ENTRE LIONS ET ROIS
QUELQU'UN MET LE HOLA
Les grands lions ont dit aux rois épouvantables:
--Vous couchez dans des lits, vous buvez à des tables, Nous couchons sur la pierre et buvons aux ruisseaux; Vous faites en marchant le bruit des grandes eaux, O rois, tant vous avez autour de vous d'armées. Vos femelles, au bain, pour être parfumées, Se laissent par l'eunuque infâme manier; Les nôtres ont l'odeur féroce du charnier, Et, comme leur caresse est féconde en blessures, Nous leur rendons parfois leurs baisers en morsures, Mais elles ont la fauve et sombre chasteté. La nuit profonde a beau regarder de côté, Elle a peur devant nous, et la terreur la gagne Quand nous questionnons sur l'ombre la montagne; Vous, elle vous méprise, et nous, elle nous craint. Rois, vous croyez avoir le monde, humble et contraint; Mais c'est nous qui l'avons. La forêt nous encense. Rois, nous sommes la faim, la soif, et la puissance; Pour manger les agneaux et pour manger les loups Nos mâchoires font plus de besogne que vous; Vous disparaîtriez, ô princes, que nos gueules Sauraient bien dévorer les hommes toutes seules. Chacun de nous au fond de sa caverne est roi; Et nous tenons ce sceptre en nos pattes, l'effroi. Rois, l'échevèlement que notre tête épaisse Secoue en sa colère est de la même espèce Que l'avalanche énorme et le torrent des monts. Rois, vous régnez un peu parce que nous dormons; Nos femmes font téter leurs petits sous leurs ventres; Mais lorsqu'il nous plaira de sortir de nos antres, Vous verrez. Le seigneur des forêts vous vaut tous. Sachez que nous n'avons rien au-dessus de nous. O rois, dans notre voix nous avons le tonnerre. Le seigneur des forêts n'est pas un mercenaire Qu'on leurre et qu'on désarme avec un sac d'argent; Et nous nous coucherons sur vous en vous rongeant, Comme vous vous couchez, maîtres, sur vos provinces. C'est vous les faux bandits et c'est nous les vrais princes. Vous, et vos légions, vous, et vos escadrons, Quand nous y penserons et quand nous le voudrons, O princes, nous ferons de cela des squelettes. Lâches, vous frissonnez devant des amulettes; Mais nous les seuls puissants, nous maîtres des sommets, Nous rugissons toujours et ne prions jamais; Car nous ne craignons rien. Puisqu'on nous a faits bêtes, N'importe qui peut bien exister sur nos têtes Sans que nous le sachions et que nous y songions. Vous les rois, le ciel noir, plein de religions, Vous voit, mains jointes, vils, prosternés dans la poudre; Mais, tout rempli qu'il est de tempête et de foudre, De rayons et d'éclairs, il ne sait pas si nous, Qui sommes les lions, nous avons des genoux.--
Ainsi les fiers lions parlaient aux rois farouches. Ce verbe monstrueux rugissait dans leurs bouches, Et les bois demandaient aux monts: Qu'est-ce que c'est? Soudain on entendit une voix qui disait:
--Vous êtes les lions, moi je suis Dieu. Crinières, Ne vous hérissez pas, je vous tiens prisonnières. Toutes vos griffes sont, devant mon doigt levé, Ce qu'est sous une meule un grain de sénevé; Je tolère les rois comme je vous tolère; La grande patience et la grande colère, C'est moi. J'ai mes desseins. Brutes et rois, tyrans, Tremblez, eux les mangeurs et vous les dévorants. Sachez que je suis là. J'abaisse et j'humilie; Je tiens, je tords, je courbe, et je lie et délie La vague adriatique et le vent syrien; Je suis celui qui prouve à tous qu'ils ne sont rien; Je suis toute l'aurore et je suis toute l'ombre; Je suis celui qui sème au hasard et sans nombre, Et qui, lorsqu'il lui plaît, donne des millions D'astres aux firmaments et de poux aux lions.
VIII
DÉCADENCE DE ROME
AU LION D'ANDROCLÈS