La Légende des sexes: Poëmes hystériques

Part 2

Chapter 23,735 wordsPublic domain

Les deux corps enlacés semblaient n’avoir qu’une âme. Ils se serraient, ils se tordaient, ils bondissaient. Les chairs en feu frottaient les chairs, s’électrisaient. Les veines se gonflaient. Les langues acérées Cherchaient une morsure entre les dents serrées. Des nerfs tendus et fous, des muscles contractés, Des élans furieux, des bonds de voluptés... Plus fort! Plus vite! Enfin c’est la suprême étreinte, Le frisson convulsif...

Ève, alanguie, éteinte, Se pâme en un soupir et fléchit sur ses reins; Ses yeux cherchent le ciel; son cœur bat sous ses seins. Son beau corps souple, frêle, et blanc comme la neige, S’arrondit, s’abandonne au bras qui la protège. Adam, heureux et las, se couche à son côté. Puis, tous deux, lourds, le sein doucement agité Comme s’ils écoutaient de tendres harmonies, Rêvent, dans la langueur des voluptés finies.

Mais Ève: «--Dieu, vois-tu, ne fait rien sans raisons. Dieu fait bien ce qu’il fait... Viens là! Recommençons...»

SOLITUDE

_A Mᵉ Etienne D..., magistrat._

Pendant que je suis là sur mon lit, seul et nu, Tendant les mains à l’inconnu; Cherchant dans l’ombre épaisse une forme vivante Pour l’étreindre de mes deux bras; Inventant tout ce que la solitude invente Pour se dédoubler dans les draps;

Pendant que le sang bout dans tes nobles artères, Sceptre rutilant de mes pères; Pendant que je te tiens, raidi, gonflé, tendu, Sous l’édredon que tu soulèves; Pendant que je m’épuise à noyer ma vertu Dans l’humidité de mes rêves.

Pendant que je me tords sur mon axe viril Comme saint Laurent sur son gril: --O femmes! Qui dira la foule involontaire Des pucelles qu’on fait moisir? Qui dira les doigts blancs dont l’effort solitaire Gratte l’écorce du plaisir?

A vous! Je songe à vous, chastes filles du monde Que nul ne titille ou ne sonde; Clitoris sans amour des vierges par devoir, Muqueuses en rut, cœurs en peine, C’est pour vous que j’agite et que je fais pleuvoir Ce qui vous manque et qui me gêne.

Car j’ai votre idéal, si vous avez le mien! Venez. Prenez: C’est votre bien. Vous pour moi, moi pour vous; qu’on aime et qu’on se serre! Libre échange! Secours mutuel! Ah, venez! Unissons notre double misère: Nos deux enfers feront un ciel.

Au festin de l’amour nous ferons table rase. J’ai la liqueur et vous le vase... Vous tendrez votre coupe à mes deux échansons. Moi généreux et vous avide: Fête longue et vins chauds! A nos santés: versons Mon trop plein dans votre trop vide!

BALLADE DES MALSEANS PUCELAIGES

_A Maistre François Villon, souteneur et poète._

Oncques n’amai la preude gent pucelle. Servent à quoi? N’usent fors qu’en pissant. Craignent toujours que rumpiez leur vesselle. Tant l’huis d’amour que les tettes mussant, S’en vont, nez bas comme barbet qui sent. Du col aux mols, sont drapel et drapille. Male heur sur vous si les touchez, disant: «Ouvre ton caz qu’y boute une cheville!»

Or, Dieu ne fait le beau pour qu’on le cèle; Fait pour monter femme et cheval de sang; Pucelles fait, pour qu’on les despucelle; Pour cent perthuis fait de bouchons un cent. Lors, par despit, quand une ne consent, Il sonne un pet sonnant comme trompille, Et peu se fault qu’il ne clame en tançant: «Ouvre ton caz qu’y boute une cheville!»

Mieulz vault Margot que Kathe de Vausselle: Sade à chascun, hobe soubz tout passant. Tousiours à dos pour qu’on lui grimpe en selle, Huche au second quand le premier descend. Sans cryz, sans plours, et ses cottes troussant, Elle vous doint son oystre sans coquille Et doulz, très-doulz, d’un fin det caressant Ouvre son caz et boute la cheville.

ENVOI

Prince, si grant que soyez, et puissant, Point ne régnez, si déboute une fille, Quand requérez, votre Sceptre dressant: «Ouvre ton caz, qu’y boute une cheville!»

PASIPHAË

_A Victor d’Auriac._

Hic crudelis amor tauri, suppostaque furto Pasiphaë.

VIRGILE (ÉNÉIDE, Liv. VI.)

L’infamia di Creta era distesa Che fut concetta nella falsa vacca.

DANTE (ENFER.)

Midi! Le ciel profond est d’un cobalt intense, Comme une lampe d’or pendue au zénith bleu, Le soleil qui montait s’arrête et se balance: Ses rayons verticaux vibrent dans l’air en feu.

Les monts, les champs, baignés de clartés odorantes, Rêvent sans mouvement dans leur vaste sommeil. L’île nage, au milieu des vagues transparentes Dont chacune miroite et reflète un soleil.

La mer chante: le flot, tiède et blanchi d’écume, Lèche le sable ardent qui fume dans le port. Le parfum lourd des fleurs pèse, comme une brume, Dans l’atmosphère épaisse où la brise s’endort.

La sève bout; le fruit est mûr; la vie éclate: Les muscats jaunissants cuisent sur les coteaux; Le pâtre, désertant la lande aride et plate, Sous les blancs oliviers a conduit ses troupeaux.

Et dans le bois sacré, sa royale retraite, Sous les myrtes neigeux du temple d’Astarté, La fille du Soleil, Pasiphaë de Crète, Moule dans les coussins sa brune nudité.

Les tons mats de sa chair ont des reflets d’ivoire; Ses cheveux sur son sein roulent comme des flots, Et l’éclair brille, au fond de sa prunelle noire, Sous le voile lascif des cils à demi clos.

La voilà! C’est la Reine aux fureurs hystériques: Pour éteindre l’ardeur de ses sens allumés, La voilà se cabrant, frottant ses chairs lubriques Sur le baiser soyeux des tissus parfumés.

Hélios! Tu la vois, crispant ses membres lisses, Mordant ses propres bras et tordant ses cheveux; Une peau de lion serrée entre ses cuisses, Elle s’arque, du cou jusqu’aux jarrets nerveux!

En vain trente guerriers, les plus beaux de la Grèce, Ont sous leurs reins musclés pétri son torse nu: Surexcités par leur impuissante caresse, Ses flancs inassouvis ont rêvé d’inconnu.

En vain, pour la calmer, Bacchantes et Tribades De leurs touchers savants ont énervé son corps; Elle a pris en dégoût ces voluptés trop fades: La Fille du Soleil veut des muscles plus forts!

Or, elle a vu là-bas, sur les fauves lagunes, Dans la chaleur du rut passer un taureau blanc: Il allait, bondissant sur les génisses brunes, Et ses rouges naseaux aspiraient l’air brûlant.

Et la Reine le veut, le fier taureau de Crète! Elle veut son amour profond et vigoureux. Dédale l’a comprise et la statue est prête: La génisse de bronze entr’ouvre ses flancs creux.

* * *

Qu’elle est superbe et vraie! On la dirait vivante: Les cornes de son front sont droites vers les cieux; Un rêve inconscient dort au fond de ses yeux; Son poitrail s’arrondit; sa large queue évente Et bat sa hanche aux poils soyeux!

Sur les voluptueux tapis du gouffre vide, Pasiphaë, l’œil fixe et le sein haletant, S’agenouille et s’écarte. Elle a peur un instant; Puis, la croupe levée, impatiente, avide, La voici prête: elle l’attend!

Il a mugi! C’est lui! C’est son pas! Il s’élance. Il embrasse l’airain sous son ventre puissant: La voûte en retentit. Plein des fureurs du sang, Il cherche: son désir oscille et se balance. Enfin, il trouve. Elle le sent!

Sa main prompte a saisi le trait qui la caresse; Sa main douce le guide. Ici, monstre indompté! Un cri!... Mort ou bonheur? Torture ou volupté? Les chairs bâillent: il glisse, il pénètre, il se dresse Dans sa mâle rigidité!

Aux fonds inexplorés de la gorge féconde! Au fond de l’être! Au fond des canaux convulsés! Comme un fer rouge! Encore! Oh pitié! C’est assez. Le glaive secoué la déchire, la sonde, Et met en sang ses reins brisés!

Pas de grâce, non! Grâce! Il avance; il se pousse! Où donc s’arrêtera son intraitable effort? Il se roidit. Toujours plus loin, toujours plus fort! Pasiphaë bondit, et pour chaque secousse Elle râle, hurle et se tord!

Ses dents grincent; sa lèvre écume de salive; Ses doigts ensanglantés meurtrissent ses seins blancs. Elle ondule et frémit sur ses genoux tremblants; Ses muscles contractés serrent la force active Qui fouille la nuit dans ses flancs!

O volupté! Douleurs! Spasmes! Rage inouïe! Oh! quelque chose à mordre, une lèvre, un baiser! Le sang bout dans la veine et bout à la briser! Il court en jets de feu, comme un torrent de pluie, Dans les chairs qu’il vient arroser!

Soudain, le nerf gonflé se tend et la soulève: Palpitante, pendue à ce levier vainqueur, Elle a senti jaillir une épaisse liqueur Qui coule, lave ardente, intarissable sève, Et regorge jusqu’à son cœur.

Elle s’ouvre et déborde! Elle étrangle, elle presse Le dard chaud qui s’agite avec des élans fous! C’est le dernier frisson, le plus fort, le plus doux. Enfin lasse, inondée, et ruisselant d’ivresse, Elle fléchit sur les genoux.

Son beau corps assouvi roule comme une masse Sur les coussins froissés de sa prison d’airain. --Mais déjà le Taureau hume le vent marin, Et rêve, en regardant l’horizon qui s’efface Dans la vague du ciel serein.

LA FLUTE

TRIOLETS

_A Léopold Allard._

Quand les vers m’auront désossé, Tout nu, tout sec, dans mes six planches; Fait de trous comme un bas percé, Quand les vers m’auront désossé; Quand le Temps grave aura lissé Mon vieux squelette aux maigreurs blanches; Quand les vers m’auront désossé, Tout nu, tout sec, dans mes six planches:

Alors, gaiement, venez me voir, Chœur lascif des vierges à naître Qui vivrez trop tard pour m’avoir... Alors, gaiement, venez me voir! Vous lèverez le marbre noir, Et me creusant une fenêtre, Alors, gaiement, venez me voir, Chœur lascif des vierges à naître.

Vous chercherez parmi mes os Cet os viril qui fut mon membre: Près des fémurs, au bas du dos, Vous chercherez parmi mes os. Roide encore dans son repos Comme un athlète qui se cambre, Vous chercherez parmi mes os Cet os viril qui fut mon membre.

Vous le verrez très-long, très-fort, Dur aux contours, et creux au centre; Veuf de son double contrefort, Vous le verrez très-long, très-fort, L’os vaillant qui sous son effort Fora tant d’isthmes au bas ventre: Vous le verrez très-long, très-fort, Dur aux contours, et creux au centre.

Hélas, j’en aurai fait mon deuil: Emportez-le, je vous le donne. Il fut ma force et mon orgueil, Hélas, j’en aurai fait mon deuil! Dans le célibat du cercueil, On dort seul, et la mort chaponne... Hélas, j’en aurai fait mon deuil: Emportez-le, je vous le donne!

Vous percerez sept trous, sept trous, Et le canal deviendra flûte: Dans l’os sonore aux reflets roux, Vous percerez sept trous, sept trous, Pour accompagner les froufrous Des jupons que froisse la lutte: Vous percerez sept trous, sept trous, Et le canal deviendra flûte.

Sur la gamme des baisers nus L’Amour va chanter sa romance: Souffle dans ma flûte, ô Vénus! Sur la gamme des baisers nus Souffle tes airs les plus connus: Voici le bal qui recommence; Sur la gamme des baisers nus L’Amour va chanter sa romance.

Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do: La valse horizontale danse, Tourne, ondule sous le rideau; Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do... La flûte suit le crescendo Et rhythme l’amour en cadence. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do: La valse horizontale danse!

Et l’os vibre sous le baiser, Au souffle de la lèvre rose: L’air chaud le gonfle à le briser! Et l’os vibre sous le baiser Du doigt blanc qui court se poser, Va, revient, remonte, et se pose... Et l’os vibre sous le baiser Au souffle de la lèvre rose!

Ainsi j’attendrai doucement, Sur la bouche des belles filles, L’heure auguste du Jugement. Ainsi j’attendrai doucement, Joyeux de pouvoir en dormant Conduire encor les chauds quadrilles: Ainsi j’attendrai doucement, Sur la bouche des belles filles.

SONNET POINTU

Reviens sur moi! Je sens ton amour qui se dresse; Viens. J’ouvre mon désir au tien, mon jeune amant. Là... Tiens... Doucement... Va plus doucement... Je sens tout au fond ta chair qui me presse.

Rhythme ton ardente caresse Au gré de mon balancement. O mon âme... Lentement, Prolongeons l’instant d’ivresse

Là... Vite! Plus longtemps! Je fonds! Attends Oui... Je t’adore...

Va! Va! Va! Encore! Ha!

A UNE VIERGE

Je veux cueillir la fleur de ta virginité, Savourer à longs traits les sucs de son calice: Comme le frelon ivre et lourd d’avoir fêté Les corolles, je veux que ma lèvre pâlisse A boire tes mortels parfums de volupté.

Fais chanter ton baiser: c’est le roi des poèmes. J’apporte l’Infini que ton rêve a cherché: C’est moi qui t’ouvrirai le Ciel, puisque tu m’aimes, Et tu la connaîtras, l’extase du péché Qui fait les cœurs pâmés et qui fait les fronts blêmes!

C’est la fin, c’est le but sacré de tous nos vœux; C’est le levier du monde et le ressort de l’âme; C’est la Force qui crée et fait dire: «Je veux!» C’est le sceptre que Dieu mit aux mains de la femme, Et la couronne d’or qui luit dans ses cheveux.

C’est elle qui me fait ta chose et ton esclave, Courbe à tes pieds mon col et mes genoux brisés, Et fait bouillir mon sang comme un torrent de lave. Mère des Univers et fille des Baisers, Elle ne souille pas, la divine: elle lave!

Car c’est l’amour qui rend meilleur. Et rien n’est vrai Hormis la volupté qui te créa si belle, Qui me versa le vin dont je t’enivrerai, Qui fit ta lèvre rose et noire ta prunelle, Qui fit que je t’adore et que j’en ai pleuré.

Viens au ciel, Ange, viens au ciel! Tu veux; j’implore: Silence à ton orgueil! Viens, et quand tu sauras Quel est ce paradis que ta jeunesse ignore, Tes désirs suppliants me prendront dans leurs bras Pour me baiser la bouche et murmurer: «Encore!»

_AUX INTERNES DE LOURCINE, PRÊTRES DU TEMPLE DE DÉESSE VÉROLE, JE DÉDIE CES HIDEUX TERCETS, ÉCRITS EN LEUR HONNEUR._

PORTES D’ENFER

... O horror, horror, horror! Tongue nor heart Cannot conceive nor name thee!

(SHAKESPEARE, _Macbeth_, Acte II, Scène I.)

Or, j’étais descendu par les routes de Dante, Et j’entendais au loin le cri sourd des démons Qui tournent les damnés dans la fournaise ardente.

Et j’allais..... Et j’allais, escaladant les monts, Traversant les forêts, et longeant sur les plages Les lacs lourds, qui dormaient dans l’algue et les limons.

Seul, j’allais, sous le ciel tout saignant des nuages, Dans la lumière fauve et louche du couchant. Et j’allais... Je marchai bien longtemps, bien des âges.

Ainsi je vins, au seuil qu’habite le Méchant, Vers les replis squameux des cols Syphilitiques: Là, mon être en frayeur s’arrêta, trébuchant.

Deux chaînons colossaux de montagnes antiques S’étalaient, convergeant en un point de la nuit, Comme un écartement de cuisses fantastiques.

Effroyablement nus et froids, sans fleur, sans fruit, Ces monts cyclopéens étaient de marbre rose, Et leurs formes avaient la rondeur qui séduit.

Leur angle obtus s’ouvrait, lascif, dans une pose D’attente féminine; et loin dans le lointain, Le méat infernal bâillait, fente mal close...

--Jour de Dieu! J’en ai vu, le soir ou le matin, J’en ai touché du doigt, des cons et des matrices Éprouvés et meurtris par les coups du destin;

J’ai vu des périnés marqués de cicatrices, Et j’ai vu, distendu par les efforts du temps, Le sourire plissé des lèvres de nourrices,

J’ai vu culs bourgeonneux comme vigne au printemps; J’ai vu, laids et railleurs dans leur barbe de Faune, Sur de vieux clitoris des capuchons flottants;

Et des canaux ocreux coulant comme le Rhône; Et des lèvres de femme usée au braquemart, Dont chaque pli pendait, rouge, bleu, noir ou jaune.

Cons pourris de Lourcine, et cons morts de Clamart, Je vous ai vus, baignés d’un jus multicolore, Nager, flasques, dans une odeur de vieux homard.

Mais j’en jure Duval, Inès et veuve Laure, Je n’avais jamais vu si terrible hideur, Et rien qu’au souvenir mes mains tremblent encore!...

--Un vaste Hymalaïa, fendu par l’impudeur, Entr’ouvrait sur la nuit deux lèvres titanesques Dont des rides sans fond sillonnaient la raideur.

L’usnée avait plaqué ses vertes arabesques; Et l’eau, lourde de soufre et de fer, suintait, Peignant sur les rocs bruns de grands chancres en fresques.

En bas, un lac gluant de flueurs clapotait, Et noirâtre, il luisait dans ses grèves d’écume, Miroir géant, que la pourriture argentait.

Un vent soufflait, chargé de naphte et de bitume: Sa puanteur avait de telles densités Qu’on la voyait passer dans l’air, comme une brume.

Et tout en haut, perdu dans les obscurités, Sur le mont de Vénus, un bois d’arbres farouches Tordait ses troncs noueux sous les cieux empestés.

Par centaines, velus et roulant leurs yeux louches, Des poux rôdeurs, plus hauts que de vieux éléphants, Rampaient, collant au sol les suçoirs de leurs bouches.

--Or, Satan, père et dieu des Chancres triomphants, A gravé sur le seuil le grand vers de Florence Qui fait devant la Vulve hésiter les enfants:

Vous qui pénétrez là laissez toute espérance.

OUVRE

Ouvre les yeux, réveille-toi; Ouvre l’oreille; ouvre ta porte: C’est l’Amour qui sonne, et c’est moi Qui te l’apporte.

Ouvre la fenêtre à tes seins; Ouvre ton corsage de soie; Ouvre ta robe sur tes reins: Ouvre qu’on voie!

Ouvre à mon cœur ton cœur trop plein: J’irai le boire sur ta bouche. Ouvre ta chemise de lin: Ouvre qu’on touche!

Ouvre les plis de tes rideaux; Ouvre ton lit que je t’y traîne: Il va s’échauffer sous ton dos. Ouvre l’arène.

Ouvre tes bras pour m’enlacer. Ouvre tes seins que je m’y pose. Ouvre aux fureurs de mon baiser Ta lèvre rose!

Ouvre tes jambes; prends mes flancs Dans ces rondeurs blanches et lisses; Ouvre tes deux genoux tremblants... Ouvre tes cuisses!

Ouvre tout ce qu’on peut ouvrir Dans les chauds trésors de ton ventre: J’inonderai sans me tarir L’abîme où j’entre!

SONNET A MA MIE

Je regrète le tems où, tout bardé de fer, Hampe au poing, dague au flanc, on errait par le monde; Le temps où l’on vêtait le heaume à grille ronde, Le gorgerin de cuir, la gambe et le hauber.

Coups de masse et d’estoc! On était fort et fier: On se navrait gaiement pour le los de sa blonde; Le cœur était loyal et la valeur féconde: Les gentils preux n’avaient souci que de l’Enfer.

On ne se cachait point pour rêver à sa mie: On s’aimait sans remors, et nul n’en gaussait mie: Seul, le parjure aux vœux d’amour était félon.

Beau tems! J’eusse porté tes couleurs, ta devise, Et ton nom brodé d’or sur mon blanc gonfalon. --Une nuit m’eût faict roi, qui t’eût faicte marquise.

DANAÉ

_A Paul et Gustave Philippart._

Le soleil meurt: Hesper flambe. La tour d’Argos Est de bronze massif et ses murs sont bien clos. Trente Achaïens, héros de haute et forte taille, Casqués et cuirassés comme pour la bataille, Le javelot au poing et le glaive au côté, Veillent, gardiens jurés d’une virginité. Donc, Acrise a bâti dans la voûte sonore Un cachot que Phoïbos Hékébolos ignore: Quinze verrous d’airain que l’on ferme à secret En défendent l’entrée à l’Eros indiscret.

C’est là que Danaé, l’Argienne aux nattes blondes, La fille aux languissants regards, aux fesses rondes, Sans amour, à vingt ans, se déflore et languit.

«--Oh, vivre ainsi loin d’eux, loin du ciel, loin du bruit! Vénus, je veux aimer!» Et débordant de sève, Elle tord sur le lit, complice de son rêve, Les longs et chauds ennuis de sa lourde vertu.

Elle a senti le soir, et son cœur a battu. «--Seule une nuit encor, hélas!» Elle soupire.

Car c’est l’heure d’aimer! C’est l’heure où le Satyre Poursuit par les bois sourds et les sentiers ombreux La Dryade qui rit et fuit vers l’antre creux. C’est l’heure où le soleil se penche sur la terre; L’heure où les myrtes blancs de Gnide et de Cythère Aux chansons des baisers mêlent des chants d’oiseaux; L’heure où le vent lascif caresse les roseaux, Tout plein de voluptés et de senteurs de roses. C’est l’heure de l’amour! C’est le réveil des Causes!

--«Seule encor!» Danaé se pleure dans la nuit. Mais, là haut, l’œil d’un dieu la guette et la poursuit. Elle a mis dans ses mains son beau front qui s’incline: Elle songe aux raideurs de la chair masculine; Aux grands boucs qu’elle a vus courir parmi les prés, Serrant la chèvre en rut contre leurs dards pourprés, Aux taureaux traversant le flanc des vaches rousses, Et par élans fougueux, par bonds et par secousses, Devenant tout d’un coup semblables à des dieux! Elle songe aux assauts de l’amant radieux, Aux muscles étreignant le baiser qui s’y plonge, Au frottement qui brûle et qui noie! Elle songe...

Silence! Elle s’endort les deux bras grands ouverts....

Il pleut de l’or, il pleut!

Des plafonds découverts, Le scintillant métal miroite et tombe en pluie. Et la vierge, les yeux fermés, mais éblouie, Voit passer dans le bleu des gouttes de soleil. C’est bien de l’or: il pleut! A travers son sommeil Elle rit à la blonde averse. Goutte à goutte! Or, azur! Que c’est beau! Comme il pleut! Elle écoute: Chaque perle en passant siffle gaîment dans l’air, Et dans le cœur qui bat son crépitement clair Fait chanter un écho qui vibre avec sa chute.

L’orage étincelant grossit. Chaque minute Verse par milliers les belles larmes d’or. Le flot torrentiel se presse. Encor! Encor! Le sol a disparu. L’or coule, l’or ruisselle. Rien que de l’or; de l’or partout. L’or s’amoncelle: Ici, là. Sur le sol, la couche et les coussins; Sur elle: sur le front, les bras, le cou, les seins; Sur les flancs arrondis, sur le ventre qu’il baise; La poitrine se gonfle et palpite. L’or pèse, Lourd, massif, étouffant, sur ce corps endormi. Il s’échauffe,--il s’anime...

O Pan! Il a frémi. Les molécules d’or se cherchent et s’unissent. C’est comme un cœur qui bat. Les formes s’arrondissent. Il prend un corps! Il prend une âme...

Un homme? Un Dieu? Qu’importe, puisqu’il vit, que sa lèvre est en feu, Et que son bras musclé sait étreindre une femme. Il vit, il sait! Il a la vigueur et la flamme! C’est un être viril: la Vierge l’a compris! C’est le mâle rêvé qui l’assiège... Oh, ces cris! Elle ouvre ses genoux, ses baisers, tout son être. L’or brûlant se raidit, se tend... L’or la pénètre... Zeus! Au fond! Zeus, plus loin! Le Dieu peut ce qu’il veut.

Il pleut! Mais ce n’est plus de l’or! Il pleut! Il pleut!

L’ÉTERNITÉ

_A un compositeur de musique religieuse._

L’Éternité!--Dieu m’en préserve; C’est assez de vivre une fois. Moisir à l’état de conserve Comme un bocal de petits pois. Dieu m’en préserve!

L’Éternité!--Point ne m’en faut. C’est tentant comme un jour de pluie: Un Enfer où l’on a trop chaud, Un Paradis où l’on s’ennuie. Point ne m’en faut!