La leçon d'amour dans un parc

Part 4

Chapter 43,879 wordsPublic domain

Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop haut montée sur jambes, apprécièrent la discrétion de sa tenue, et, malgré les hommages que les hommes lui rendaient, se rallièrent à elle, tant elle semblait les recevoir avec candeur et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air d'entendre un compliment, laissait tomber une oeillade dans son corsage comme en un puits perdu, et arrêtait au bon moment un geste indiscret, mais en ayant l'air d'attraper des mouches.

Un tact si parfait lui conquit la confiance absolue de la marquise, voire celle de Mme de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent entièrement sur elle du soin de Jacquette; et l'on fut tellement tranquille à ce point de vue-là, qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le fameux esclandre qui avait motivé l'intervention d'une nièce d'évêque: la petite allait et venait dans le château, dans les corridors, les jardins, à l'office ou à table, et il semblait à tous que les influences les plus fâcheuses dussent être paralysées par la seule présence de la gouvernante.

De toutes les personnes de la maison, Jacquette était celle qui l'appréciait le moins. Elle apprenait à mentir et à dissimuler pour le plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure la figure toujours trop pareille de Mlle de Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec sa gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée à l'escalier qui mène aux jardins bas, elle virait brusquement et remontait, les jambes à son cou, sous le prétexte qu'elle avait oublié son mouchoir, la passementerie à parfilage ou le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt fait de mettre une bonne distance entre elle et Mlle de Quinsonas, de qui elle escomptait le train de derrière alourdi, et, quand elle savait ne plus figurer aux yeux de celle-ci qu'une quille bleuâtre au bout de la longue allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui tirait la langue. A qui la rencontrait essoufflée, elle feignait l'émotion et disait que sa gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au pied du grand vase où il y a des hommes poilus qui ont une petite queue pointue de chaque côté»; et elle lui faisait porter des élixirs par quelqu'un de ces messieurs, qui, en la courtisant, la mettaient au supplice, car elle craignait sans cesse d'être compromise.

X

ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA CHAISE PERCÉE DE NINON QUI, PAR UN TOUR SINGULIER, CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM D'UN PUR AMOUR.

Si vous vous souvenez du propos que Jacquette avait tenu à table et qui nous a valu l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez penser qu'il n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd et que ce vaurien de Châteaubedeau avait dû pour le moins en tirer fortement vanité. L'idée était venue à quelqu'un de le donner pour amant à Ninon! Et par le hasard de la présence d'un petit perroquet, cette idée était maintenant si répandue qu'elle semblait avoir fait le tour du monde. Le chevalier Dieutegard qui adorait Ninon en secret, et la femme de chambre, Thérèse, qui aimait caresser Châteaubedeau la nuit, lui manifestaient de la jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui, il n'avait pas hésité à glisser dans l'oreille de l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée sans feu». Dieutegard, enclin aux interprétations chagrines croyait au feu, mais non Thérèse.

Cette fille servait la marquise de trop près pour ignorer qu'elle n'avait pas d'amant. Car enfin, et je ne sais si vous le remarquez, Ninon, qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne de la maison qui se conduit le mieux.

Thérèse se prêta donc à l'accomplissement d'une fantaisie que ce petit drôle de Châteaubedeau eut le toupet de lui proposer et qui consistait à l'introduire subrepticement dans la chambre de Mme de Chamarante.

Elle le laissa monter derrière elle, un matin, sans trahir un geste de dépit ou de jalousie; Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait dans les parties protubérantes, ce qui faisait souffler la malheureuse sur le chocolat de la marquise, la bouche en cul de poule, pour ne pas crier.

On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, qu'une toile de Jouy à vignettes rouges séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau de se faufiler derrière la toile et de s'y tenir coi jusqu'à ce que la marquise vînt à sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre sous un prétexte qu'elle saurait dénicher, la finaude.

Avant de se cacher, il huma les petits pots épars sur le marbre, toucha les peignes, enfonça le nez dans la poudre et se rougit les lèvres. Il était plus ému qu'il n'eût voulu le dire et éprouvait le besoin de faire beaucoup de choses, successivement ou confusément, plutôt que de rester tranquille. De ce qu'il ferait quand il se trouverait nez à nez avec la marquise, il ne savait rien exactement. Il était prêt à tout, mais ignorait à quoi. Il ne débutait pas dans les entreprises; aucune de ses prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer avec celle-là. Il imaginait un grand roulement de tonnerre: la foudre tombe; elle vous dérobe votre montre au gousset, vous met le feu à la perruque, ou vous coupe en deux comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se voyait surtout racontant l'exploit à Dieutegard, de ce ton calme, ou refroidi, duquel on narre un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines.

Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds un velours; il cligna de l'oeil au trou de la serrure, qu'une clé posée tout de guingois rendait impropre à laisser distinguer quoi que ce fût; il écouta et entendit Ninon qui ânonnait, la bouche pleine, quelque chose comme: «ê... ô... ê... ô... bulu... bulu... bulu...»; puis, la cuillerée de chocolat passée, la marquise articula: «Bougresse! que c'est chaud!...» Thérèse murmurait des excuses; Ninon s'emportait et évacuait de ces mots particuliers à l'humeur du réveil et qui s'allient si peu avec la pureté universelle du matin. Quand Ninon eut mangé, elle poussa un petit «han!» de satisfaction, et tout s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un air frais par la serrure.

Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau qui, surpris, tombe à la renverse.

«--Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son lit la marquise.

«--Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine à retenir un éclat de rire; «c'est le couvercle de la chaise de Madame la marquise que Madame la marquise avait sans doute laissé ouvert.»

«--Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui saute à bas de son lit et accourt, tandis que Thérèse pousse le garnement derrière la toile, comme un paquet de linge.

Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura là, un moment, debout. Elle avait l'oeil brouillé encore, et elle se grattait à travers la chemise qui montait et descendait du genou à mi-cuisse, selon les mouvements de la main.

Châteaubedeau reprit ses sens au milieu de robes, de jupes, de caleçons soyeux et parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon, qu'il entendait marcher, là, tout près, et pieds nus. Il y parvint par une crevasse qui trouait le visage d'une bergère assise élégamment sur une gerbe de blé écarlate.

Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit, allait et venait sur le parquet frais qui flattait la plante de son pied grassouillet, car elle semblait faire fi des mules tenues à la main par Thérèse.

Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située au fond du cabinet, et revenait face à Châteaubedeau en se caressant le corps avec sollicitude, notamment dans la région abdominale, comme on fait d'un fruit pour en éprouver la maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois le sol; son angoisse était répétée sur le visage de la fidèle Thérèse. Tout à coup, elle troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, et son regard s'éclaircit, tandis que la femme de chambre, rassérénée, posait les mules sous les talons de sa maîtresse.

On entendit un bruit pareil à celui qu'un enfant produit en soufflant, les lèvres serrées, dans une bouteille vide, sans en boucher hermétiquement le goulot. Thérèse hocha la tête et dit avec compétence:

«--Autant de perdu.»

La marquise, d'un mouvement de dépit, envoya promener les deux mules, et ses talons nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair des mollets et des cuisses.

«--Madame la marquise reconnaîtra, dit Thérèse, que j'avais prévenu Madame la marquise que c'était le jour de sa rhubarbe.»

Ninon, les coudes aux genoux, les deux poings appuyés contre les joues, rougissait et dardait un oeil cruel. Thérèse lui conseilla de se cogner sur les genoux, en se fondant sur l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, qui n'obtenait de sa femme aucune selle hormis par cette méthode toute mécanique. Et Ninon abaissa les poings, fort gravement, sur ses genoux arrondis et lisses comme de belles pommes de Calville. Pour l'exciter, la femme de chambre battait la mesure en frappant l'une contre l'autre, par la semelle, les petites mules vagabondes qu'elle venait de quérir au bout de la pièce.

Enfin la méthode Goubin fut couronnée de succès, et Thérèse, se penchant avec intérêt sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle devait à Madame la marquise, elle eût juré que Madame la marquise avait rendu des noix grollières.

Ceci fait, elle poussa prestement le meuble béant, jusque sous la tenture de Jouy, selon un dessein assurément prémédité et dont Châteaubedeau sentit toute la malice à son endroit. D'accroupi qu'il était, il se releva d'un bond et pinça si fort le bras de la pauvre fille qu'elle cria.

Ninon, qui se trouvait à califourchon sur un bassin de faïence rouennaise, et regardait devant soi avec des yeux de carpe flottante, fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du page au moment où il se mettait debout. Elle démêla la farce et, comme elle n'était point femme à se troubler pour la présence d'un homme dans sa chambre, elle dit seulement «Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné, ses lèvres rougies, et il n'osait seulement pas lever les yeux sur la marquise, tant il était penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta avec adresse, en pleine figure, son éponge souillée d'une eau saumâtre.

Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de taquiner un lecteur pudibond, que je vous ai raconté cette scène, mais bien pour que vous croyiez davantage à mon histoire, car vous savez de reste, comme dit Montaigne, que «nous avons beau nous monter sur des échasses, encore faut-il marcher de nos jambes, et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous assis que sur notre derrière». Les marquises, même dans les contes, sont sujettes à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma part, le goût des nobles récits; j'avoue n'être tout à fait heureux que lorsque le ton se hausse et qu'une belle gravité se répand sur ma page; mais je ne puis m'offrir cela qu'au prix de maintes humiliations, car je ne sens bien vivre un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une de ses petitesses.

Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas celui qui transpose les cent misères du corps et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui qui s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques? Le parler de tous les jours m'émeut plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai que la poésie, comme tout art, doit s'élever vers le ciel sous peine d'être reniée des hommes à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol d'un talon ferme.

Et vous allez voir tout de suite comme la chaise percée de Ninon va nous éclairer sur les sentiments de deux jeunes gens rivaux, plus et mieux que n'eussent fait de longues dissertations amoureuses.

Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend en s'essuyant, crachant, grommelant, tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis qu'abîmé par la marquise, raillé par une femme de chambre!

Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier Dieutegard, qui rôdait toujours sous les appartements de Ninon. A la vue de Châteaubedeau, Dieutegard fut tenté de fuir et également tenté de s'approcher, de lui parler et de l'entendre prononcer le nom de celle qu'il aimait. Certes, il était dévoré de jalousie, mais le sentiment de sa grande timidité l'entraînait, non sans une miette d'admiration, vers celui qui osait toucher l'objet de son culte. Car il ne doutait pas qu'avec cette mine défaite, Châteaubedeau ne sortît du lit de la marquise. Il lui souhaita donc le bonjour, mais n'osa rien lui demander.

L'autre, tout en rajustant son habit, prenait cet air fat et lassé des jeunes blancs-becs qui viennent de livrer un assaut galant. Il souffla, en gonflant de grosses joues.

«--Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.»

Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau ajouta:

«--Peste soit des alcôves!»

Dieutegard ne bronchait pas.

«--... Avec leurs poudres et leurs parfums...»

«--Qui a des poudres et des parfums?» dit enfin le chevalier.

Châteaubedeau de ne point répondre. Il mit les deux pouces aux aisselles et cracha loin.

«--Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai soupé!»

Dieutegard pensait à Ninon; il rougit que l'autre la mêlât au nombre des femmes. Mais Châteaubedeau était ouvert; il parla tout net de Ninon et raconta que cette femme insatiable ne pouvait se résoudre à se séparer de lui le matin et l'obligeait à assister à sa toilette intime. Il dit avec une grande précision tout ce dont il avait été témoin effectivement, et il prenait chaque chose si bien par le menu que Dieutegard ne doutait pas qu'il dît la vérité.

Mais, par le merveilleux privilège de l'amour, le chevalier ne retenait rien des réalités décevantes dont un balourd affligeait une personne chérie, et l'injure faite à son idole l'élevait encore plus haut dans la région imaginaire où il avait coutume de l'honorer.

Il pensa un moment souffleter son camarade; il en fut retenu, non par la peur, mais par la crainte de perdre à jamais Ninon s'il endommageait ce garçon aimé d'elle. Il le pria donc seulement de ne plus lui parler de ce sujet; et, s'étant calmé, il lui demandait aussitôt après des détails nouveaux, car il s'enivrait d'entendre parler de Ninon, même de cette manière.

La voix de la marquise, au-dessus de leurs têtes, fit fuir Châteaubedeau et retint au contraire le chevalier. Cette voix se répandait sur toute sa personne comme un baume, et, toutes les fois qu'il l'entendait, il avait l'idée que, si elle ne s'adressait pas à lui, pour le combler d'expressions de tendresse, c'était par suite d'un malentendu qui ne saurait tarder à être dissipé, car il le méritait bien. Et il était sans cesse repossédé par l'espérance.

XI

LE BARON DE CHEMILLÉ DONNE À JACQUETTE UNE POUPÉE NOMMÉE POMME D'API.

M. le baron de Chemillé arriva un matin avec un paquet sous le bras, et demanda où était Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa leçon sous les charmilles, et il l'aperçut en effet, en même temps qu'il entendait un petit son de voix aigrelet maintenu sur la même note, puis interrompu soudain, pour se relever identique: le bruit d'une mécanique, si vous voulez bien, dont le mouvement serait gêné à intervalles égaux par un méchant grain de sable. En avançant, le baron observa que Jacquette, qui marchait à côté de sa gouvernante, perdait le pas, comme par hasard, environ toutes les deux minutes, et tirait à Mlle de Quinsonas une langue rose, de la longueur de la main. Il retint lui-même son pas, pour ne point empiéter sur le temps consacré à l'étude, et s'assit sur le premier banc. Là, il posa à côté de lui le paquet, tira sa tabatière et s'offrit une prise. Puis il parla haut, selon sa coutume.

«Je suis content, dit-il, d'avoir décidé de donner à ma filleule une poupée, car j'estime que la figure de carton peinturluré qui est enfermée là-dedans sera plus profitable à cette enfant que quatre demoiselles de Quinsonas. Ce qu'il faut à Jacquette, ce n'est pas un précepteur, c'est une amie, ou, à défaut, une bonne, mais à qui elle puisse parler à coeur ouvert. La femme ne se développe qu'autant qu'elle peut épancher les petites affaires de sa tête et de son coeur, et elle ne s'ouvre tout à fait qu'à quelqu'un qu'elle sent inférieur ou tout au plus égal à elle. C'est à cette condition qu'elle ne ment point. Il est inutile, lorsque nous causons, que notre interlocuteur nous écoute et nous réponde: qui ne sait que de cela nous ne tenons nul compte? Qu'il ait l'air de nous entendre, c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes assurés, à partir d'un certain âge, que les poupées ne nous entendent point: c'est pourquoi nous les délaissons. Mais ma filleule ne sait pas cela encore; elle formulera devant cette figure complaisante ses impressions et sa pensée; elle apprendra par là qu'elle a des impressions et une pensée, autrement dit prendra conscience de soi-même, ce qui n'est jamais facile sans le miracle des mots et la magie de la forme. Car, contrairement à beaucoup d'esprits distingués, je suis porté à croire que rien n'existe, même au plus profond de notre intimité, tant que l'expression verbale ne l'a pour ainsi dire fécondé et fait éclore à la lumière. Mais c'est là un sujet qui m'entraînerait fort loin. Contentons-nous d'avoir l'air d'un bon parrain qui paie un joujou à sa filleule, sans plus.»

Le baron remit sous son bras le paquet et s'avança vers ces demoiselles au moment où Jacquette venait de recevoir une verte semonce, pour être incapable de citer dans leur ordre les trois vertus théologales.

«--Mademoiselle», dit-il en saluant Jacquette aussi bas que possible, «je vous fais bien mes compliments, car une fille vous est née.»

«--Comment! dit Jacquette; mais je ne suis pas mariée?»

«--C'est juste, dit le baron, aussi cette fille n'est-elle qu'une poupée.»

«--Ah! dit Jacquette, voyons-la.»

«--Quel nom allez-vous lui donner?»

Jacquette répondit sans hésiter, comme si ce nom eût été choisi de toute éternité:

«--Pomme d'Api.»

«--C'est un nom qui lui va bien», opina Mlle de Quinsonas, «car elle a joliment bonne mine.»

«--Oh! dit Jacquette, c'est sans doute qu'elle vient de naître; les petits lapins sont bien plus rouges que cela... Quand est-elle née, mon parrain?»

«--Heuh!... Hier au soir, à la brune.»

«--C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais tant de mal à boutonner ma ceinture, ces jours derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je vous élèverai sévèrement. Et, pour commencer, vous ne verrez personne au château.»

«--Oh! pourquoi cela?» dit le baron.

«--Ah bien! merci! elle en apprendrait de belles!»

«--Méfiez-vous, dit le baron; c'est une fille intelligente.»

«--Qu'est-ce qu'elle sait déjà?» demanda Jacquette.

«--Rien du tout.»

«--Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est intelligente?»

«--L'intelligence ne consiste pas à avoir appris beaucoup, mais à être apte à tout deviner.»

Jacquette fut très contente de sa fille Pomme d'Api, en ce sens qu'elle s'amusa beaucoup à la gronder et à la battre. Elle la prenait sans cesse en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât était une curiosité sans répit. Pomme d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur toutes choses, et, comme les enfants ne doivent rien connaître, ce n'était pas une sinécure que de faire entendre raison à cette poupée.

«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle dans ses bons moments, si tu dois continuer à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une gouvernante; elle saura bien te fermer la bouche. Une fois pour toutes, tu ne dois m'interroger que depuis la création du monde jusqu'à Noé, parce que je n'en ai pas appris plus long. Quant à ce qui est des personnes qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as pas idée de l'énormité que tu commets en me demandant sans cesse ce qu'elles font avec leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries, leurs yeux en coulisse et cette manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière des dames. Apprends, Pomme d'Api, que les grandes personnes ont le droit de faire entre elles les plus grosses malpropretés. Je ne sais pas ce qu'elles font; mais aux précautions qu'elles prennent pour nous le cacher, il faut que cela soit abominable. Tu as de la chance d'être une poupée, toi, tu resteras toujours honnête... Tu me demandes s'ils sont tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de douze ans, sauf M. le Curé et Mlle de Quinsonas. Et plus ils vieillissent, pires ils sont! Tu ne te doutes pas de ce qu'on dit de mon parrain de Chemillé! C'est à ce point que, quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne de t'avoir eue d'une de ses soubrettes. Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu as des odeurs de graillon!»

XII

MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS PARTENT EN CROISADE, DE BON MATIN, AVEC UN PETIT MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET EXÉCUTENT UNE OPÉRATION ÉTRANGE, CRUELLE ET DÉLICATE.

Vous vous souvenez que Mme de Matefelon avait vu d'un très mauvais oeil la statuette de l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient se baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis du petit dieu impudique augmentèrent, cela va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de courir dans le parc. Elle avait pris un assez grand ascendant sur Ninon, qui ne demandait qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya d'en user pour faire abattre cette innocente figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. Elle se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de Fontevrault le respect des beaux ouvrages d'art,--quoique, entre nous, elle n'y entendît goutte,--et elle gardait aussi, dans un coin secret de sa jolie tête, le souvenir de cette heure d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés, où elle avait éprouvé une si vive tentation d'approcher du Cupidon pubère.

«--Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait Mme de Matefelon. «--Allons donc! avait répliqué le baron de Chemillé qui se trouvait toujours là au moment voulu, c'est une solution disgracieuse.» Et il fournit l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant l'approbation de Mme de Matefelon: établir autour du bassin un labyrinthe, tel qu'il était de mode d'en avoir dans les anciens jardins français.

Un maître jardinier de Chinon apporta des dessins à choisir; on adopta le plus compliqué, et le petit bois inextricable fut planté le prochain hiver.

On respecta le bouquet d'arbres de haute futaie environnant la colonnade, mais pour l'atteindre il fallait connaître le secret du labyrinthe, sous peine de se perdre une demi-journée dans un dédale d'allées et de contre-allées sans issue. Le système de clôture fut efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à triompher de la difficulté, et elle ne retourna plus jamais au bassin.

Mme de Matefelon prit un jour à part la gouvernante et lui confia ses angoisses. Elle lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect innocent, et ajouta qu'elle tremblait que sa filleule ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse allée et ne tombât sur la statue «narguant le ciel d'un geste obscène qu'une femme ne saurait imiter», telles étaient ses expressions.

Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée, une campagne non dépourvue de hardiesse. Il s'agissait de briser ce geste sans endommager autant que possible l'oeuvre d'art, rendue par cette opération aussi inoffensive à contempler qu'un saint Sébastien, par exemple, bien que les formes de ces jeunes gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent beaucoup trop, à son gré, de la nature.

A l'heure convenue, la marraine de Jacquette et Mlle de Quinsonas partirent pour leur croisade, munies d'un marteau, arme offensive, et d'un filet à papillons pouvant servir à donner le change sur leurs intentions, si elles étaient rencontrées, destiné en réalité à recueillir les «pièces» à l'instant de leur chute, afin qu'elles ne s'égarassent point dans le bassin pour en être exhumées quelque jour à la faveur d'un curage, ou pour blesser le pied d'une des jeunes femmes, si par hasard la fantaisie les prenait de revenir se baigner ici.