Part 3
Il est vrai qu'il s'était produit quelques interruptions dans le séjour de tout ce monde-là, à Fontevrault. Par décence, chacun retournait chez soi l'espace de quelques mois, et c'était autant de perdu pour la conquête. Mais cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme de Châteaubedeau fût une femme à opposer une résistance opiniâtre. A vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie était d'une hésitation extrême. Lui et son frère souffraient d'une infirmité curieuse, héritée assurément du grand-père de la Vallée, vieux débauché du temps de la Régence, et qui se traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire en tous ses gestes,--d'où le surnom de Malitourne,--chez l'autre par une sorte de bégaiement de la volonté, s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à quoi que ce fût, malgré certains désirs violents. M. de la Vallée-Chourie désirait Mme de Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait minutieusement les conséquences, et temporisait. Mais, d'autre part, quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies et lisses comme le dos des otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames disaient sans défaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de tromper l'appétit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait à lui donner de la patience. Il poursuivrait très probablement encore aujourd'hui ce manège, si sa femme elle-même, lassée de ses assiduités intempestives, n'en eût par ses propres soins dérivé le cours vers celle à qui elles étaient mentalement destinées. Et ce qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. Mais elle n'avait pas plus tôt mené à bien son entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprécations ordinaires à l'épouse outragée. En présence de cette malchance, M. de la Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir l'amitié de sa femme, mais en même temps jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse sur ce coup d'essai. Pour lui, désormais, agir c'était rompre avec Mme de Châteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que sa femme courroucée, en se refusant à ses baisers, le rejetait aiguillonné vers sa maîtresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve aspirait l'indécis amant comme une éponge de Venise boit un verre d'eau.
Ces événements apportaient un certain trouble dans la conversation, car chacun les avait présents à l'esprit et s'y intéressait si vivement que l'on éprouvait bien de la peine à parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient à boire. Elle profitait des gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions chuchotées à l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, faisait scandale, et on la mettait à la porte.
Les choses s'envenimèrent un beau jour, par l'intermédiaire de Mme de Matefelon qui s'indignait de ce désordre. Usant de son ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la nécessité d'expulser les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait à l'exécution de cette mesure de rigueur, et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman était bonne âme, et le fils amusant par les sottises mêmes qu'il commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pièce de pâtisserie, Jacquette lança une phrase glanée par elle on ne sait où et qui bouleversa la situation:
«--Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de coucher ce vaurien de Châteaubedeau dans le lit de maman.»
On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de théâtre eut les conséquences les plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux poudres, il les noya.
Soit par un détour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon ne retint de cette énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche de sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet de son éducation qu'il devenait urgent de surveiller de près. La marraine renchérissant, bien entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. Chacun d'ailleurs se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et ce fut à qui fournirait les plus utiles préceptes de morale.
Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût soustraite à toute influence fâcheuse, qu'on lui donnât des appartements, une gouvernante éprouvée, des principes et des livres édifiants, enfin que tout ce qui participe à la vie toujours impure du monde fût épargné à la fleur de son âme. M. le baron de Chemillé lui fit observer que c'était tout le contraire qu'elle semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard.
«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un homme!»
«--Et de Jacquette?»
«--Une femme, cela va sans dire.»
M. de Chemillé remuait le pois chiche qu'il portait à l'aile droite du nez, et, puisant une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, il referma celle-ci d'un coup sec:
«--Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empêcher que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingénieux mécanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvénient n'est pas capital...»
Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon se trémoussait.
«--Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'âge que j'ai pour entendre blasphémer de la sorte ce qui, depuis que le monde est monde, fait l'objet du plus cher souci des mères: la pudeur de la jeune fille!...»
«--Tout beau! dit M. de Chemillé, je me garde bien de médire, madame, du délicat sentiment que vous évoquez; je dis seulement que les oeillères que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les émoustiller davantage, en leur inspirant le désir du fruit défendu, qui de tout temps exerça un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur déformer la figure véritable des choses qu'elles auront tant de mal, après, à remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tôt ou tard qu'elles les envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme elles vont... La pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa langue comme s'il parlait d'une sauce, «quelle chose exquise! Et, tenez, elle est peut-être le plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner est le fait d'un tempérament affaibli qui renie par impuissance le noble désir de conquête ou le secret appétit du viol qui est le propre de la virilité. A parler franc, l'homme méprise la femme qui se donne à lui: il a le goût de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de l'amour.»
«--Nous n'entendons pas ces choses-là de la même oreille, je le vois bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez à donner quelque prix à la pudeur, dites-moi donc comment vous éviterez que ce sentiment s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle de la vie lui fournira, d'après votre méthode.»
«--Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, que la bonté, par exemple, ou bien que le caractère grincheux que nous apportons en naissant, et qui ne nous abandonnent qu'avec notre dernière chemise. Le spectacle du monde, ou la mode, nous apprennent à faire fi, dans le public, de tel ou tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu, dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être subtil en amour, tantôt de le faire quasi comme les bêtes: des mots, des mots, Madame! bouche à bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mêmes onomatopées que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant le déluge. Il en est de même de l'effroi pudique, que bien des belles foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirés, et contre la poitrine d'un homme, pourvu que le coeur s'en mêle. La pudeur! elle renaît chez la catin la plus éhontée, tout à coup, quand elle se met à aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.»
«--Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, reprit la marraine; vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualité du rouge dont elles s'ornent le visage pour vous séduire, et l'on dirait qu'elles ne sont honteuses et réservées que pour aiguillonner vos sens. Ainsi la femme aurait des qualités garanties bon teint et d'autres qui risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!--Dieu me pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux Cerfs!...--Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur en elle-même, et nous disons qu'elle mérite de n'être pas froissée, uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate parure que le Ciel ait donnée à la jeunesse, parce qu'il y a pour la créature qui a reçu cette grâce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,--ce qui, peut-être, la rend plus précieuse encore à notre sexe,--enfin parce que je ne sais pas de spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme un peu sensible, que d'être témoin de ces chocs...»
«--Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles choses et que vous parlez très bien; mais je ne vois point, dans tout cela, le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma fille, qui prononce des mots à faire dresser les cheveux.»
«--Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle,» dit le baron.
«--Pour une fois que vous hasardez une chose sensée, dit Mme de Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»
Ninon songea à mettre Jacquette au couvent. Il y en avait un célèbre dans le pays; mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne y avaient été élevées, on n'en disait point de bien. Ces dames racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an, à partir de l'âge nubile, et vêtues d'un grand sac de toile qu'une converse, les yeux baissés, vous passait et vous nouait au cou, sous la chemise, avant d'enlever celle-ci, et vous arrachait de même au sortir de l'eau, après avoir repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun moment le corps ne pût apparaître à nu, que les mains ne fussent tentées d'en frôler les contours et les yeux d'y exercer la concupiscence. Le même usage était pratiqué, disait-on, par les religieuses, et, grâce à lui, un homme avait pu se dissimuler et vivre au couvent, sous figure de nonne, onze mois durant.
«--Vraiment! faisait Ninon; et comment finit-on par s'apercevoir de son sexe?»
«--En crevant le sac, à la suite de graves désordres: un certain nombre de ces dames et plusieurs élèves nobles accouchaient.»
On en revint à l'idée première, qui était de donner à Jacquette une gouvernante.
«--De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons d'avoir la chère enfant sous les yeux, et nous aurons mis notre responsabilité à couvert.»
On avisa le marquis de ce projet. Foulques fronça d'abord le sourcil, comme toutes les fois qu'on le consultait pour la forme, car il tenait à paraître rouler mille objections dans sa tête. Puis il jugea le projet convenable.
La difficulté était de trouver la gouvernante, car on ne connaissait personne qui fût apte à remplir cette fonction.
Mme de Châteaubedeau avait justement dans ses relations une certaine demoiselle de Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, mais ruinée par le Système, et dont elle savait le plus grand bien quant à la science et à la moralité.
Le marquis Foulques haïssait les figures ingrates et décrépites; il les prétendait néfastes à la jeunesse, et pour rien au monde n'eût consenti à ce qu'une d'elles respirât au chevet de sa fille. C'est pourquoi il avait tout d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement qu'à l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.
«--Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par une duègne. Ces vieilles sottes inculquent à l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont des manies invétérées et l'obstination des mules, sans compter qu'il leur arrive fréquemment de répandre une aigre odeur.»
Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa en lui affirmant que Mlle de Quinsonas réunissait précisément le double avantage d'offrir des dehors agréables et une docilité parfaite aux exigences des familles touchant les méthodes d'éducation. Elle était la propre nièce et filleule de Mgr l'évêque d'Angers, et vivait présentement dans une petite ruelle avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente servie par la munificence épiscopale. La description de cette maison humide et basse abritant une personne pleine de mérites, suffit à gagner le coeur excellent de Ninon, qui ne savait plus comment témoigner sa reconnaissance à Mme de Châteaubedeau.
Il fut sensible pour tout le monde que la maîtresse de M. de la Vallée-Chourie avait aujourd'hui tiré la famille de la situation la plus difficile.
La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait point la tête, s'avisa, le soir, de faire observer à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti bien promptement.
«--Croyez-vous?» dit Ninon.
«--Je le crois, dit Mme de Matefelon, car cette gouvernante ne vous est connue, en somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui a rendu elle-même son intervention nécessaire par les désordres de sa conduite.»
«--Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela c'est de quoi se rompre la tête...»
VIII
ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. CE QUE JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.
La gouvernante arriva un beau jour de septembre, à la tombée de la chaleur, dans un carrosse poudreux que le marquis avait envoyé, tout exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé.
Les hôtes du château étaient cachés dans une grande pièce aménagée en lingerie, donnant sur la cour, afin d'avoir l'oeil sur la Quinsonas au moment où elle mettrait pied à terre. Seules, Ninon et Mme de Châteaubedeau l'attendaient au salon. Le marquis s'avança dans la cour, en rejetant du coin de la semelle, les marrons tombés, avec leur coque épineuse à demi éclatée, dans les petites rigoles, entre les pavés ventrus; et, arrivé au porche d'entrée, il regarda sur la route de Saumur, la main en abat-jour, et la figure grimaçante, à cause du soleil qui se trouvait bas, juste en face. On remarqua soudain qu'il rajustait sa perruque et faisait des pichenettes sur son jabot, d'où l'on augura que la voiture était en vue et que le marquis se souvenait du portrait avantageux que Mme de Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante.
Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, eut, en faisant tourner les chevaux dans la cour, un coup de langue qui en disait long sur l'effet que lui avait produit la voyageuse. Celle-ci était aussitôt par terre, très simplement, très vivement, avant que Foulques fût là pour lui présenter la main.
L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle venue était quelconque. Cependant M. de la Vallée-Malitourne,--qui n'avait rien vu parce qu'on l'avait posté près de la porte, en sentinelle,--ayant ouvert, avec la malchance qui le caractérisait, juste de façon à se trouver nez à nez avec Mlle de Quinsonas, réapparut en se baisant le dessus de la main et disant que la nouvelle venue avait la bouche la plus affriolante qui fût. Son frère Chourie se précipitait et dessinant dans l'espace une ample circonférence:
«--Quel derrière!» s'écria-t-il.
Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui l'on trouvait du même coup d'aussi grandes qualités aux antipodes, eût contre elle toutes les femmes présentes.
On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, un peu surannés quant aux tentures, mais spacieux et commodes, situés au rez-de-chaussée, vis-à-vis un petit parterre, au couchant, bien planté et tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner, pour lui faire honneur, cela va sans dire, et lui énumérer tout de suite et point par point ses instructions.
Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle seule, un si grand remue-ménage, s'amusa seule dans le parterre, en attendant, après avoir vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait avec précaution dans les sentiers étroits garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre les bordures de buis, puis jetait un regard en arrière pour voir la trace de ses chaussures, pareille à un semis de points d'exclamation. Elle piqua tout à coup dans le sol un de ses talons et tourna sur elle-même, comme un toton, clignant de l'oeil toutes les fois qu'elle passait en face d'un rayon de soleil qui venait par l'allée des fontaines et semblait mettre le feu aux panaches des marronniers. Ce rayon atteignit bientôt les vitres des appartements de la gouvernante, et Jacquette se plut à imaginer que l'ancienne chambre de M. Lemeunier de Fontevrault était bondée de pots de confitures de groseilles et elle eût bien voulu y regarder de plus près mais c'était difficile. Alors elle trouva le temps long et s'ennuya.
Les pigeons exécutaient autour du château la dernière ronde du jour, et le parc entier retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout cela s'apaisa d'un coup: les pots de confitures fondirent, la belle lumière s'envola, et tous les bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas menu d'un chat qui se brûlait les pattes au bord du toit, en courant sur les rigoles de plomb échauffées.
Jacquette en revint toutefois à son idée, qui était de regarder par les fenêtres de la gouvernante, et elle appela, dans ce but, le chevalier Dieutegard qui s'en allait tout seul vers les bassins, en rêvant, au coucher du soleil, selon sa coutume. Jacquette le tenait en une estime particulière parce qu'il affectionnait les étangs, les fontaines et le bord du fleuve, hantés, au dire de sa nourrice, par des génies redoutables, et elle le soupçonnait de commercer avec les fées.
Il interrompit sa promenade à la prière de sa jeune amie et pénétra dans le parterre en enjambant la clôture. Il s'agissait de descendre dans le fossé à demi comblé et de se dresser au long de la muraille, avec Jacquette sur les épaules, à l'endroit où une giroflée croissait entre les pierres. La petite surprendrait ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait de part et d'autre, et ce serait une jolie façon de faire un peu connaissance.
Le chevalier se prêta volontiers à ce caprice d'enfant, et Jacquette, ayant essuyé la semelle de ses souliers sur l'herbe du fossé, escalada le dos d'un habit feuille morte, qui était renommé à Fontevrault pour fournir le ton exact des pensées du chevalier Dieutegard. L'habit se tendit; les petits pieds gazouillèrent sur la soie et s'établirent le plus fermement possible de chaque côté du col. Le chevalier serrait prudemment contre ses paumes, les fins mollets de Mlle de Chamarante.
Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'allée des fontaines, les marronniers et un petit bout de clocheton du colombier, qui se reflétaient dans la vitre; mais, en appliquant bien les mains sur chaque tempe, elle distingua les moulins brodés sur les tentures, puis du linge blanc, une robe au dossier d'une chaise, un guéridon portant la boîte à poudre, et soudain Thérèse, la femme de chambre, qui parut et disparut, tirant à soi le linge qui courait après elle, dans cette pièce assombrie, comme un fantôme. Un rai de lumière jaillit vivement et s'évanouit, mouvement d'une psyché, sans doute. Enfin il fut possible de reconnaître Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite, quasi dissimulée par une grande ombre. Elle s'adossait dans la bergère à oreillettes, toute coiffée, mais la gorge nue, qu'elle garantissait pudiquement à deux mains, sans y parvenir, car elle l'avait forte; puis, s'adossant au siège incliné, elle confiait à Thérèse le soin de tirer ses caleçons. A ce moment la grande ombre bougea, et le dos du marquis couvrit Mlle de Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et entendit de ses oreilles que la gouvernante souffletait vigoureusement monsieur son père.
--Êtes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait sous elle, et sans penser à mal, le chevalier Dieutegard.
Elle le pria de la déposer à terre et, quand elle fut dans le fossé, lui raconta fidèlement ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit qu'il regrettait d'avoir servi d'instrument à ce spectacle.
--Pourquoi donc? dit-elle.
--Mais, parce qu'il est très mauvais de regarder dans une chambre à coucher où des personnes des deux sexes sont assemblées.
--Ah! fit Jacquette.
IX
CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE. MAIS L'ESSENTIEL EST QUE MADEMOISELLE DE QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER À LA FAMILLE UNE TRANQUILLITÉ PARFAITE.
Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle put attraper sa gouvernante; elle lui posa des questions sur quelques points dont l'incertitude lui pesait:
«Comment se fait-il que les grandes personnes disent des horreurs que les enfants ne doivent pas entendre?»
«Pourquoi faut-il un monsieur et une dame pour faire des cochonneries?»
«Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de M. l'abbé Pucelle?»
«Pourquoi avez-vous giflé papa?»
Mlle de Quinsonas reçut ces interrogations sans sourciller et dit que les enfants devaient se contenter de ce qu'on leur apprend aux heures de leçon, se garder de chercher au delà, et surtout de mettre l'oeil aux fenêtres et au trou des serrures, parce qu'on risque de s'y voir par avance en enfer, grillée comme une côtelette.
Jacquette se montra un peu désappointée, car elle avait pensé qu'on lui donnait une gouvernante pour s'éclairer sur ce qui se passait communément autour d'elle. Elle se demanda si Marie Coquelière n'eût pas suffi encore longtemps aux soins de sa petite personne; au moins la nourrice savait des histoires de fées et se soumettait à ses trente-six mille volontés.
C'était bien mal estimer la valeur de Mlle de Quinsonas, qui lui apprit à lire, à compter autrement que sur ses doigts, à connaître à fond la vie des grands hommes de Plutarque, et lui enseigna la religion d'une manière un peu plus difficile à comprendre que l'on n'avait fait jusque-là. Songez que Mlle de Chamarante savait tout juste ses prières du matin et du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui fit apprendre par coeur un petit traité de morale composé par Mgr de Trélazé, évêque d'Angers, son propre oncle, lequel contenait un appendice indiquant mot à mot tout ce qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour être sauvé. Elle jugeait tout commentaire superflu, périlleux pour l'élève et pour le maître plus encore.
L'étude des textes achevée, Mlle de Quinsonas devenait une longue personne à déhanchement de fausse maigre, qui se tenait sans cesse aux côtés de Jacquette et la menait promener en lui parlant du beau temps, de la pluie et, à la rigueur, des beaux exemples que l'antiquité nous fournit.
On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni qu'elle fût laide, ni qu'elle fût sotte, ni qu'elle fût intelligente. Instruite par l'adversité à apprécier l'aubaine d'une place avantageuse, elle cultivait elle-même une prudente neutralité et vivait dans la crainte d'offenser quelqu'un. Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas à sa soif, car toute sa personne indiquait qu'elle était gourmande et portée vers la satisfaction de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique peu harmonieux, n'étaient point vulgaires; elle avait l'oeil vif, ces lèvres rouges et charnues que Malitourne avait remarquées à la porte de la lingerie et dont les dents les plus irrégulières n'arrivaient point à rompre la séduction puissante; par exemple, un menton parfait; le tout soutenu par une taille heureusement assez longue pour porter allègrement des seins pesants qui eussent excédé un buste ordinaire.