Part 2
Quand Ninon allait rêver seule auprès du bassin de l'Amour, elle regardait tomber les feuilles que la fin de l'été détachait une à une; et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient l'apparence de grandes mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser l'Amour avant de s'aplatir à la surface de l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient plus de se détacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette, à piquer ou fouetter les importunes sur une des épaules ou entre les lèvres du marbre.
Or, un jour de chaleur accablante, Ninon étendue sur la mousse, regardait son Cupidon avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas toujours chez les femmes. C'est comme une taie légère que Dieu dépose, en passant dans l'air chaud, et en disant: «Regard! participe à la sublime imbécillité de la terre...!»; puis il va plus loin répandre le même bienfait. Une meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: son front et ses tempes se rétrécissaient comme le haut d'une bourse dont on serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite idée, la plus innocente et la plus enfantine en apparence.
Figurez-vous que le même coup de vent tiède où j'ai supposé que le Seigneur se faisait porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte culotte de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle parût, n'en était pas moins disgracieuse. Et la petite idée de Ninon consistait à aller ôter ce vêtement végétal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais délicat relief qui valait tant de piquant à l'oeuvre de M. Gillet.
La voici debout; puis elle s'accroupit, éprouve l'eau du dos de la main, se dégrafe, laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur la margelle; ses deux belles jambes tout entières s'entr'ouvrent sur le profond miroir. Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, et surgit, emperlée de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu, et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le fragile objet dérobé aux regards, le découvre, le débarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue, tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler des châtaignes.
«--Holà! madame la marquise! elles ne sont point mûres, vous allez vous casser les dents!»
C'était le jardinier Cornebille, qui, entre les branches à demi dégarnies, ne pouvait contenir sa surprise.
V
LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND À DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.
Les événements les plus graves ont souvent leur source dans de méchants petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir sur la suite de notre histoire des conséquences infiniment ramifiées.
Pour commencer, Ninon chassa du château ledit Cornebille, sans consentir à en fournir le motif. Le marquis en fut très fâché, car il était content des services de cet homme et se montrait généralement paternel avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nommée Marie Coquelière, qui se trouvait en couches au moment où le jardinier fut mis dehors, faillit avoir les sangs tournés, comme on dit dans le pays, parce qu'elle savait, prétendait-elle, que Cornebille était sorcier et fort capable de jeter à la marquise un mauvais sort: il avait changé un enfant de quatre ans en un agneau, et engrossé la fille Martin, de Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul oeil, car il louchait affreusement.
Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer dans le parc le témoin de sa malheureuse excentricité, et elle eût voulu lui payer son transport aux grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempête chemin faisant, de préférence même à lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle n'était cependant pas méchante; eh bien, pour le peu de chose qui était arrivé, elle eût été parfaitement capable de tuer un homme. Les gens sévères ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car toutes se tiennent étroitement par la main, sans distinction de taille.
Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré l'effroi contagieux qu'avaient répandu les craintes de Marie Coquelière. Personne ne se prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise; les gens s'éclipsaient l'un après l'autre ou prétendaient qu'ils ne trouvaient point l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes prétextaient des migraines; ces messieurs étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le dévouement du jeune chevalier Dieutegard.
Ce jeune chevalier ayant su que la marquise était dans la peine eût donné sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec toute la candeur généreuse de sa douzième année. Mais il était trop gêné, en présence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il désirait la servir, quelle qu'en fût la difficulté. Il cherchait en lui-même mille moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa nature, il s'en tint à celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il réussit seulement à aggraver l'état de colère où elle n'était que trop, par suite de la mauvaise volonté ou de la lâcheté de tous autour d'elle. Elle le bourra du pied à plusieurs reprises, le traita de paquet, menaça de le jeter par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait de voir cette petite figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un pauvre chien qu'on a fouetté, elle lui dit: «Tiens! vas-y, toi...» Et il partit aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui donnât une plus longue instruction. Elle s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du regard les pas légers du chevalier qui s'éloignait par l'allée des fontaines, goûtant, quant à lui, dans son âme neuve, la saveur du premier ravissement.
Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situé contre le mur de clôture, au fond des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait à demi, la cheminée fumait à travers la verdure, un chèvrefeuille garnissait l'entrée. Le chevalier porta la main à son coeur en traversant un petit potager planté de choux bien en ordre, de carottes, de chicorées écrasées sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte grande ouverte, où il ne distinguait rien à cause du soleil. Quand il eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau à la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme, attablés vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre haleine, que Madame la marquise faisait savoir à Cornebille qu'il eût à quitter le château, lui et les siens, aussitôt le coucher du soleil. Alors la femme commença à trembloter de la tête; on voyait remuer les ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table et ses larmes coulèrent. Les deux petits se mirent à crier et se réfugièrent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût pleine; puis il mâcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait.
Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver et lui annonça le bon résultat de sa mission, sans lui fournir de détails, tant il était ému. Ninon n'envisagea que sa volonté accomplie et la possibilité de descendre désormais dans le parc sans avoir à rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garçon et le baisa, bien loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destinée. Et tout continua à aller au château comme devant.
Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous édifier en vous montrant les vices des grands et la misère des petits: un tel procédé est à cent lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va comme cela, et il n'y a rien de plus.
Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les personnes qui étaient venues chez le marquis et la marquise de Chamarante pour l'érection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien d'extraordinaire, car, invité à la campagne, on y reste tant que les maîtres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils désirent ardemment votre départ; considérez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a toutes les peines du monde à demeurer seul. Une intrigue est en train de se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau et M. de la Vallée-Chourie; les deux belles-soeurs ne se quittent pas, et M. de la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le monde, sans jamais pousser plus avant, ce qui explique sa perpétuelle ardeur. Quant à Mme de Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne l'usage du monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault que pour aller surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui vienne là par intermittence; mais c'est un vieil homme indépendant, maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux moeurs d'une maison étrangère. Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux jolies soubrettes, ses oeuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce n'est pas loin, il habite à côté. Il est de ces gens agréables à voir en passant, mais dont la compagnie prolongée fatigue, à cause d'un goût excessif à moraliser.
Vais-je arriver maintenant à la naissance de la petite fille attendue? Je voulais la présenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur fait à sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du petit Châteaubedeau.
C'était le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier demeurait timide, tendre et doux, autant Châteaubedeau était hardi et précoce. Châteaubedeau, à cent coudées, lançait une pierre de la grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prétendait passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue.
Encore une image que j'eusse préféré éviter, d'autant plus qu'elle se répète. La marquise de Chamarante toute nue! Voilà ce pauvre Cornebille qui a goûté la surprise de cette image et l'a payée cher; voilà un gamin qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu'à cela! La vérité m'oblige à dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises que jamais un homme sain n'imaginera dépouillées de leurs vêtements dont la grâce décente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait sacrilège de soulever même jusqu'à la cheville. Celles-ci, je les aime trop pour en introduire seulement une dans un conte où l'on badine un peu. Mais Ninon n'était pas de cette espèce-là; elle était de cette espèce que tout homme sain déshabille à première vue; il faut dire la chose sans périphrase, parce que cela se passe comme cela et que je défie le plus puritain de faire autrement. Malheur à qui aime une de ces femmes-là par le coeur!
Le chevalier disait à son ami que la seule idée de coucher contre une femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais, quoiqu'il en eût un grand désir. Quant au fait de voir Ninon dans l'état où Châteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait fréquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de cette fallacieuse image, il sentait son sang s'écouler hors de lui. Châteaubedeau haussait les épaules; il parlait des femmes en prodiguant des détails et prononçant des mots qui faisaient frémir son ami. Ce que Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme à femme prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries joviales, à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire, on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet d'amour.
Lorsque Châteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thérèse, il la pinçait par derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle et lui riaient de tout leur coeur. Parfois Thérèse se retournait et lui donnait le nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau disait: «Comme elle m'aime!» Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez, les yeux, et il en demeurait tout défait, longtemps, sans savoir pourquoi.
Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, «les pages», sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que l'un et l'autre séduiront de tout temps.
Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au château, qui sut que la marquise était grosse. Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces termes qui ménagent le respect que l'on doit à une femme, mais en énumérant sur un ton polisson les symptômes physiologiques qu'il tenait de Thérèse. On en parla pendant quelque temps à mots couverts ou avec des clignements d'yeux, des dodelinements de la tête très significatifs. Mme de Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, curé de Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant du baptême avant que l'événement fût seulement certain. Par bonheur, la nature n'osa pas donner au prêtre un démenti, et toutes ces dames s'employèrent à préparer la layette.
Ninon passait ses jours étendue sur une chaise longue, coiffée d'un petit bonnet de dentelle, bien attristée de sa difformité, mais contente tout de même à l'idée de voir bientôt un enfant courir autour d'elle, contente surtout d'échapper aux allusions des uns et des autres: «Comment! point d'enfant encore!... Mais qu'attendent-ils donc?» Et «ce pauvre marquis» par ci, et «ce pauvre marquis» par là; toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux yeux à la dérobée; Mme de Châteaubedeau secouait son ample poitrine toutes les fois que son fils commettait une espièglerie; elle l'attirait à elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, à lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les remplissaient de joie. On confiait à Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se rendait agréable, parce que sa voix était pure et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se brouillaient si Ninon le regardait; il ânonnait et se disait sujet à des éblouissements.
Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands événements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort, restitue leur royauté aux vieillards en même temps qu'elle met trêve aux folies, et on écoute leur parole expérimentée. Cette dame, qui abondait en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien prêchée qu'elle était prise d'une infinité de scrupules touchant la manière d'élever sa progéniture.
Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre, par une heureuse coïncidence, la marquise mit au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, dont le prénom était Jacques; c'est pourquoi la petite fut appelée Jacquette.
VI
IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET QUI EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR.
Nous voici donc en présence de Jacquette, qui, j'ai dû vous en avertir, sera notre héroïne principale. Aussi, je prie les personnes qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute leur bonne volonté, honorer de leur sympathie quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault, de ne point encore se décourager.
Jacquette commença par vider très gloutonnement les grosses bonbonnes que sa nourrice Marie Coquelière,--cette grosse femme qui craignait le sorcier Cornebille et qui a accouché une seconde fois depuis que nous avons parlé d'elle,--tirait à discrétion de son corsage; et elle suçait quelquefois le bout du doigt paternel, venu là, en passant, faire toc-toc, comme au flanc des barriques pour savoir où en est le niveau. A cet âge-là, elle n'était pas plus agréable à fréquenter que les autres nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de la voir grandir à vue d'oeil.
La voici, au bout des lisières, qui trottine sur ses jambes de poupée, lancée en avant, ou virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort. Elle aime à voir, à la cuisine, tourner la broche des rôtis par un marmiton aux mains sales ou par un chien qui court sans avancer jamais, dans une grande roue, en tirant la langue; elle va visiter, dans leur toit, les lapins domestiques qui rongent une feuille de chou quand ils ont les oreilles en haut, ou dorment quand ils ont les oreilles en bas; les vaches dans une grande salle voûtée et tendue de toiles d'araignées; les carrosses des la Vallée-Chourie et des la Vallée-Malitourne, dont les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à conduire sa marraine à la messe. Le grand bonheur est de descendre au bout des jardins, jusqu'à la Loire, ce qui est une longue promenade, et de regarder glisser les lents bateaux plats que mènent tantôt une voile gonflée, tantôt des chevaux percherons attelés à la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier, une grille de fer qu'il faut pousser contient, dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit oiseau que l'on écrase un peu chaque fois, soit que l'on sorte du parc, soit que l'on y revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, où l'on s'amuse à attendre le radeau du passeur, gros comme un sabot au départ de l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de vous, chargé d'une voiture, d'une couple de boeufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par leurs pis brimballants.
Jacquette joue en liberté sur les pelouses inclinées, dans les régions du jardin privées d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des hurlements de petit porc au dos rose qui va à la foire. Alors Marie Coquelière s'élance sur la pente, soutenant à deux mains ses mamelles; elle s'accroupit, relève le rouleau de fanfreluches et sait très bien tirer, de la toilette un peu tassée, mille plis nouveaux à coups de chiquenaudes.
Jacquette court sous les charmilles pour attraper le rond de soleil, qu'elle voit au bout de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille, et qui vivement se sauve à l'autre bout dès qu'elle va mettre la main dessus. Elle possède déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète, les grands jours. On lui montre à faire la révérence lorsqu'elle rencontre par hasard Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon, qui lui en impose énormément; déjà elle sait rendre le salut aux pages, de l'air de dire: «Bonjour, gamins».
Son nom, ses cris, son babillage se perdent l'été dans l'immensité des avenues ombreuses et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors et les pièces sonores de Fontevrault.
Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous décrive le château? Croyez-moi, rien n'est plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque scène porte avec elle son atmosphère et son décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres détails ce que chacun de mes personnages voit en même temps qu'il agit, mais, si je vous peignais en dix pages un château, je devrais en emprunter les matériaux à quelque manuel d'archéologie, et vous sentiriez tout de suite la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette et sa nourrice allaient au Bac d'Ablevois, elles apercevaient, par-dessus une forêt d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour accommodée en colombier et surmontée d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de ne jamais s'éloigner jusqu'à perdre de vue ce signe de ralliement qui dominait tous les corps de logis. Quand elles remontaient par l'allée descendant aux fontaines, que distinguaient-elles du château? Un pan de muraille grise, en partie couvert de vigne-vierge et auquel les marronniers formaient un cadre arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient entre les cimes moins feuillues. Et, quand elles arrivaient au pied du château, elles ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce que c'était une grosse masse qui s'élevait tout droit en l'air, ensuite parce que l'on avait toujours peur d'être grondées pour être en retard.
Dans l'intérieur il y avait deux parties que Jacquette affectionna dès sa plus tendre enfance: premièrement les anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, où des moulins, armes parlantes, étaient brodés au satin des courtines et sur toutes les tentures; elle faisait le tour des pièces en soufflant sur les ailes et croyait qu'elles se mettaient à tourner lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la tour du Nord, où l'on montait par un escalier de pierre en colimaçon et très étroit, pour atteindre de petites chambres dallées où il fallait déchirer de la main les échevaux de soie grise et molle que tendent les araignées; mais, une fois là, elle grimpait sur un escabeau et considérait le pays lointain, qui semblait toujours très joli, pincé entre le cadre étroit des meurtrières; la Loire y ressemblait à un ruban d'argent, que de tout petits arbres piquaient d'épingles d'or, quand c'était l'automne. On voyait dans les champs de mignonnes bêtes, grosses comme les pucerons des rosiers, et, à l'horizon, une ville de la dimension d'un écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les peupliers sur la ligne nette des coteaux de Saumur. Ou bien, au bras solide de la nourrice, elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait au-dessous d'elle les pages jouant à la paume sur la terrasse. On entendait leurs cris et la marquise qui les appelait par leur nom pour leur essuyer le front, de son mouchoir. La petite crachait, pour leur faire un tour; mais sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais jusqu'en bas.
Et ce que Jacquette préférait à tout cela, c'était d'écouter aux portes, parce qu'elle avait remarqué que l'on coupait certains mots en deux lorsqu'elle montrait le bout de son nez. Elle quittait l'un de ses souliers à talons hauts, et se juchait de l'autre pied sur cette petite borne pour atteindre le trou de la serrure, une menotte mordant le bec-de-cane, l'autre en arrière, au creux de la taille, frétillant comme la queue d'un roquet.
VII
A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE DES HÔTES DU CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT ENSUITE À CONFIER L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.
A l'heure où nous en sommes, il y avait précisément du grabuge au château, et l'on échangeait à table, ou après dîner, dans les coins, des expressions très peu propres à former l'oreille d'une enfant.
Figurez-vous qu'après un si long temps,--que vous pouvez d'ailleurs mesurer à la taille de Jacquette,--Mme de la Vallée-Chourie venait seulement de faire du bruit à propos des relations adultères de son mari avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela tenait à ce que M. de la Vallée-Chourie avait mis littéralement des années à parvenir à ses fins.