La leçon d'amour dans un parc

Part 6

Chapter 63,961 wordsPublic domain

Elle portait sans cesse sur elle, pour plus de sécurité, les vestiges du marbre mutilé. Elle les tira de sa poche, enveloppés soigneusement d'un papier de soie bien ficelé, et les montra à Ninon et aux personnes présentes entre ses deux mains creusées en noix de coco, comme on tient un petit oiseau vivant.

«--Ci-gît le mal», dit-elle.

On ne comprenait point tout d'abord. Elle dit l'expédition du labyrinthe, étala le zèle de la gouvernante. Celle-ci se mit à pleurer. L'aventure stupéfia à tel point Ninon, déjà fort énervée, qu'elle fit comme la gouvernante. Pour ne point s'expliquer davantage, on se sépara.

Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurèrent seules vis-à-vis du vestige de marbre qui jouait le rôle d'un presse-papier sur la feuille de soie. La gouvernante, entre deux sanglots, le regardait encore; elle le toucha du doigt.

«--Il me sauve», dit-elle.

«--Il a tant perdu de vos pareilles!» dit Mme de Matefelon.

Ainsi se terminent bien des scènes, dans le cours de la vie, c'est-à-dire par de véritables coq-à-l'âne. Remarquez qu'on n'a rien éclairci, rien résolu. La marquise est offensée des connaissances prématurées de sa fille. Elle en demande raison à la personne qu'elle paie pour que l'enfant reçoive une éducation parfaite. Elle est saisie d'une violente colère, très probablement,--soit dit entre nous,--parce que c'était le jour où elle eût dû prendre sa rhubarbe, vous vous en souvenez. L'aigreur de son sang l'égare; il lui faut un coupable. On lui montre qu'elle-même eut peut-être le plus grand tort dans l'affaire. Puis on la suffoque par le récit de l'expédition la plus romanesque et l'exhibition des pièces les plus inattendues. On pleure, on a oublié le point de départ de l'aventure, et chacun vaque à ses affaires.

XIV

NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE AVEC LE PETIT PAQUET CONTENANT LES VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILÉE, EST POSSÉDÉE DU DÉSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE HOMME. ELLE RENCONTRE LE CHEVALIER DIEUTEGARD ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENTÉ QUI NE S'ACHÈVE, MALHEUREUSEMENT, AU GRÉ DE L'UN NI DE L'AUTRE.

Au bout d'un quart d'heure à peine, l'esprit de Ninon avait tourné, comme les girouettes des tourelles, et ne tenait plus compte que des avaries infligées au gracieux Cupidon de François Gillet par le zèle stupide des deux femmes. Et elle s'étonna de ne pas s'être irritée davantage en apprenant cette mutilation.

Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut de l'Amour pubère entre les mains de Mlle de Quinsonas, où il était encore, et sortit sans mot dire, au grand désappointement de la gouvernante, qui croyait que la marquise venait lui demander pardon de ses vivacités.

«--Les raccommodements ne vont pas si vite, dit Mme de Matefelon, car on ne s'entend jamais: c'est le temps qui est le remède.»

Ninon s'achemina vers la statuette, dans le dessein de mesurer l'étendue de la dégradation et de voir s'il était possible de réappliquer les débris. Que voulez-vous! cette femme était ainsi faite. Tout à l'heure elle se reprochait comme un crime d'avoir laissé la statuette au grand jour, parce que sa fille y pouvait heurter sa candeur; maintenant la voilà qui va réédifier la statuette! C'est que Ninon, se reposant ordinairement sur une étrangère du soin d'élever sa fille, avait parfois des accès de sensibilité pour ce qui touchait cette enfant, mais elle revenait promptement à ses habitudes. Et c'était une de ses habitudes, depuis bien des années déjà, de penser de temps en temps au Cupidon de François Gillet.

Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le voyait pas ébréché.

Ordinairement, elle en chassait l'image, comme une honnête femme rejette la mémoire d'un soir de griserie où elle a failli commettre une grosse faute. Petit à petit, dans le recul du temps, cette statue de marbre qu'elle avait entourée de ses bras et baisée, prenait un peu des airs d'amant. Si Cornebille ne se fût pas trouvé là pour glacer de honte la petite folle, qui sait si cette première excentricité n'eût pas été le début d'une vie désordonnée!

Elle ne songeait pas à cela sans sourire, car elle cherchait en vain quel complice elle eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de monde; des châtelains venaient trois fois l'an, retenus par l'incommodité du voyage; M. de la Vallée-Chourie était exténué par son ardente maîtresse, et son frère eût fait un amant ridicule. Avait-elle un bien grand mérite rester pure? Est-ce que son mari lui en savait gré? C'était un bonhomme qui chassait, qui buvait, qui lorgnait les appas de la gouvernante; bien serein pour le reste des éventualités.

Elle descendait doucement l'allée des fontaines, son petit paquet à la main. Le vent jouait dans les arbres; les marronniers, bien taillés par en bas, secouaient leurs hauts panaches au-dessus de sa tête, et, tout au bout de l'allée, un bouquet de géraniums plantés dans le vase au bas-relief de satyres simulait un vol de papillons écarlates sur un doux ciel de soie grise.

Vous savez que ce vase était situé à droite de l'escalier qui menait aux jardins bas; vis-à-vis il n'y avait qu'un socle servant de table rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer au cours de sa promenade. Par-dessus le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait tout grand son parasol noir. Au delà, mais assez loin, comme un horizon de nuages moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes dont les pieds baignaient dans la Loire.

Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle regardait la pointe de ses petits souliers. Elle trouvait le temps un peu lourd, et avait bien de la peine à penser à quelque chose de suivi.

Elle se reposa un moment, quand elle eut atteint l'escalier, à l'ombre du pin parasol. Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés heureux à jouir seulement d'une si belle vue!

C'était là,--il faut que je vous en parle!--que M. Lemeunier de Fontevrault avait ménagé sous les pins, une terrasse longue d'une demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une balustrade dominant ces jardins en pelouses et en bassins auxquels huit grands jets d'eau avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban du fleuve se déroulait dans le lointain, et l'on découvrait, par les jours clairs, les toits miroitants de Saumur. Mais Ninon venait d'être piquée par un désir qui ne lui laissait à peu près rien voir des beautés du ciel et de la terre.

Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant qu'elle marchait, elle enviait le sort des femmes qui sont pressées dans leur lit par le bras d'un homme.

M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait pas, autrefois, pour raconter des aventures romaines auxquelles elle attachait alors peu de prix; ces aventures se représentaient à elle en vives couleurs, comme les livres d'enfance que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente ans. Et elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter que quelqu'une d'elles lui arrivât.

Elle en rougit, parce que les discours de Mme de Matefelon l'entretenaient dans la crainte des passions, et parce que sa vie morale était ordinaire et modeste. Mais rien ne tenait contre l'appétit déterminé qu'elle avait de se sentir baiser la bouche par quelqu'un qui appliquerait son corps tout entier contre le sien.

Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main, dans le papier de soie, contribuait à cette démangeaison, ou bien si la seule approche du bassin de l'Amour y suffisait, mais son cas présent avait une grande analogie avec la crise qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi d'automne, Dieu sait combien il y a d'années! Il ne faut pas incriminer une femme qui met de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là!

Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea dans le labyrinthe. Comme celui-ci était resté exactement dans le même état depuis le jour qu'elle l'avait vu pour la dernière fois, elle ne remarqua pas les soins secrets qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise, lorsqu'elle atteignit le bassin, de trouver là le chevalier Dieutegard.

Qu'on ne m'accuse point de placer juste en ce lieu Dieutegard, au moment même où la marquise y vient avec l'ardente envie de toucher un beau jeune homme; ce serait un procédé trop facile. J'ai pris la précaution de vous avertir depuis longtemps que le chevalier affectionnait les étangs, les rivières, les fontaines, et qu'il avait coutume d'aller à peu près tous les jours, un petit livre à la main, dans les régions du parc ornées d'eau. L'ancienne nourrice, Marie Coquelière, qui croyait aux fées et à toutes les choses merveilleuses le révérait à cause de ses goûts aquatiques qui s'allient volontiers à la poésie et aux mystères nocturnes. C'est elle qui l'avait engagé à venir là, et voici comment:

Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition au bassin de l'Amour, n'avait pu tenir complètement sa langue, malgré la prière de Cornebille, et, sans trahir toutefois la personnalité de cet homme soi-disant sorcier, elle avait dit un matin à la femme de chambre qu'elle était parvenue par hasard, en se promenant, jusqu'à un bel endroit où l'on n'allait jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi propre que s'il eût été entretenu par des anges. Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait redit en confidence au chevalier, qui se souvenait fort bien qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon l'éloignait du bassin, ainsi que Châteaubedeau, sous le prétexte que la marquise s'y baignait; il y était revenu se convaincre de la circonstance extraordinaire, et il n'avait point fait de difficulté à croire à quelque miracle dû à l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y accomplissait de fréquents pèlerinages.

Il était là, étendu tout de son long sur le sable tiède, et tenant à la main un petit livre. Il lisait, et puis se cachait la figure entre les feuillets, comme pour méditer ou pour boire avidement les paroles poétiques qui, sans doute, charmaient son coeur. Ninon le considéra un moment et le vit baiser pieusement, à la margelle du bassin, la pierre où elle s'était maintes fois assise en barbottant dans l'eau du bout de son pied nu. Comme elle n'ignorait pas qu'elle fût aimée du chevalier, elle y prit plaisir pour la première fois, et appela aussitôt le jeune homme par son nom. Il sursauta et devint plus blanc que le marbre du Cupidon.

Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui conta, non sans se moquer, la croisade de sa grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle désignait du doigt l'ouvrage de François Gillet privé de sa fleur. Elle tira celle-ci hors de la feuille de papier et la montra à Dieutegard.

Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela entre les mains de celle qu'il aimait. Pour lui, depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il la regardât beaucoup parce qu'il savait qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci lui demanda pourquoi il faisait la grimace. Il eût été en peine de le dire, mais il se sentait blessé dans la région de son grand amour.

Ninon ne comprit pas cette tendre nuance de la passion d'une âme pure, et elle le fit souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer l'objet à sa place, soit par le moyen d'une colle spéciale, soit par quelque habile procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire d'une femme de s'occuper de ces détails et offrit de s'en charger lui-même, pour lui être agréable, à la condition qu'elle voulût bien lui confier le petit paquet et n'en plus parler. Elle y consentit, et il le mit dans sa poche.

Alors Ninon le considéra comme elle n'avait jamais fait. Elle lui trouvait une figure charmante. Il avait des yeux d'un assez joli bleu, de beaux cheveux bruns, une peau à peine hâlée, à peine ombrée d'un duvet naissant, par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on puisse souhaiter d'un homme. Par cette dernière particularité, quelquefois il lui avait plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres quand il faisait la lecture à haute voix. Et elle sentait qu'elle mourait d'envie de recevoir un baiser sur la bouche.

A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une seule fois, à quinze ans, de la part d'un officier qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment de son départ, l'avait prise à pleins bras entre deux portes, et laissée ahurie, sans aucune autre émotion. Quant à Foulques, il était trop rustaud pour goûter ce genre de plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne savait comment faire pour obtenir que le chevalier la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas tant aimée, il eût bien vu ce désir dans ses yeux.

Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que c'était peu de chose et glissa le livre sous son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils coururent bientôt l'un après l'autre autour du bassin, elle heureuse de voir briller les dents du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter son attention. Il trébuchait, ne savait plus courir. Quand il sentit la main de Ninon contre lui et le souffle chéri lui effleurer le visage, il porta la main à son coeur qui battait trop fort, et la marquise dut le soutenir dans ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle s'assit à l'endroit que tout à l'heure il baisait par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, à demi pâmé, en lui mouillant les tempes avec un peu d'eau qu'elle puisait dans le creux de sa main.

Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il adorait, il eut dans le regard tant de confusion, de bonheur et d'amour, que Ninon même en fut intimidée, et, si près de lui, si autorisée à le baiser qu'elle fût par son attitude, elle se retint, parce qu'elle sentait un trop grand désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses lèvres et le beau sentiment du chevalier. Du moins, elle sentit cela l'espace d'un instant, sans que cela même lui laissât de souvenir, mais assez pour contenir un geste, enfin par ce moyen qui empêche souvent les femmes de commettre des fautes contre le tact, sans qu'on puisse leur en savoir gré.

Aussi, presque aussitôt après ce gracieux hommage rendu par les sens à l'amour, Ninon redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait attrapé chaud en courant. Il répondait:

«--Mais non, madame.»

«--Si, si», disait-elle.

Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.

Elle était de nouveau saisie par la gourmandise et elle sentait qu'elle n'y résisterait pas longtemps; mais elle espérait que Dieutegard la devancerait. Le chevalier semblait savourer quelque chose en lui-même, et le mouvement et la parole lui étaient retirés.

Elle eut de l'impatience. Elle le secoua par les deux épaules, et elle attendit, comme lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le coeur du chevalier se gonflait et aspirait la vie de tous ses membres. Les expressions de son amour s'amoncelaient aussi sous son front, mais rien que là. Alors Ninon le baisa goulûment, comme si elle l'eût voulu manger; elle lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, branlant sa chevelure à la façon d'une houppe qui répandait une poudre blanche sur les épaules de Dieutegard.

Elle avait chaviré sur lui en désordre; un de ses seins avait jailli hors du corsage ouvert très bas, et sa fleur, sensible et menue, pareille à une rose thé cueillie depuis le matin, semblait attendre la goutte d'eau qui ramène la fraîcheur première. Ninon le vit bien et ne le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit point, tant il était descendu profondément dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait cueillir au dedans de lui un étrange ravissement, comme les personnes qui viennent de mourir. Ninon le froissait tout entier de ses caresses, molestait son visage de vierge, à deux mains; lui crevait contre les dents sa gorge gonflée. Mais elle se rajusta tout à coup, en faisant une vilaine grosse moue de petite fille, puis elle lança un éclat de rire et dit sèchement:

«--Venez-vous?»

Elle prit les devants dans la tortueuse allée du labyrinthe, et il la suivit en silence.

Tout à coup, alors qu'ils allaient sortir, Dieutegard lui sauta au cou et l'embrassa avec l'audace stupéfiante des jeunes gens très timides et très émus, et il essayait de la palper comme pâte de pain dans la huche. Elle l'écarta de même que si elle ne l'avait connu de sa vie, et parut hautement offensée. Alors il demanda pardon, et fut tellement malheureux qu'il vaut autant n'en pas parler.

XV

BON! VOILÀ CHÂTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE PLUS BELLE! LE PRISONNIER SANGLANT. NINON DANS LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU ZÈLE INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVÉE DU MARQUIS. LE MARQUIS MONTE À LA TOUR. HORRIBLE ÉVÉNEMENT ACCOMPLI DANS LA PHARMACIE.

Ninon était encore toute chaude de cette aventure quand elle s'entendit héler à grands cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient l'allée des fontaines en courant. Elle apprit d'eux que Châteaubedeau était en proie à une sorte d'attaque de folie dans la tour.

Vers les cinq heures, après un grand calme, il avait recommencé le charivari de la matinée. Fleury, toujours dévoué, était remonté là-haut et avait vu par le judas que le prisonnier maniait un grand couteau pointu pareil à celui qu'il lui avait retiré précédemment. Il s'était taillé dans la figure une longue balafre qui prenait à un pouce de l'oreille droite, dévalait jusque sous le menton et laissait couler le sang en gouttière sur les dentelles du jabot. Fleury avait tenté d'ouvrir; mais Châteaubedeau, on ne savait comment, s'était barricadé à l'intérieur et annonçait à haute voix son intention de terminer ses jours. Tout le monde était à la tour, vis-à-vis de la porte inébranlable, et Mme de Châteaubedeau, remontée une fois encore, emplissait l'escalier de ses cris et n'attendait plus, des personnes assez hardies pour risquer un oeil au judas, que la funèbre nouvelle. Or on n'osait même pas regarder, parce qu'à chaque fois qu'il apercevait quelqu'un, Châteaubedeau se faisait une entaille. Thérèse, qui avait vu cela, gisait sur les marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue tomber ne valaient pas mieux qu'elle.

Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba tous ces corps, prit le temps de souffler et prononça d'une manière très intelligible:

«--Monsieur de Châteaubedeau, reconnaissez-vous ma voix?»

Châteaubedeau répondit de l'intérieur:

«--Oui, madame.»

«--Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de la marquise de Chamarante, je jure de vous passer vos caprices, pour peu que vous consentiez à m'ouvrir la porte.»

Châteaubedeau, qui ne faisait rien, même en se tailladant la figure, que par amour-propre, fut flatté, et il ouvrit.

Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles historiques, il est bien difficile de savoir si Ninon, en se liant par ce serment, y attacha le sens que personne n'hésita à entendre. Que dit-elle, en somme? La première parole qui vient à l'esprit d'une maman réduite à composer avec un enfant rebelle. Je me refuse à croire à des résolutions tragiques de sa part. C'était une si pauvre petite tête que celle de Ninon! Ajoutez qu'elle devait avoir peine à contenir les émotions diverses accumulées depuis le matin.

Toujours est-il que, peu après, on vit Ninon passer le bras par la porte entre-bâillée et sa main s'agita en manière de balai, signifiant: «Allez-vous-en, et tout ira bien.»

On releva les malades; on les descendit; l'escalier se vida et le calme se rétablit dans la tour. On eût dit qu'il n'y avait plus là-haut que les pigeons, dont les petites pattes onglées grattaient les ardoises, et qui imitaient avec leur arrière-gorge le bougonnement des cultivateurs risquant le nez dehors après l'orage.

Cependant vous vous imaginez peut-être, avec tous les gens du château, que les plus folles orgies s'accomplissent en haut de cette tour: Châteaubedeau, incarcéré pour avoir tenté de violer la marquise dans la matinée, reçoit en ses bras la même marquise, rendue, corps et biens, avant le coucher du soleil. Détrompez-vous! Châteaubedeau s'était si bien arrangé la figure qu'il ressemblait à un homme sauvage tout croisillonné des tatouages les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas plus tôt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa sur le grabat, sans mouvement. Et celui qui devait la mettre à mal lui tapa dans le creux des mains pendant un petit quart d'heure, exercice qui calma sa propre exaltation. Quand elle reprit possession de ses sens, le jour était déjà bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas à subir l'horrible spectacle. Elle se hâta seulement d'entraîner Châteaubedeau, par le plus court, à la pharmacie, et là le pansa de ses mains et l'embobelina de linges. Il avait l'aspect de ces paquets qu'on voit traîner dans les coins, les jours de lessive.

Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet appareil que Châteaubedeau consomma son forfait. Mais, avant d'exposer à vos yeux une telle extrémité, il faut vous informer de ce qui se passait en bas, chez nos gens.

Tous les témoins de la scène de l'escalier s'étaient sentis soulagés d'un grand poids, lorsque Ninon les avait rassurés en agitant son bras par la porte de la cellule. La prompte détermination de la marquise, et son succès, les sauvait de voir un garçon se suicider sous leurs yeux, ce qui n'était pas un mince avantage, et personne ne songea à en trouver tout d'abord le prix trop élevé, dût ce prix être le sacrifice de l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs, regagnait ses affaires, et le reste des événements se fût accompli sans bruit, très probablement, si Mme de Matefelon, de qui les intentions étaient pourtant excellentes, n'y eût mis la main.

Je suis porté à croire qu'il n'y a pas de plus grands perturbateurs de la paix publique que les personnes pourvues d'une conscience morale, pour peu que leur esprit soit, malgré cela, demeuré médiocre. Mme de Matefelon arrêta tout son monde au bas de la tour, et le conduisit à la chapelle, afin d'attirer par ses prières le pardon de Dieu sur madame la marquise, en «raison de l'héroïsme dont sa faute s'était, pour ainsi dire, embellie»; et elle chargea Fleury de faire tinter la cloche comme les jours où M. l'abbé Pucelle venait officier au château. Elle récita le chapelet à haute voix et en donnant beaucoup de chaleur à son accent.

Le marquis Foulques arriva de la chasse avec Chourie tandis que les prières duraient encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva ni Fleury ni un garçon d'écurie à qui remettre les chevaux. Il en confia donc la garde à son compagnon et monta à la chapelle afin de savoir ce qu'il y avait.

Une grande obscurité comblait la nef; un pauvre lumignon brillotait seulement dans le choeur, et quand les gens répondaient tout d'une voix à Mme de Matefelon, on eût juré qu'ils étaient pour le moins une centaine.

Foulques pinça par le bras la première forme agenouillée qu'il heurta et l'interrogea sans songer à contrefaire sa voix. C'était une pauvre fille de basse-cour, qui reconnut parfaitement son maître, fut terrorisée et ne sut dire que:

«--Monsieur le marquis!... Monsieur le marquis!...»

Le bruit que le marquis était là se répandit aussitôt, et Foulques avait beau demander: «Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f...?» personne n'osait lui avouer le sujet des présentes prières. Malitourne crut de son devoir de faire quelque chose; il se leva, prit le marquis par le bras et lui souffla:

«--Sortons, je vous dirai.»

L'assistance tremblait et répondait tout de travers. Mme de Matefelon s'inquiéta à son tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hésita pas à penser que le maladroit était sur le point de commettre une sottise.

Elle s'élance, renverse Jacquette qui récitait elle aussi son _Ave_, d'une petite voix pointue, la relève, l'embrasse et trouve le temps de lui glisser à l'oreille:

«--Ma chère enfant, quoi qu'il arrive, tu ne dois pas mépriser ta mère.»

Quand elle atteignit le seuil de la chapelle, le marquis était informé. Il tirait son grand nez et disait simplement:

«--Bougre de bougre de bougre!»

Mme de Matefelon lui dit

«--Soyez miséricordieux!»

Il demanda:

«--Où ça se passe-t-il?»

On le lui apprit. Tout le monde sortait de la chapelle. On le vit s'acheminer vers la tour du Nord.