Part 5
C'était le matin, de bonne heure; elles mouillaient leurs chaussures dans la rosée en trottinant par l'allée des fontaines, comme des dames qui vont à la messe. Mme de Matefelon étant sèche de nature, ayant de grands pieds et une forte idée morale, allait plus vite; Mlle de Quinsonas, malgré sa taille mince, avait du poids, vous le savez bien, et elle était partagée entre l'appréhension des risques de l'escapade, et le désir de voir et toucher de près l'objet qui méritait une entreprise si romanesque.
Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à droite, au lieu de descendre l'escalier des bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous une charmille taillée en voûte, qui vous menait fort loin; après quoi on pénétrait dans un bois de chênes où la direction était repérée au moyen de petites lunes peintes en blanc sur les troncs, presque un chemin de Petit Poucet; là commençaient insensiblement les fourrés d'ormes, d'abord clairsemés et libres, puis épais et taillés, enfin s'entr'ouvrant en une allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait, se mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements.
Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, aussitôt arrivée sous le bois de chênes; elle portait la main à son coeur, ouvrait la bouche plus qu'à l'ordinaire et soufflait de tous ses poumons. On dut marcher encore pour gagner un banc aussi éclatant de blancheur que les petites lunes, et que l'on voyait de loin. Un merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la gouvernante, à cause de ce bout de queue blanche qui sautillait en s'éloignant comme un morceau de papier que le vent emporte. Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas son sujet, parla de cette sorte de malignité d'esprit, propre aux artistes, et qui semble les pousser tous à violenter la morale dans leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point qu'il est peu d'hommes ayant accompli ce que l'on nomme un chef-d'oeuvre, qui ne porte, en sa vie et en ses travaux, la marque de cette possession démoniaque.
A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle avait vu de bien mauvaises images chez son oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du _Manuel_. Et comme elle était peu familiarisée par son éducation première avec le langage travesti des libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans les cartons de l'évêché, en termes crus à vous faire dresser les cheveux. La vieille dame ne savait où s'en mettre, et elle crut devoir prendre la défense de ces messieurs ecclésiastiques, qui parfois préfèrent souiller leur propre appartement d'immondices, plutôt que de les laisser dans la rue, exposés à corrompre des yeux innocents.
Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses doigts le long bambou du filet à papillons, et le manchon de gaze verte attrapait au-dessus de son front, en guise d'insectes, quelques essaims de ces «esprits de malignité» qui voltigent autour de nous dans l'air matinal et aussi dans bien des occasions, principalement quand on parle d'eux. Elle ouvrait ses belles lèvres humides, et son regard rejoignait quelque rêve de la nuit, interrompu par la croisade.
Mme de Matefelon fit observer que le soleil s'élevait, et l'on reprit son chemin. Aussitôt engagés dans le labyrinthe, on apercevait la statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées dans l'épaisseur des arbustes, et l'on croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le bras dans ces lunettes pour toucher le dos du petit Amour. Remarquez que ceux qui n'arrivaient point à gagner le bassin n'apercevaient jamais l'Amour que de dos. En vérité, ce travail avait été très bien fait. Et, à tout touche, on rencontrait des bancs vous invitant au repos, et destinés à vous faire gaspiller le temps. Ces dames regrettèrent bien d'avoir été en chercher un si loin, dans le bois de chênes. Vous devinez qu'elles avaient donné du premier coup dans le piège, le banc du bois de chênes n'étant fait que pour vous éloigner du labyrinthe. A combien d'autres pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un incident surprenant, qui faillit avoir des conséquences plus fâcheuses encore, ne se fût produit sous leurs pas incertains.
Elles marchaient depuis une bonne demi-heure dans le labyrinthe, tantôt chantant victoire parce qu'elles approchaient du Cupidon jusqu'à presque le toucher avec le bambou, mais rejetées par derrière par trois pas de plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans l'une des fenêtres de verdure comme on le ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante observa que la statuette se voilait par intermittence sous quelque chose de roux qui passait. Mme de Matefelon mit cela sur le compte de troubles de la vue et dit que de telles illusions se produisent fréquemment lorsqu'on s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé à son tour, elle fut témoin du même phénomène. Mlle de Quinsonas hasarda l'oeil de nouveau et poussa un cri. Le «quelque chose de roux» était une tignasse humaine. Cette tignasse humaine grossissait à chaque apparition nouvelle. Au bruit, elle s'arrêta, se fixa au bord de la lunette, comme ces bustes qu'on pose au milieu d'un cartouche, et un seul de ses yeux regardait. Mme de Matefelon, l'ayant vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba. Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le banc voisin.
La tignasse humaine, c'était Cornebille.
Que venait faire Cornebille, à cette heure, en plein coeur d'un parc où la marquise lui avait interdit de jamais reposer le pied? pis que cela, sur le lieu même où sa présence malencontreuse lui avait valu ce malheur? Puisque tout s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard. Toujours est-il que la figure qu'il présentait n'était pas pour faire bien augurer de ses intentions. Son aspect était misérable, ses vêtements troués, ses pieds nus, sa tête hirsute, son visage décharné, ses yeux, déjà disgracieux par leur défaut naturel, dévorés d'un terrible feu.
Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre se fût penché avec des gestes de bonté vers deux femmes en défaillance. Il le fit cependant, au lieu de profiter de cette circonstance pour se sauver à toutes jambes, ce qui, il me semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un malfaiteur. Cornebille donc les secourut, en commençant toutefois par la plus jeune. Il leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes d'une main qui eût fait feu à frotter du bois, et, tout en se livrant à cette besogne charitable, il les rassurait de la voix, il les implorait plutôt, demandant à ces demi-mortes de ne point trahir son secret.
Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, remit assez bien ses traits, dès qu'elle put ouvrir l'oeil, et elle l'appela par son nom pour l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses genoux. Cette attitude rassura pleinement la gouvernante. Toutes deux demandèrent à l'homme:
«--Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?»
Cornebille n'expliquait rien et continuait à implorer de ces dames qu'elles gardassent le secret.
«--Mais que faites-vous là?» répétaient-elles.
Il les pria alors de le suivre et les mena promptement, et sans hésiter sur le choix des allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le labyrinthe lui était familier et furent en même temps très étonnées de trouver en si bon état un endroit à peu près abandonné, et depuis si longtemps, par la marquise. Le marbre du Cupidon était pur et luisant comme au premier jour; pas une feuille ne tachait le miroir de l'eau, pas un brin d'herbe le tapis de sable, pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela, sans doute, eût été beaucoup plus beau livré aux seuls soins de la nature; mais Mme de Matefelon était fort sensible à cette propreté, et elle la faisait remarquer à Mlle de Quinsonas, qui ne l'eût peut-être point vue, occupée qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du jeune Amour.
La vieille dame tira de sa poche le petit marteau et, sans plus admirer la circonstance providentielle qui venait de la conduire comme par la main jusqu'en ce lieu difficile, elle se mit en devoir d'accomplir sa mission. Elle dit à Cornebille:
«--Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous ne voulez pas que je révèle votre présence dans le parc; c'est très bien: quoique je ne comprenne absolument rien à l'intérêt qui vous pousse à entretenir cet endroit aussi net qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre pas dans ce mystère. Je me tairai donc, à condition que vous me rendiez le petit service d'atteindre le piédestal de la statuette, selon le moyen que vous possédez, puisqu'elle est si bien époussetée. Je vous confierai cet outil et guiderai moi-même votre travail.»
Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit ce qu'on exigeait de lui. Il demanda s'il s'agissait là d'un ordre de la marquise. Mme de Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en présence de la gouvernante, répondit que non. Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et qu'il préférait que l'on trahît son secret. Il se redressa en prononçant ces mots, et sa physionomie, d'ordinaire si déplaisante, s'ornait, ma foi, d'une certaine beauté, tant il était ferme et respectueux dans toute son attitude. Mme de Matefelon lui mit dans la main un écu de six livres. Il demanda si c'était Mme la marquise qui lui faisait remettre cet argent, pour prix des services rendus nuitamment à l'endroit préféré de Mme la marquise. On lui répondit encore non. Il se frappa la poitrine et dit que c'était son plaisir de servir Mme la marquise, du ton d'un mousquetaire qui va mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent pour un hâbleur, mais n'obtinrent rien de lui, sinon qu'il s'en allât.
Une fois seules, elles se regardèrent, ou, pour être plus exact, Mme de Matefelon regarda Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de vue le but précis de la croisade.
La marraine de Jacquette considérait les ravages que la statuette eût pu produire sur l'âme de sa filleule, puisque l'effet en était si grand sur une personne déjà mûre et de vertu éprouvée. Elle en fut fortifiée dans son dessein et conçut par là même le moyen de le réaliser.
Elle toucha l'épaule de la gouvernante et lui dit qu'il fallait passer cette eau et faire à elles deux l'ouvrage.
«--Veuillez retirer vos habits, dit-elle; pendant ce temps je me détournerai et prierai Dieu qu'il bénisse notre entreprise.»
Nous imiterons la discrétion de la vieille dame, bien que plusieurs puissent regretter à bon droit de ne pas faire plus ample connaissance avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai pas un mot parce que le tableau que je découvrirais en ce moment ferait un hors-d'oeuvre au cours de mon récit.
Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle, elle en gravit les degrés sous-marins, puis sortit de l'eau en se cramponnant à l'Amour. Elle attrapa adroitement le marteau, quoique bien émue, à plusieurs titres, car elle avait aussi grand peur de perdre sa place si jamais Ninon apprenait ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle poussa un gros soupir et chercha la position la plus favorable. Mais voilà que, lorsqu'elle l'eut trouvée, elle n'osait pas porter sa main sur l'objet. Mme de Matefelon l'excitait du rivage et tendait à bout de bras le filet.
«--Courage, Mademoiselle Dieu vous voit!» lui cria-t-elle.
Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas, qui était pieuse et pudique, fut gênée; sa figure, comme celle des petites filles, prenait une expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle ne se mouillât de larmes.
Enfin, saisissant à pincée le relief, elle l'abattit d'un coup sec, comme fait un maître d'hôtel d'une pièce montée de nougat. Un second coup suffit à l'achèvement de l'oeuvre. Les tristes débris creusèrent la gaze du filet en un longue pointe que retira vivement Mme de Matefelon.
Mais l'Amour, tout meurtri qu'il était, en regardant la blanche petite plaie de son ventre, souriait, soit du néant d'un endroit naguère si riche de fruits, soit du néant de l'ouvrage de ces femmes.
XIII
LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE DE MOELLONS DE LA TOUR DU NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT SOUVENT LES SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.
Revenons à l'affaire de Châteaubedeau.
Lorsque ce gamin descendit l'escalier du cabinet de toilette, Ninon fut saisie d'un éclat de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de Châteaubedeau, qui couchait dans les environs et avait pour l'heure M. de la Vallée-Chourie sous la main, dépêcha celui-ci aux nouvelles. La mère du coupable fut donc informée promptement et résolut de se montrer très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement qu'une chose, à savoir que son fils n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont elle eût été fière.
Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas l'événement, à sa façon. Marie Coquelière allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux; Fleury croyait devoir s'en ouvrir au marquis. Foulques donnait un coup de pied au derrière de Fleury pour lui apprendre à parler quand c'était l'heure de partir pour la chasse, pestait contre Chourie toujours en retard et, après un coup d'oeil satisfait à son équipage, s'éloignait allègrement du côté des bois de Bourgueil.
Mme de Châteaubedeau se rendit chez la marquise pour lui exprimer ses regrets et son désir de punir son fils sévèrement. Elle avait si peur qu'on ne la priât de retourner à sa terre, qu'elle se hâta d'indiquer elle-même le châtiment le plus pénible à l'amour-propre du jeune homme, et c'était de le traiter comme un enfant, de le mettre au cabinet noir.
L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour le lieu de la peine une petite pièce située tout en haut de la vieille tour du Nord, non point tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant jour par des meurtrières, d'aspect rébarbatif, et ayant servi de prison pour d'authentiques huguenots.
Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le tenant par les poignets, car il eût envoyé promener toute autre personne, et à cette époque c'était une grave affaire que de lever la main contre l'auteur de ses jours. Il faut dire que Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir choisi ce lieu élevé, car elle eut beaucoup de mal à grimper jusqu'au haut de la tour, par un escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée, la malheureuse, de marcher à reculons afin de tenir le vaurien qui, s'il respectait sa mère, du moins ne se faisait pas faute de lui donner un véritable cul-de-plomb à traîner.
Tout le domestique mâle suivait pour prêter main-forte, le bon Fleury en tête, portant la main à son endroit meurtri, mais néanmoins goguenard, mal convaincu de la grandeur du crime qu'il contribuait à châtier, et traitant volontiers de «fameux luron» le page qui avait eu le front de tâter la peau de la marquise.
La porte de la geôle était munie d'un judas où tout le monde se haussa pour voir le prisonnier, dès que les gros verrous furent tirés. Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, d'esquisser quelques pas de danse sur le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher par les meurtrières, le plus loin qu'il put. On avait, comme d'usage, disposé contre la muraille une cruche à eau et un petit siège de bois à trois pieds qui supportait une miche de pain bis; un grabat achevait de donner à ce lieu la figure classique des cachots. Quand on vit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire, chacun redescendit et l'on déjeuna tranquillement, malgré l'absence du marquis et de Chourie partis pour la chasse.
On touchait au dessert quand le bon Fleury ayant frappé à la porte, vint prévenir la marquise que le jeune Châteaubedeau faisait un grand vacarme dans sa tour et jetait des moellons par les meurtrières, à donner à croire qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres tombaient dans la cour des communs; l'une d'elles avait atteint à la tête un petit de Marie Coquelière qui braillait comme un damné dans l'enfer. Ces dames voulurent aussitôt voir le pauvre petit blessé et jouir en même temps du coup d'oeil de cette avalanche de moellons vomis par la tour du Nord.
Marie Coquelière tenait entre ses jambes le moutard barbouillé de mûres jusqu'aux yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une chatière et d'où sortaient sans répit des beuglements assourdissants. La mère prévoyante lui appliquait sur la tempe une pièce de deux sols fermement liée avec un mouchoir, dans le but d'empêcher la chair de se soulever en bosse.
L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre celui de la cour, où tous les gens du château, abrités de leur mieux, étaient réunis et regardaient comme un prodige céleste la mince fente de muraille d'où s'échappaient, à intervalles presque égaux, des cailloux de la grosseur du poignet, lancés vigoureusement et qui, suivant une trajectoire invariable, frappaient les vitres des écuries, où l'on entendait les chevaux hennir et ruer sans qu'il fût possible de les secourir sous ce feu.
Ninon dit à Fleury de monter chez le prisonnier et de transiger avec lui, au besoin de lui ouvrir la porte; car enfin, à tout prendre, mieux valait un châtiment incomplet que les dégradations de ce forcené. Mme de Châteaubedeau joignait ses lamentations à celles du jeune Coquelière et envisageait avec angoisse la nécessité de hisser de nouveau jusque là-haut ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait point.
Fleury revint, un oeil poché, les doigts en sang, un grand couteau pointu à la main. On crut qu'il avait tué le page. Mais il raconta, en soufflant, qu'au contraire il avait arraché à celui-ci le présent couteau, moyennant lequel le «luron» dégradait un pan de muraille récemment restauré en petit appareil, lorsqu'on avait coiffé la tour d'un pignon d'ardoises. Le prisonnier réduit à ses seules mains, on pouvait espérer la paix. Marie Coquelière pansa le pauvre Fleury. Et à mesure que l'on considérait les linges blancs dont s'enveloppaient les deux premières victimes de Châteaubedeau, une sorte de considération naissait dans les esprits pour ce garnement qui, du haut de la tour, mettait tout le château en émoi.
On profita du calme pour aller voir par le judas. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,--dont je ne parle pas souvent parce que leur conduite privée me déplaît,--furent les premières dans l'escalier; Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne, et la grosse belle maman elle-même, à son corps défendant, y allèrent. On gravissait malaisément et une à une les marches étroites, peu éclairées, et les pieds enfonçaient dans la fiente des colombes, ou écrasaient comme des grains de millet les petites crottes desséchées des souris. Soudain l'une des deux belles-soeurs poussait un cri parce qu'elle avait touché un insecte mou qui rampait sur la muraille, l'autre parce qu'elle avait senti un baiser sur le cou, ou bien c'était Mlle de Quinsonas qui geignait parce que M. de Malitourne la pinçait, dans les sombres passages.
Fut-ce le grand benêt qui lui communiqua sa malchance? Voilà-t-il pas qu'après que tout le monde eut mis l'oeil au judas et contemplé Châteaubedeau, et tandis que déjà la plupart redescendaient faute d'intérêt, Châteaubedeau s'avise qu'il est épié par la grille traîtresse. Il rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen de jouer un tour fameux qui demeure inscrit dans les mémoires. Il ne se frappe pas le front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne pas la cruche à eau. D'un geste rapide, il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrète ouverture.
C'était Mlle de Quinsonas qui regardait dans le moment, et d'autant plus attentivement que le geste premier du jeune homme l'avait intriguée, captivée même, on peut le dire, et qu'elle s'était appliqué les deux mains en oeillères, sur chaque tempe, afin d'en accaparer tout pour elle.
Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe et l'interrogeait sur le spectacle, fut très surprise de la voir s'écarter du judas si vivement et la figure trempée comme une lessive. Précisément, la gouvernante venait de la prier de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant rien, disait-elle, que tirer de sa poche son étui à chapelet. Le liquide coulait en trois grosses larmes inégales et dorées, le long de la porte du cachot, et Mlle de Quinsonas, au comble du dépit, tamponnait à l'aide de son mouchoir sa gorge abondante, où de minces ruisselets charriaient la poudre.
«--Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez pris pour l'étui à chapelet.»
Malitourne se trouva encore assez haut dans l'escalier pour recueillir le propos. Il remonta quelques marches pour en avoir l'explication et la trouva sur la figure humide et décomposée de la pauvre gouvernante. Quatre à quatre il redescend les marches et jette la nouvelle qui dégringole en spirale dans le colimaçon.
Mme de Châteaubedeau ne put s'empêcher de pouffer, malgré son essoufflement et malgré l'outrecuidance de l'action commise par son fils. Les deux belles-soeurs ne se tenaient pas de gaieté. M. de la Vallée-Malitourne croyait avoir enfin, une fois en sa vie, eu la langue heureuse. Mais, quand le propos heurta Mme de Matefelon et la marquise, l'infortuné reprit conscience de son destin.
Ninon, qui, personnellement, n'était rien moins que bégueule, reçut un coup très pénible. Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle souffrit plus que Mme de Matefelon, qui n'était choquée que dans ses principes, tandis que Ninon l'était dans sa pudeur maternelle. Il faudrait être une bien vilaine femme pour ne pas admettre ce sentiment. Ninon fut légère et souvent coupable,--vous n'avez pas fini de vous en apercevoir,--par suite de son défaut d'éducation, mais le fond de sa nature était bon et, presque toujours, son premier mouvement excellent.
Elle entra donc dans une grande colère, et, en dépit du fâcheux état où se trouvait la gouvernante, elle la gourmanda vivement pour n'avoir pas su prévenir une telle inclination d'esprit chez Jacquette, et la somma de lui indiquer où sa fille avait puisé une documentation physique aussi scandaleuse.
Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux qu'elle n'enseignait pas à l'enfant un iota qui ne fût contenu dans le Manuel de Mgr de Trélazé; que, d'autre part, elle ordonnait à Jacquette de baisser les yeux en passant devant les tapisseries ou les toiles représentant des figures immodestes, et qu'enfin elle lui faisait vivement prendre une contre-allée dès qu'elle apercevait dans le parc soit un de ces messieurs, soit un homme de peine, rendus pareils par le commun besoin des épanchements naturels, plantés en échalas contre un tronc d'arbre, ou immobiles comme une fontaine.
Mme de Matefelon, qui connaissait le beau dévouement de la gouvernante, voulait venir à son secours et ne savait comment faire. Ninon trépignait, devenait rouge, parlait à tort et à travers, voulait à toute force que l'on répondît à la seule idée qui lui demeurât dans son emportement, à savoir comment sa fille avait eu connaissance de ce que Mlle de Quinsonas prenait pour un étui à chapelet.
Tout à coup Malitourne, inspiré, se frappa le front et dit:
«--La statuette!»
Mme de Matefelon et la gouvernante tremblèrent. Mais la colère de Ninon redoublait, car l'évocation de la statuette lui prouvait qu'elle avait pu elle-même, par sa complaisance pour l'ouvrage de marbre, contribuer à molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on pas prévenue de ce danger, dès avant la naissance de l'enfant? Plus elle était convaincue de la culpabilité de la statuette, plus elle s'acharnait à démontrer l'innocuité du lointain Cupidon.--«Et le labyrinthe?» disait-elle.--«Beau jeu pour une enfant! Sa nourrice a dû l'y mener tous les jours!» Enfin, chacun chargeait l'Amour de marbre afin d'innocenter la pauvre gouvernante. Un sombre remords se dissimulait maintenant sous la colère de la marquise. Mme de Matefelon s'en aperçut, et comme elle était la conscience même, elle se résolut, afin de tout concilier, à un coup de théâtre.