Part 14
Je suis là pour jamais, lève les yeux et vois Sur ton front le colosse, ô mer aux rudes voix! Que m'importe! rugis, tonne, éclabousse, gronde, Je suis enraciné dans le crâne du monde, Comme le mont Ossa, comme le mont Athos; Et la seule statue ayant deux piédestaux, C'est moi; je brave Hadès et je vaincrai Saturne; On m'a nommé Soleil, mais le bronze est nocturne; Vulcain forgea de l'ombre et fit l'airain; j'ai beau Jeter sur l'océan le frisson d'un flambeau, J'ai beau porter au poing une flamme qui guide L'homme, battu des mers, dans cette nuit liquide, Autour de moi, sur l'île et sur l'eau, clair miroir, L'aube a beau resplendir, je suis le géant noir; J'ai la durée obscure et lourde des ténèbres; Je sens l'énigme en moi liée à mes vertèbres, Et Pan mystérieux met sa force en mes reins; Je vis; les ténébreux sont aussi les sereins; Puissant, je suis tranquille; et la terre âpre ou blonde, Le bouleversement tumultueux de l'onde, Les races succédant aux races, les tribus Et les peuples changeant de lois, de mœurs, de buts, La transformation lente des destinées, La déroute effarée et sombre des années, Tous les êtres du globe et du bleu firmament Entrant, sortant, flottant, surgissant, s'abîmant, Sur mon front, qui domine et la vague et la plage, Sont de la vision, mais ne sont pas de l'âge; Les siècles sont pour moi, colosse, des instants; Et, tant qu'il coulera des jours des mains du temps, Tant que poussera l'herbe et tant que vivra l'homme, Tant que les chars pesants et les bêtes de somme Marcheront sur la plaine, usant les durs pavés, Mes deux pieds écartés et mes deux bras levés, Devant la mer qui vient, s'enfle, approche et recule, Devant l'astre, devant le pâle crépuscule, Sembleront au passant vers ces rochers venu Le grand X de la nuit debout dans l'inconnu.
VII
LES PYRAMIDES
Et, comme dans un chœur les strophes s'accélèrent, Toutes ces voix dans l'ombre obscure se mêlèrent. Les jardins de Bélus répétèrent:--Les jours Nous versent les rayons, les parfums, les amours; Le printemps immortel, c'est nous, nous seuls; nous sommes La joie épanouie en roses sur les hommes.-- Le mausolée altier dit:--Je suis la douleur; Je suis le marbre, auguste en sa sainte pâleur; Cieux! je suis le grand trône et le grand mausolée; Contemplez-moi. Je pleure une larme étoilée. --La sagesse, c'est moi, dit le phare marin; --Je suis la force, dit le colosse d'airain; Et l'olympien dit: Moi, je suis la puissance.-- Et le temple d'Éphèse, autel que l'âme encense, Fronton qu'adore l'art, dit:--Je suis la beauté. --Et moi, cria Chéops, je suis l'éternité.
Et je vis, à travers le crépuscule humide, Apparaître la haute et sombre pyramide.
Superposant au fond des espaces béants Les mille angles confus de ses degrés géants, Elle se dressait, blême et terrible, étagée De plus de plis brumeux que l'âpre mer Égée, Et sur ses flots, jamais par le vent secoués, Avait au lieu d'esquifs les siècles échoués. Elle était là, montagne humaine; et sa stature, Monstrueuse, donnait du trouble à la nature; Son vaste cône d'ombre éclipsait l'horizon; Les troupeaux des vapeurs lui laissaient leur toison; Le désert sous sa base était comme une table; Elle montait aux cieux, escalier redoutable D'on ne sait quelle entrée étrange de la nuit; Son bloc fatal semblait de ténèbres construit; Derrière elle, au milieu des palmiers et des sables, On en voyait surgir deux autres, formidables; Mais, comme les coteaux devant le Pélion, Comme les lionceaux à côté du lion, Elles restaient en bas, et ces deux pyramides Semblaient près de Chéops petites et timides; Au-dessus de Chéops planaient, allant, venant, Jetant parfois de l'ombre à tout un continent, Des aigles effrayants ayant la forme humaine; Et des foules sans nom éparses dans la plaine, Dans de vagues cités dont on voyait les tours, S'écriaient, chaque fois qu'un de ces noirs vautours Passait, hérissé, fauve et sanglant, dans la bise: --Voilà Cyrus! Voilà Rhamsès! Voilà Cambyse!-- Et ces spectres ailés secouaient dans les airs Des lambeaux flamboyants de lumière et d'éclairs, Comme si, dans les cieux, faisant à Dieu la guerre, Ils avaient arraché des haillons au tonnerre. Chéops les regardait passer sans s'émouvoir. Un brouillard la cachait tout en la laissant voir; L'obscure histoire était sur ses marches gravée; Les sphinx dans ses caveaux déposaient leur couvée; Les ans fuyaient, les vents soufflaient; le monument Méditait, immobile et triste, et, par moment, Toute l'humanité, comme une fourmilière, Satrape au sceptre d'or, prêtre au thyrse de lierre, Rois, peuples, légions, combats, trônes croulants, Était subitement visible sur ses flancs Dans quelque déchirure immense des nuées. Tout flottait sur sa base en ombres dénouées; Et Chéops répéta:--Je suis l'éternité.
Ainsi parlent, le soir, dans la molle clarté, Ces monuments, les sept étonnements de l'homme.
La nuit vient, et s'étend d'Élinunte à Sodome, Ouvrant son aile où vont s'endormir tour à tour L'onde avec son rocher, la ville avec sa tour; Elle élargit sa brume où le silence pèse; Les voix et les rumeurs expirent; tout s'apaise, Tout bruit s'éteint, à Rhode, en Élide, au Delta. Tout cesse.
Alors le ver du sépulcre chanta.
Je suis le ver. Je suis fange et cendre. O ténèbres, Je règne. Monuments, entassements célèbres, Panthéons, Rhamséïons, Façades de l'immense orgueil humain, si fières, Que l'homme devant vous doute s'il voit des pierres Ou s'il voit des rayons,
Sanctuaires chargés d'astres et d'empyrées, Splendides profondeurs de colonnes dorées, Vaste enceinte d'Assur, Mur où Nemrod cloua l'hippanthrope Phœanthe, Et dont la ronde tour, sous les oiseaux béante, Leur semble un puits obscur,
Terrasses de Theglath, avec vos avenues Augustes par deux rangs de sphinx aux gorges nues, Cirque d'Anthrops-le-Noir Si beau que, résistant à l'heure qui s'arrête, Les chevaux du soleil, cabrés, baissent la tête Pour tâcher de te voir!
Jardins, frontons ailés aux larges envergures, Portiques, piédestaux qui portez des figures Au geste souverain, Et qui, du haut des caps que votre masse encombre, Ajoutez à la mer vaste et sinistre l'ombre Des déesses d'airain,
Acropole où l'on vient des confins de la terre, Tour du Bœuf, où Jason, raillant le Sagittaire, Vint sonner du buccin, Qui fais aux voyageurs, vains comme les abeilles Et vivants par leurs yeux avides de merveilles, Braver le Pont-Euxin,
O temple Acrocéraune, ô pilier d'Érythrée, Fiers de votre archipel, car c'est la mer sacrée, La mer où luit Pylos, Ses vagues ont noyé la horde massagète, Et, comme le vent vient de la montagne, il jette Des plumes d'aigle aux flots,
Chéops, bâtie avec un art épouvantable, Si terrible qu'à l'heure où, couché dans l'étable, Le chien n'ose gronder, Sirius, devant qui toute étoile s'efface, Est forcé de tourner vers toi sa sombre face Et de te regarder!
Édifices! montez, et montez davantage. Superposez l'étage et l'étage à l'étage, Et le dôme aux cités; Montez; sous votre base écrasez les campagnes; Plus haut que les forêts, plus haut que les montagnes, Montez, montez, montez!
Soyez comme Babel, âpre, indignée, austère, Cette tour qui voudrait échapper à la terre, Et qui dans les cieux fuit. Montez. A l'archivolte ajoutez l'architrave. Encor! encor! Mettez le palais sur la cave, Le néant sur la nuit!
Montez dans le nuage, étant de la fumée! Montez, toi sur l'Égypte, et toi sur l'Idumée, Toi, sur le mont Caspé! Pleurez avec le deuil, chantez avec la noce. Va noircir le zénith, flamme que le colosse Tient dans son poing crispé.
Ne vous arrêtez pas. Montez! montez encore! Moi, je rampe, et j'attends. Du couchant, de l'aurore, Et du sud et du nord, Tout vient à moi, le fait, l'être, la chose triste, La chose heureuse; et seul je vis, et seul j'existe, Puisque je suis la mort.
La ruine est promise à tout ce qui s'élève. Vous ne faites, palais qui croissez comme un rêve, Fronton au dur ciment, Que mettre un peu plus haut mon tas de nourriture, Et que rendre plus grand, par plus d'architecture, Le sombre écroulement.
TABLE
DU
TOME PREMIER
Pages
DÉDICACE 1
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE SÉRIE (1857) 3
LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE 13
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
I
LA TERRE
HYMNE 29
II
D'ÈVE A JÉSUS
LE SACRE DE LA FEMME 37
LA CONSCIENCE 47
PUISSANCE ÉGALE BONTÉ 51
LES LIONS 55
LE TEMPLE 63
BOOZ ENDORMI 65
DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE 71
PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC LE TOMBEAU 73
III
SUPRÉMATIE
SUPRÉMATIE 79
IV
ENTRE GÉANTS ET DIEUX
LE GÉANT, AUX DIEUX 89
PAROLES DE GÉANT 93
LES TEMPS PANIQUES 97
LE TITAN 103
I. Sur l'Olympe 103
II. Sous l'Olympe 109
III. Ce que les géants sont devenus 110
IV. L'effort 113
V. Le dedans de la terre 115
VI. La découverte du titan 118
V
LA VILLE DISPARUE
LA VILLE DISPARUE 125
VI
APRÈS LES DIEUX, LES ROIS
I. DE MESA A ATTILA
INSCRIPTION 131
CASSANDRE 133
LES TROIS CENTS 137
I. L'Asie 137
II. Le dénombrement 139
III. La garde 143
IV. Le roi 145
LE DÉTROIT DE L'EURIPE 149
LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE 155
LES BANNIS 157
AIDE OFFERTE A MAJORIEN, PRÉTENDANT A L'EMPIRE 161
VI
APRÈS LES DIEUX, LES ROIS
II. DE RAMIRE A COSME DE MÉDICIS
L'HYDRE 169
Quand le Cid fut entré dans le Généralife 171
LE ROMANCERO DU CID 173
I. L'entrée du roi 173
II. Souvenir de Chimène 175
III. Le roi jaloux 177
IV. Le roi ingrat 178
V. Le roi défiant 180
VI. Le roi abject 183
VII. Le roi fourbe 186
VIII. Le roi voleur 188
IX. Le roi soudard 190
X. Le roi couard 193
XI. Le roi moqueur 196
XII. Le roi méchant 197
XIII. Le Cid fidèle 200
XIV. Le Cid honnête 202
XV. Le roi est le roi 206
XVI. Le Cid est le Cid 209
LE ROI DE PERSE 215
LES DEUX MENDIANTS 217
MONTFAUCON 219
I. Pour les oiseaux 219
II. Pour les idées 222
LES REÎTRES, CHANSON BARBARE 229
LE COMTE FÉLIBIEN 233
VII
ENTRE LIONS ET ROIS
QUELQU'UN MET LE HOLA 241
VIII
DÉCADENCE DE ROME
AU LION D'ANDROCLÈS 247
IX
L'ISLAM
L'AN NEUF DE L'HÉGIRE 253
MAHOMET 261
LE CÈDRE 263
X
LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN
LE PARRICIDE 271
LE MARIAGE DE ROLAND 277
AYMERILLOT 285
BIVAR 299
LE JOUR DES ROIS 303
XI
LE CID EXILÉ
LE CID EXILÉ 319
XII
LES SEPT MERVEILLES DU MONDE
LES SEPT MERVEILLES DU MONDE 337
I. Le temple d'Éphèse 338
II. Les jardins de Babylone 344
III. Le Mausolée 348
IV. Le Jupiter Olympien 350
V. Le Phare 352
VI. Le Colosse de Rhodes 355
VII. Les Pyramides 362
St-Denis.--Imp. J. Dardaillon.--5-26.