La Légende des sexes: Poëmes hystériques

Part 4

Chapter 41,457 wordsPublic domain

Las! Chaque dame, ains que d’estre percée, Avoyt le sien et l’amoyt tendrement. Qu’en remaint-il quand la feste est passée? Regret sans fin pour soulas d’un moment! Car l’aage vient, qu’en vain le cueur dément. D’un peu d’amour seuls ses detz lui sont pleiges: Masle n’y voult planter son ornement. Mais qui Dieu sçait où sont les pucelaiges?

ENVOI

Prince des caz, Cupidon, Dieu charmant, Quantz en foras par traicts ou sortilèges? Onc n’en prins un, dont je geins lubrement Mais qui Dieu sçait où sont les pucelaiges?

MADRIGAL

SONNET

Madame, vous avez une tête de mort. Votre front vaste et jaune et votre face glabre, Vos pommettes que l’âge ossifie et délabre Vont me hanter la nuit, comme hante un remord.

Quand votre bouche rit, soupire, chante ou mord, Le triangle effrayé de votre nez se cabre, Et le reflet vitreux d’une danse macabre Tremble en vos yeux falots où sommeille la Mort.

Sur un ventre fumeux que ravinent les rides, Vos seins pendants et longs comme deux gourdes vides Ballottent flasquement au moindre de vos pas;

Et Satan aurait peur de s’écorcher la langue, Si Vénus lui prêtait, pour y planter son cas, Le sourire tanné de votre vulve exsangue.

IMPUISSANCE

Non, tu ne m’auras pas, malgré mon désir fou! Tes baisers affamés peuvent pomper mes lèvres, Et, courant par troupeaux de mes reins à mon cou, Sur mon torse fiévreux brouter comme des chèvres,

En vain tes doigts de fée en rut, tes doigts nerveux Dansent sur le sommeil de mes chairs résignées, Et pour me rajeunir glissent sur mes cheveux, Peuple souple et taquin de roses araignées.

A l’apparition de ton corps éclatant, Un calme maladif s’est assis sur ma bête; Et pour avoir touché ce dont je rêvais tant, Tout le sang de mon cœur est monté dans ma tête.

Oh rage! T’avoir là, béante, devant moi, Sans frotter à tes nerfs mes nerfs que je renie, Moi qui voudrais t’emplir jusqu’à mourir de toi, Et râler sur tes dents mon sanglot d’agonie!

Sentir ton ventre chaud houler comme une mer Qui dans un golfe blond meurt sous sa mousse blonde, Sans rouler ma fureur dans le varech amer Qui s’imprégna des sels et des vapeurs de l’onde!

Voir ta lascivité qui m’ouvre le chemin, Et, voyageur perdu sous les bois qu’il traverse, Ne pas pousser ma route, un bâton à la main, Dans les ravins glissants détrempés par l’averse!

Ah, que je vais t’aimer, quand je ne t’aurai plus! Seul, raidissant ma force impérieuse et dure, Je noierai mon lit veuf de regrets superflus, Pour me punir encor des douleurs que j’endure.

Ton souvenir vengeur harcèlera mes sens; Mes bras t’appelleront sous ma luxure avide! --Telle une cassolette où, trop tard, les encens Dans un temple désert brûlent sur l’autel vide.

L’HOMME D’ÉTAT

SONNET

_A Antonio Gandara._

Là-bas, dans la tiédeur et la lumière brune De l’alcôve où l’air âcre aigrit les odorats, Un cul parlementaire enfle l’ampleur des draps, Et, large, s’arrondit comme une pleine lune.

Dans les fesses qu’il fit, Rubens n’en fit aucune De majesté plus noble et de contours plus gras; Obéron ne saurait les tenir dans ses bras, Et Vénus Callipyge en garderait rancune.

Si vertueux qu’on soit et malgré la pudeur, Rien qu’à voir cette ferme et virile rondeur, On sent lever en soi des désirs monastiques.

On contemple: on voudrait. Et le rêve mutin Flotte à l’entour, avec des langueurs extatiques, Cependant que le cul chante un hymne au matin.

RÊVE

_A Léon Cladel._

Je me rappelle un soir de rage et d’hystérie Où, soûl de notre amour et bleui de baisers, J’étais tombé d’un bloc, pâmé, l’âme tarie, Le cœur vide et les reins brisés.

Je dormais. Et noyé dans l’extase des rêves, J’évoquais l’idéal d’un paradis charnel Où de blondes houris, belles comme des Èves, Donnaient le coït éternel.

Lascivement, sous la transparence des voiles, Les nombrils caressants me baisaient au nombril, Et passaient plus nombreux que le troupeau d’étoiles Qui passe au ciel des nuits d’avril.

Sans cesse! Mes désirs chantaient l’épithalame; Ma virilité fière ardait comme un grand feu, Et sous le vent du rut pourléchait de sa flamme L’autel où l’homme devient dieu.

Superbe, elle vibrait sur les chairs qu’on titille, Et fouillait, sous le poil qui frise à l’Occident, L’ombre chaude, où l’orgueil de ma force érectile Plantait son baiser fécondant.

Elle allait, jamais lasse et jamais assouvie, Et sous l’étranglement mouillé des spasmes nus, Elle crachait à flots les germes de la vie Au creuset rose de Vénus!

Les bras blancs m’étouffaient sur les poitrines blanches; Les bustes, sous mon corps, se tordaient, pantelants; De longs frissons crispaient la ronde ampleur des hanches: Les genoux craquaient sur mes flancs!

Puis, c’était la douceur des doigts errants sur l’aine, L’effleurement lascif et rôdeur des seins lourds, Et la langue, au milieu des parfums de l’haleine, Posant ses touchers de velours.

Et c’était cette soif lubrique de vampire Qui colle ses suçoirs sur l’homme turgescent; Qui, s’enivrant des sucs masculins qu’elle aspire, Va puiser l’âme au fond du sang!

C’était plus qu’on ne rêve et plus qu’on ne devine, Ce que nul être humain n’a conçu ni chanté: C’était tout ce que peut l’érection divine Travaillant dans l’éternité.

Oh, ce que j’ai connu dans cette heure sublime: L’immensité d’un rut peuplant les Univers, Et ma sève, coulant à remplir un abîme Plus insondable que les mers!

Tout ce que j’ai goûté d’indicibles ivresses! Les siècles de coït passaient comme des jours, Et j’aimais en un jour des milliers de maîtresses, Et toujours... Toujours... Et toujours!

Rêve, hélas! Et depuis qu’il leurra ma pensée, Je traîne dans mon cœur l’impuissance d’un vœu Et l’âpre souvenir de ma force passée, Moi qui suis homme,--et qui fus dieu!

REINE DU MONDE

RONDEL

_A Georges Lorin._

O Luxure, reine du monde, Baume qui guéris nos rancœurs! Tu mets l’infini dans nos cœurs, Tu fais deux dieux d’un couple immonde.

C’est toi la déesse féconde, Hébé des célestes liqueurs, O Luxure, reine du monde, Baume qui guéris nos rancœurs!

Aux maudits que l’angoisse inonde Tu permets les oublis moqueurs, Quand tes baisers chantent en chœurs Dans les taudis où le vent gronde. O Luxure, reine du monde!

ENVOI

_A Gaston Béthune_

Frère, le plus aimé de mes plus chers amis, Esprit vibrant et souple où la nature a mis Des grandeurs de poëte et des douceurs de femme;

Toi qui me consolais dans mes jours de rancœur; Qui réchauffais mon âme aux chaleurs de ton âme Quand le dégoût d’être homme humiliait mon cœur;

Toi qui lis dans ma vie, et qui sauras peut-être Le lourd secret que nul ne doit jamais connaître Et qui me fait pleurer, le soir, comme un enfant:

En souvenir de moi, je te donne ce livre Où mon rut exalté se dresse, triomphant; Ceux qui passeront là pourront m’entendre vivre.

J’ai tiré les rideaux de mon lit, grands ouverts; Je n’ai honte de rien, et je crie à pleins vers Quand l’amour bienfaisant descend sur ma torture.

Plus corrompu que nous, le siècle n’aime pas Qu’on se souvienne d’être un fils de la nature, Et qu’on dise tout haut ce qu’il pense tout bas;

Il veut qu’on soit poncif et qu’on chante les roses, Les bois, les vingt printemps et les hivers moroses; Il faut rougir d’être homme et renier sa chair.

Ah, qui nous rendra l’âge où la grâce était nue? L’âpre splendeur du vrai rendait le beau plus cher, Et la pudeur dormait, hérésie inconnue;

Tous les bonheurs humains s’appelaient par leur nom, Et nul n’aurait osé trouver leur culte immonde... --«Tu vas châtrer ton art, et mentir»--Eh bien, non!

Le monde en rugira: nous méprisons le monde!

TABLE

Pages

Préface. 7 Le Coït des Atomes. 21 Philosophie. 25 L’Éden. 27 Solitude. 41 Ballade des Malséans pucelaiges. 45 Pasiphaë. 47 La Flûte. 53 Sonnet pointu. 59 A une Vierge. 61 Portes d’Enfer. 63 Ouvre. 67 Sonnet à ma mie. 69 Danaé. 71 L’Éternité. 77 Rondel mélancholique. 79 La Vieille. 81 La Jeune. 85 L’Obsession. 87 Europe. 91 Le Crâne. 97 La Source. 99 Symphonie. 101 Mélancolie blennorhagique. 103 Vœu. 107 Les Gants. 109 Le Bouclier. 113 Parisienne. 115 La Chanson du vieux Moine. 117 Brune. 119 Adultère. 121 Le Cocu. 123 Le Baptême. 125 Ballade des pucelaiges morts. 127 Madrigal. 129 Impuissance. 131 L’Homme d’État. 133 Rêve. 135 Reine du monde. 139 Envoi. 141

ACHEVÉ D’IMPRIMER _Le quinze avril mil huit cent quatre-vingt-trois._

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Corrections.

Page 22: «innomable» remplacé par «innommable» (l’innommable matière). Page 47: «conectta» remplacé par «concetta» (Che fut concetta). Page 73: inséré «Il» (Il pleut de l’or). Page 105: «Qui» remplacé par «Que» (Que Ninive croula). Page 136: «fllancs» remplacé par «flancs» (sur mes flancs).

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