La Légende des sexes: Poëmes hystériques
Part 3
L’Éternité!--C’est dérisoire: Pas de corps, des âmes partout: Rien à peloter, rien à boire; Pas moyen de tirer son coup. C’est dérisoire!
L’Éternité! L’Éternité! Sans amour que faire d’une âme? Mahomet m’eût bien mieux tenté. Ah! si l’on passait sur la femme L’Éternité!
RONDEL MÉLANCHOLIQUE
_A Jules Lévy._
Véez mes plours, oyez mes cryz: J’ai d’amour mon aame férue, Et comme un bœuf tirant charrue, Je trayne mon cueur mal espris.
Ma belle m’a gaussé de ryz Et s’en est ma tendresse accrue: Véez mes plours, oyez mes cryz.
Las! Pour endormir ses mespris, Je l’ai de mes plaintes recrue; Mais pour que ma peine soit crue, L’or me fault, à payer son prix: Véez mes plours, oyez mes cryz!
LA VIEILLE
_A Maurice Rollinat._
Belle à faire damner les anges et les saints, Elle trôna vingt ans, sans amour et sans joie, Étouffant la splendeur mouvante de ses seins Dans des murs de velours et des prisons de soie.
Fermant son cœur d’ascète aux hommes méprisés, Elle régnait, d’en haut, froide comme une Hécate; Et jamais, jour ou nuit, un frisson de baisers N’effleura les duvets de sa chair délicate.
Quand elle agenouillait son orgueil aux autels, Elle remerciait la vierge d’Idumée D’avoir lavé sa peau de nos désirs mortels, Et mis dans son corps pur le dégoût d’être aimée.
Une auréole d’or sur l’or de ses cheveux, Elle allait par la vie, implacable et sereine, Et riait d’écouter le sanglot de nos vœux Qui râlaient dans les plis de sa robe de reine.
Vingt ans, et puis trente ans encore elle attendit. Sa vertu, comme un tigre indompté qu’on affame, Aiguisa cinquante ans son vorace appétit, Puis, soudaine, hurla: la statue était femme!
--Le serpent du désir déroule ses anneaux, Et le remord tardif siffle au cœur qui s’éveille. L’impassible se tord sur ses draps virginaux: La Vénus qui se venge écorche sa chair vieille.
Oh, les chassés d’hier, s’ils venaient à présent! En foule, s’ils passaient! Tour à tour, tous ensemble, S’ils daignaient la pétrir et sucer jusqu’au sang Sa mamelle qui glisse et son ventre qui tremble!
Dieu! Comme on vautrerait ses lèvres sous leurs crins! Dans quelle immense extase on boirait leurs caresses, Et comme à deux genoux on lécherait leurs reins Pour y puiser sans fin l’ivresse des ivresses!
Mais les jours sont passés de triomphe et d’orgueil! Dans l’âpre isolement de sa couche dernière, Crispant ses membres secs sous ses rideaux en deuil, Elle bave d’amour en attendant sa bière.
Trop tard! Trop tard! Ses doigts se fouillent en chemin: Elle tord ses yeux blancs où luit l’éclair d’un rêve; Et sa virginité d’antique parchemin Craque, comme la peau d’un vieux tambour qu’on crève.
LA JEUNE
SONNET
_A Charles Buet_
J’ai rêvé d’une vierge impeccable, aux yeux froids, Qui, d’un bond, émergeant des moiteurs de sa couche, Vient accrocher le poids de son corps à ma bouche Et pointe sur mon cœur le roc de ses seins droits.
Longtemps, pieuse et chaste, elle a porté la croix De l’orgueil vertueux que nul désir ne touche; Mais voilà que le rut s’est éveillé, farouche, Et la chair en révolte a réclamé ses droits...
Elle plaque à ma peau la peau d’un ventre ferme, Et furieusement crispée, elle m’enferme Dans l’effort ingénu de sa lubricité.
Ses canines d’enfant mordent ma chair de mâle... A moi, toute! Et la fleur de sa nubilité, Pourpre, s’épanouit sous l’onde baptismale.
L’OBSESSION
_A Charles Morice._
O vase de volupté, Je t’aime, Femme, Beauté! Je suis un Faune hanté Par la luxure: Brute vouée au plaisir, Chair condamnée à gésir Sous la meule du désir Qui me pressure.
Un rut fou tient mon destin: Mais j’adore le festin Que du soir jusqu’au matin Mon sang arrose; Je suis le joyeux martyr Qui se grise de sentir Sa chair vive s’engloutir Sous la dent rose.
Chaque femme, je la veux! Des talons jusqu’aux cheveux J’emprisonne dans mes vœux Les inconnues: Sous leurs jupons empesés Mes rêves inapaisés Glissent de sournois baisers Vers leurs peaux nues.
Je déshabille leurs seins: Mes caresses, par essaims, S’abattent sur les coussins De leurs poitrines; Je me vautre sur leurs flancs, Ivre des parfums troublants Qui montent des ventres blancs A mes narines.
Vous aussi, Nymphes, splendeurs Que pour mes fauves ardeurs L’art du pinceau sans pudeurs A dévêtues: Vos formes, obstinément, Me tirent comme un aimant; J’ai de longs regards d’amant Pour les statues.
Doux, je promène ma main Aux rondeurs du marbre humain, Et j’y cherche le chemin Où vont mes lèvres. Ma langue en fouille les plis; Et sur les torses polis, Buvant les divins oublis, J’endors mes fièvres.
--Ainsi, toujours tourmenté Par des soifs de volupté, J’emplis de lubricité Mes vers eux-mêmes; Et quand mes nerfs sont lassés, Quand ma bête crie: assez, J’onanise mes pensers Dans des poèmes!
EUROPE
_A Eugène d’Argence._
La fille d’Agénor et de Telephasa Est si belle que nul, jusqu’à ce jour, n’osa Toucher à la splendeur de sa chair surhumaine. Elle attend qu’un époux la supplie et l’emmène; Mais la beauté céleste est faite pour les cieux, Et les mortels ont peur d’être rivaux des dieux. Ainsi, les jours divins se traînent, monotones; Les Hivers, les Printemps, les Étés, les Automnes Suivent cruellement leur immuable cours; Vingt fois ils sont passés.--Europe attend toujours.
Triste comme le flot qui chante sur la berge, Elle pleure. La vierge est lasse d’être vierge. Seule, et tordant ses bras lassés d’un long repos, Elle roule son corps sur le poil blond des peaux. Elle presse ses poings fermés contre ses tempes. La voilà, haute et nue, à la lueur des lampes, Devant le grand miroir qui vit tant de secrets: Sa grâce qu’elle admire excite ses regrets. Sous le chatouillement lubrique des mains blanches, Un frisson vient de naître et court le long des hanches. Elle a pris ses deux seins dans ses mains:
--«O Vénus! «Regarde ces beaux fruits d’amour, ces fruits charnus, «Fermes et veloutés comme une pêche mûre. «Le teint en est si frais et la forme si pure «Qu’à moins d’être un profane on craindrait d’y poser «Un autre attouchement que celui du baiser. «Lorsque sur eux, le soir, je croise et je ramène «Mes bras, plus blancs que ceux de l’Héra Leucolène, «On croit voir, s’enroulant comme les flots du Styx, «Deux torrents de lait clair sur deux roches d’onyx. «Ma hanche s’arrondit comme une amphore pleine, «Et mon ventre, pareil à l’urne de Silène, «Est dur et lisse, avec le reflet chatoyant «Des tissus satinés qu’on trame en Orient. «Ma jambe qui s’évase est une urne d’ivoire; «Bien douce est au toucher l’épaisse touffe noire «Que le ciseau sacré coupe au front des brebis, «Mais plus doux est le poil qui frise à mon pubis «Là, tout près... N’est-ce pas, déesse de Cythère, «Je suis belle parmi les filles de la terre? «La fleur de ma jeunesse est éclose: mon sang «Bouillonne à flots pressés dans mon cœur bondissant; «Mon torse d’indomptée est mûr pour tes caresses, «N’est-ce pas? Et pourtant, ô Mère des Ivresses, «Personne, entre les fiers et bruns Phéniciens, «N’a serré mes flancs nus sur la chaleur des siens! «Oh! prends pitié de moi, Reine! Grâce... Je souffre! «Comme un enfant qui, seul, se penche au bord d’un gouffre «J’ai le vertige. Grâce... Un baiser! Un amant... «Des hommes! Oh, je brûle!»
Elle dit.
Lourdement La vierge se laissa retomber sur sa couche. Les seins dressés, collant son bras chaud sur sa bouche, Elle se tord, comme un bois vert sur les tisons; Ses os craquent. Son doigt, sous les folles toisons, S’égare, chatouilleux, dans l’ombre qu’il pénètre: Un spasme d’infini court et crispe son être. --«Des hommes, Astarté, des hommes!...»
Elle a pris Et serre avec fureur contre ses seins meurtris Les coussins qu’elle étouffe et mord.--Menteuse ivresse! La soie et le velours, sous le corps qui les presse, Restent froids comme un marbre et mous comme un vieillard. Rien sur soi! Rien en soi! Blond Phoïbos, prête un dard!
Trois fois la volupté la trompe!--Enfin, brisée, Râlante, le corps moite, elle s’est affaissée.
Elle s’endort... Kronos pousse l’instant qui fuit. Mais Zeus, dont l’œil sait voir au travers de la nuit, A penché vers le lit son front chargé de nues; Et, léchant du regard la blancheur des chairs nues, Il rêve aux lents efforts du baiser virginal, Aux soupirs étonnés du bonheur qui fait mal, Aux cris, à la fraîcheur des caresses timides... Il songe: le désir ferme ses yeux humides Et dans son cœur divin monte comme les flots.
Il s’enivre, écoutant encor les courts sanglots Dont le charme lascif envahit l’Empyrée. La chair gonfle les plis de sa robe sacrée. Zeus veut; Eros sourit; et les dieux immortels, Oublieux des parfums brûlés sur leurs autels, S’écartent, croyant voir un signe de colère Dans la flamme qui luit sous les grands cils du Père.
LE CRANE
_Envoi d’une teste de mort à une jeune artiste._
Cy, dure boëte à cervelle. L’ame, par perthuis des yeux ronds, Dévallant vers sphère nouvelle, Yssit du monde où nous entrons.
Se fut maulvaise ou se fut bonne, Point ne le sçais et rien n’en dis: Maulvaise, que Dieu lui pardonne; Bonne, la boute ès paradis.
Mais seur, chez vous, aura martyre Et chauldes tortures d’Enfer, Ce dit chief viril de Satyre Qu’esmorcha l’appetit du ver.
Crasne de masle! Vuide teste! Las! Mains souëfes t’arresseront; Ongles rondis se feront feste De s’esbaudir emmi ton front.
Ardera ta cervelle absente Au tact errant des detz rosés, De ne pouvoir, sans qu’elle y sente, Lui vestir les bras de baisers.
Et la nuyct, la véant ès plumes, Sise en chair et blanche de pel. Tes vielz os, prins de ruyts posthumes, Pourbondiront dans leur tumbel!
LA SOURCE
SONNET
_A Gaston Béthune._
Source vénérienne où vont boire les mâles! Fissure de porphyre où frise un brun gazon, Qui, fin comme un duvet, chaud comme une toison, Moutonne dans un bain de senteurs animales...
Quand un homme a trempé dans tes eaux baptismales Les désirs turgescents qui troublaient sa raison, Il en garde à jamais la soif du cher poison Dont s’imprégna sa peau dans tes lèvres thermales.
O Jouvence des cœurs! Fontaine des plaisirs! Abreuvoir où descend le troupeau des désirs Pour s’y gorger d’amour, de parfums et d’extases!
Il coule de tes flancs, le nectar enchanté, Elixir de langueur, crème de volupté... Et pour le recueillir nos baisers sont des vases!
SYMPHONIE
Ton corps est une symphonie De parfums qui chantent en chœur. Et dont la troublante harmonie M’emplit d’extase et de langueur:
Ils s’envolent comme des trilles, Perlant la gamme des plaisirs, Et rhythmant du front aux chevilles Une sonate de désirs.
Quand ta bouche s’ouvre et se mouille, On dirait que tu bois du ciel; Et pour mes lèvres qu’elle fouille, Ta langue a le goût blond du miel.
Ta salive sent les dragées, Lorsque dans nos baisers mordants J’aspire par longues gorgées Ton âme qui vient sur tes dents.
Ta nuque a des senteurs fragrantes, Et tes lourds cheveux, sous ma main, Ont les souplesses odorantes Du chèvrefeuille et du jasmin.
Ta peau fleure l’iris et l’ambre Dont elle imprègne les coussins, Et le mystère de ta chambre S’embaume aux chaleurs de tes seins.
Sous tes bras de Junon antique Tu couves des ferments salins Dont la tiédeur aromatique Flotte autour des duvets câlins.
Et ta corolle, demi-close Sous ton ventre de satin clair, Exhale un relent moite et rose Dont l’âcreté nage dans l’air.
MÉLANCOLIE BLENNORHAGIQUE
Petit anneau de chair; petite fente laide; Petit sphincter païen; Petit coin toujours moite empoisonné d’air tiède; Petit trou; petit rien!
Es-tu laid quand tu ris de ta lèvre lippue, Es-tu laid quand tu dors! Laid, toi que Dieu cacha dans cet angle qui pue, Près des égouts du corps!
Ah, tu peux pourlécher ta babine rosée, Vilain monstre d’orgueil! Tu peux, ouvrant ta gueule à crinière frisée, Bâiller comme un cercueil!
Ventouse venimeuse, insatiable gouffre Si funeste et si cher: Je veux te mépriser, toi par qui pleure et souffre Le meilleur de ma chair.
Je veux te détester à toujours, chose infâme, Toi qui rends mal pour bien: Petit néant creusé dans le bas de la femme, Petit trou, petit rien!
* * *
Et dire que c’est là que Satan met son trône Et l’homme son honneur! Là que la poésie a placé ta couronne, Eros, Dieu du bonheur!
Et dire que c’est là que l’idéal du rêve Vient toujours aboutir: Là que meurt,--agonie ineffable et trop brève,-- L’amour vierge et martyr!
Que c’est, quand nous naissons, par cette plaie immonde Que le jour nous sourit; Et par elle, quand Dieu voulut sauver le monde, Qu’entra le Saint-Esprit!
Dire que c’est par là que Junon perdit Troie, Que Ninive croula; Dire que tout, espoir, force, courage et joie Nous vient de ce trou-là!
Et qu’il est le chemin du Ciel, la grande porte Qu’Ève ouvrit d’un recul: Et dire qu’une femme, et vieille et laide, porte L’Infini sous son cul!
VŒU
SONNET
_A Edouard d’Otémar._
Non, non! L’accouplement que je voudrais connaître, Ce n’est plus aujourd’hui ce coït impuissant Qui fouille un peu de chair et verse un peu de sang Au bord d’une blessure où sa langueur pénètre.
Je veux, ô femme, entrer tout entier dans ton être: Il hurlera d’amour, ton ventre bondissant, Comme hurle, trop pleine, une mère qui sent L’effort intérieur d’un géant qui va naître.
C’est mon rêve: Je veux, dans ton torse en débris, Sentir mes os broyés et mes muscles meurtris Sous les spasmes vengeurs de ta chair envahie.
Et dans ce rut suprême et ses derniers élans, Je veux, pour féconder ta vie avec ma vie, T’éjaculer mon âme et mourir dans tes flancs!
LES GANTS
_A très-haulte Princesse Russiane, qui m’avoit convié à venir en son logis._
Ce fut escript, o livre fatidicque Où male chance et meschiefs sont escripts, Qu’onc ne pourrai, si grand désir m’en picque, Vous joindre un soir en ce mauvais Paris.
Berçais ce veuil, tant doulz à ma pensée, De heurter l’huis à vos armes et scel: Las! L’espérance en fut tost trespassée, Comme ces fils qui meurent au bercel.
Pire viage encor que cil d’Ulysse Qu’Homère eust dict en devis élégans: Cy l’essaierai, pour qu’un chascun paslisse Au mal dangier qu’est d’oblier ses gants.
Tout rez de frez, pigné, camise nette, Dextre en mon col et cravaté de blanc, Jà je tangeais des detz à la sonnette, Quand vis main nüe, et fut mon cueur dolent.
Lors, de courir dévallant par les rues, Cherchant gantiers, et gantières aussi. Rode, cochier, emmi neiges accrues: Paouvre cheval s’en va soufflant merci...
Pied cy, pied là: ne gantier, ne gantière; Tous mercerots sont clos o boulevard! Rode, cochier, de par la ville entière, Tant et si long que vécy qu’il est tard.
Doncques, piteux et l’ame desconfite, Reprins ma route ainsi qu’estais venu; Le bon cheval, s’enhortant d’aller vite, Comme pehon, partit, trottant menu.
Me conduisit lors en ces lieux infâmes, Où tous nos maulx se résolvent en ruyt. Car l’obli gist dans les grèves des femmes; N’est tel chagrin qu’un souëf caz ne destruyt.
Sur culs vénals et nombrils de louaige, La pleine nuyct musai, fesses en l’air, Hobant des reins et besongnant d’oultraige, Et de mon sang esmorchant le plus cler.
Quand j’eus parfaict mainctes et mainctes courses, L’heure sonnant d’yssir des bas mestiers, Sec, ars, meurdri, vuide en toutes mes bourses, Vers mon logis revins, très-lent des piéz...
Et tout au cours pendaient par grand malice Ces rouges gants d’enseignes, me narguans; Et cy l’escris, pour qu’un chascun paslisse Au mal dangier qu’est d’oblier ses gants.
LE BOUCLIER
_A Émile Goubert._
Le ventre de la femme est comme un bouclier Taillé dans un métal lumineux et sans tache, Dont la blancheur se bombe et descend se plier Vers sa pointe où frise un panache.
Depuis l’angle d’or brun jusqu’au pied des seins nus, Il s’étale, voûtant sa courbe grasse et pleine, Et l’arc majestueux de ses rebords charnus Glisse dans les sillons de l’aine.
Tandis que, ciselé sur l’écusson mouvant Où s’abritent la source et les germes du monde, Le nombril resplendit comme un soleil vivant, Un vivant soleil de chair blonde!
--Magique Bouclier dont j’ai couvert mes reins! Égide de Vénus, ô Gorgone d’ivoire Dont la splendeur joyeuse éblouit mes chagrins Et rayonne dans ma nuit noire!
Méduse qui fais fuir de mon cœur attristé Le dragon de l’Ennui dont rien ne me délivre; Arme de patience avec qui j’ai lutté Contre tous les dégoûts de vivre!
Je t’aime d’un amour fanatique et navrant: Car mes seuls vrais oublis sont nés dans tes luxures, Et j’ai dormi sur toi comme un soldat mourant Qui ne compte plus ses blessures.
C’est pourquoi ma douleur t’a dressé des autels Dans les temples obscurs de mon âme embrunie, Et j’y viens adorer les charmes immortels De ta consolante harmonie!
PARISIENNE
SONNET
_A Achille Mélandri._
Redressant les rondeurs de son buste replet, Droite, le nez railleur et la lèvre mutine, Elle va... Son regard qui voltige et butine Se pose au bord de tout, prend à tout un reflet.
Elle va. Sous les plis susurrants de l’ourlet Son pied vif, provocant et plein d’esprit, trottine, Rase l’asphalte et rit au fond de la bottine De se voir si petit et si près du mollet.
La main gantée, au bord de la manchette blanche, Berce l’en-cas qui pend et caresse la hanche, Rhythmant au bruit des pas son doux balancement.
Un sillage odorant la suit: senteurs de femme, Parfums de fleurs; et souple, elle marche, semant Le germe des désirs chauds et virils dans l’âme.
LA CHANSON DU VIEUX MOINE
(_Cette pièce, étant inconvenante, a été supprimée par l’auteur._)
BRUNE
_A toi, Louise._
Ton corps nu, plus doré qu’un blond matin d’avril, Dormait dans les parfums lascifs que tu distilles. Battant l’aile et vibrant, tout mon désir viril Frôlait, comme un essaim tournoyant de myrtilles, Ton corps nu, plus doré qu’un blond matin d’avril.
Et tes pores brûlaient, vivantes cassolettes, L’encens vénérien qui fleurit sur ta chair: Dans l’air tiède, imprégné d’ambre et de violette, Je humais le vertige énervant qui m’est cher, Et tes pores brûlaient, vivantes cassolettes.
Brune, sur la blancheur provocante des draps, Parmi les serpents lourds de ta crinière noire, Tu dormais, et l’extase avait ouvert tes bras Comme un vieux Christ en croix ciselé dans l’ivoire: Brune, sur la blancheur provocante des draps!
Tes seins fiers, dressant haut leur couronne cuivrée, Se soulevaient au rhythme égal de ton sommeil. Une ondulation, calme et lourde marée, Descendait lentement vers ton ventre vermeil, Des seins fiers, dressant haut leur couronne cuivrée!
Et ta tête roulait des coussins écrasés; Tes cils mal clos luisaient des larmes d’Aphrodite; Ta lèvre souriante et lasse de baisers Sur l’émail de tes dents saignait, rouge et maudite: Et ta tête roulait des coussins écrasés.
Oh, depuis ce soir-là, la vision me hante De ton corps nu, plus pur qu’un rêve de Paros! Et quand l’obsession d’être un dieu me tourmente, Quand tu crispes ma chair, Eros, Hymen Eros, Oh, depuis ce soir-là la vision me hante!
ADULTÈRE
SONNET
Je t’apprendrai l’amour stérile, et le secret Des bonheurs trop savants qu’ignore l’hyménée. Je veux t’ouvrir un monde où nul ne t’a menée, Si beau qu’on n’en revient qu’en pleurant de regret.
Oh, l’art du long baiser qui court, profond, discret, Sur le ravissement de la chair étonnée! L’art que ne savaient point ceux qui t’ont profanée Sur la couche brutale où ton cœur s’enivrait!
Viens! Ce que tu rêvas sans le pouvoir connaître, Je te le donnerai: tu te sentiras naître; Tes grands yeux dessillés verront dans l’infini;
Et tous deux, emportés sur un rêve sublime, Nous aurons, pour bénir encor l’amour béni, L’immense volupté qu’on appelle le crime!
LE COCU
RONDEL
_A Léon Bloy, célibataire._
Le Cocu s’en va par le monde, L’œil béat et le front serein. Il vient d’être père et parrain; L’Ami veille la moribonde.
Raillant les maris qu’on seconde Et dont on bêche le terrain, Le Cocu s’en va par le monde, L’œil béat et le front serein.
La femme est fausse comme l’onde: Son nombril est un champ forain. Mais la sienne, vertu d’airain, Est fidèle, austère,--et féconde. Le Cocu s’en va par le monde...
LE BAPTÊME
(FRAGMENTS)
En ce temps-là, Jésus Christus, fils de Marie, Était mort au Calvaire entre les deux larrons: Philippus s’en allait de par la Samarie, Confessant tous les cœurs et lavant tous les fronts.
Or, une vierge vint du pays de Candace, Corps sans tache, âme blanche et sans soupçon du mal: Le front auréolé de candeur et d’audace, Elle entra toute nue au fleuve baptismal.
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Le baptême ruisselle et suit les pentes douces: Une goutte a tremblé, rose, au bord des seins blancs; Une autre: elle a tremblé; d’autres... Et par secousses, L’eau qui tremblait descend vers la chaleur des flancs.
Le torrent tiédi court dans les formes marbrées Son méandre lascif se tord au pli des reins, Roule, coule, et perdu dans les sentes ambrées, Glisse, tombe, lent de regrets, lent de chagrins.
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Amour, rage des sens! Amour, baume de l’âme! C’est toi qui nous fais dieux, fils terrestre du ciel. Amour! C’est toi qui fais que la vierge se pâme, Qu’elle comprend la vie et bénit l’Éternel!
C’est toi le vrai Sauveur et toi le vrai Messie. Arbre de la science, Amour et voluptés, C’est vous que promettait l’antique prophétie, Seul don de Jéhovah à ses déshérités!
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BALLADE DES PUCELAIGES MORTS
_A Louis Jullien._
Souvent ce vueil s’esveigle en ma pensée De cognoistre où dévalent et comment, Après le heurt de la prime poussée, Les beaux hymens morts par esclatement. Sont-ils eslus ou damnés malement? Quel aultre monde assemble leurs colléges? Le Ciel o luz ou l’Enfer o torment? Mais qui Dieu sçait où sont les pucelaiges?
Desfait ès-draps ou sus herbe froissée, Soubs lambrys d’or ou chaulme de caymant; De royne, nonne, ou ruste mal facée; Estroit ou lé, Lorrain, Bret ou Flamand: Trestous, occis par l’espoux ou l’amant, De mesme mort meurent sans privileges, Un soir de ruyt escachés follement... Mais qui Dieu sçait où sont les pucelaiges?