Part 13
L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas détourné du besoin d'approcher Ninon, car lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand amour, toute douleur nouvelle est plus avidement souhaitée qu'un rendez-vous par un amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres; il avait passé des nuits dans la volupté amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi pris goût à la besogne de jardinier d'amour, au labyrinthe. Cornebille et lui, munis de vieux instruments qu'ils cachaient dans un endroit du parc connu d'eux, taillaient, émondaient, ratissaient; ils entretenaient la margelle du bassin aussi propre qu'une assiette de faïence; ils se jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour de marbre avec les soins qu'une mère a pour son enfant.
Quand vint la fin de l'automne, ils avaient fort à faire, parce que les pluies salissaient le cher objet, et parce que les feuilles gluantes s'y tenaient attachées, enfin parce que les nuits étaient noires, par les temps couverts, et il leur fallait travailler vite aux premières lueurs du jour, en courant de grands dangers.
C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin par les coups de fusil de la chasse de Ninon et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois où le bassin se trouvait enclos, et ils avaient dû demeurer cachés dans le labyrinthe. Une balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille à l'épaule.
Cet homme, dont la vie était pire que la mort, après s'être lavé dans le bassin, et pansé de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter sur un arbre élevé, où l'on aurait moins de risques d'être atteint et plus de chances de voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut pin et, pour la première fois depuis le jour fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur son lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin il la vit. Et il fut tout à coup plus pâle que s'il avait reçu la blessure dont souffrait Cornebille, et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, qui était sur un chêne plus touffu et qui n'avait point vu Ninon, lui demanda ce qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, afin de savourer davantage, en lui-même, sa douleur ou sa joie. Comme il ne soufflait mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier demeura sur sa branche, bouleversé par une émotion immense. Son coeur faisait le bruit d'une fillette qui court en sabots sur la route, et le vent, dans le feuillage du pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.
Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. Mais il peut se faire qu'un être qui passe entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de loin, soit cause que le sang s'arrête dans les veines d'un homme. Aussi, pour si peu, le chevalier sentit que la mort avait touché ses membres, un à un, et qu'il se trouvait devant le bon Dieu tel qu'on lui avait appris qu'il était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques, de prophètes barbus et de saints à la figure douce. Des personnes que l'on ne voyait point touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et on lui faisait excellent accueil dans cette belle assemblée. Bien entendu, il n'osait pas avancer trop, mais il entendait que l'Éternel en personne lui parlait du haut de son trône et lui disait:
«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu pour avoir porté dans votre coeur la pure flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus de la terre, et qui vous a amené ici ainsi que toutes les personnes que vous y voyez réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin où vous m'avez prié, au bord de la rivière. Vous aimiez, m'avez-vous dit, Mme la marquise de Chamarante... Il est curieux que les hommes en soient encore à se faire d'aussi plaisantes illusions! dit-il, en souriant et se tournant de gauche et de droite vers la nombreuse assistance.--Non, Monsieur! votre âme brûlait du feu qui distingue les plus valeureux de ma noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque la poitrine des meilleurs serviteurs du roi. Ce feu vous élevait vers la beauté, qui revêt mille formes; vous avez été sensible à mon soleil, à ma nuit, aux eaux, aux bassins qui reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme de mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, en effet, est exquis; vous avez goûté les poètes qui ont le secret de rendre durables les fleurs de ma création; vous avez cru à quelque chose de superbe qui flotterait au-dessus du monde, et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant, n'était encore que confuse, vous eussiez donné votre vie aussi gentiment que votre mouchoir. Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un grand soldat. Le hasard vous a placé en présence d'une femme de fraîche figure et de corps engageant, et vous l'avez parée de toute la beauté qui était en vous. Et, tenez! à vous parler franc, Monsieur le chevalier, je ne suis pas fâché que de cette femme vous ayez eu l'occasion de voir le derrière; et je me flatte que vous ayez souffert les maux que le goût de la chair vous causa; en sorte que vous puissiez aujourd'hui faire la part de ce qu'est proprement l'amour tel que les hommes de votre monde le conçoivent, et de ce qu'est l'amour qui brille sous la perruque des héros, qui brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer d'ici, à l'oeil nu... Penchez-vous plutôt, je vous prie...»
A ces mots, le chevalier se pencha; mais il n'eut point le temps de rien voir, car il tomba du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui évita de se casser les reins, mais le tira du songe où il avait entendu Dieu le père lui parler. Et comme il était fort jeune, il fut content de n'être pas mort, malgré la belle réception qui semblait lui être destinée au Paradis, car les paroles du Créateur ne lui plaisaient qu'à demi, et pour lui, il demeurait fermement dans «l'illusion» d'aimer Ninon d'une flamme qui était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra, mais d'une flamme qui le consumait et qui l'empêchait même de sentir qu'il était trempé de la tête aux pieds.
Il sourit donc encore à la vie, quelle qu'elle fût, et envoya de la main un baiser à Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis il profita de ce qu'il était près de la statuette, pour l'enlacer et baiser la place où Ninon, un jour, avait posé ses lèvres.
Ce fut dans ce mouvement, et comme il interceptait de son corps le marbre, vis-à-vis de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que le coup tiré par elle l'atteignit en plein coeur. Et il retomba, à demi dans l'eau, à demi sur les marches du socle de l'Amour.
Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau par le plus court chemin, arriva au bassin presque aussitôt le malheur accompli, et elle vit ce jeune homme, les pieds baignant dans l'eau, et sa belle tête exsangue renversée sur la dure marche de pierre. Elle ne se pâma point, car elle avait de l'énergie dans les circonstances graves, ainsi qu'on l'a vu souvent; mais elle croyait avoir blessé un malandrin. Ce fut en s'inclinant à la margelle, dans une attitude inquiète et charmante qui eût rappelé à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle reconnut la victime de sa chasse malheureuse. Et dans le temps qu'elle remettait le visage de Dieutegard,--presque pareil, quoique amaigri et flétri, à celui qu'il avait en ce lieu même, le jour où elle avait voulu d'abord le baiser sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout à fait et vigoureusement contre lui,--le passé se représenta à sa courte mémoire de femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë et bien sincère qui lui arracha un cri déchirant.
Mais, sans perdre la tête, elle commanda à Châteaubedeau de se jeter à l'eau et de secourir son ancien ami; puis elle cria «Au secours, au secours!» et s'enfuit afin de guider les gens à leur arrivée dans le labyrinthe.
Châteaubedeau jeta son habit, en réfléchissant que ce qui venait de se passer là était déplaisant. Il éprouva l'eau, du gras de l'orteil, et s'élança.
Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une masse d'os, lourde comme un tronc de chêne vert, lui tomba du haut d'un arbre, entre les épaules, et le fit plonger jusqu'au fond de l'eau. Il revint à la surface en même temps que ce bolide et vit, en s'ébrouant, un visage horrible qui s'ébrouait aussi, et si près du sien, qu'ils se soufflaient de grandes eaux au nez l'un de l'autre.
Châteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille, et le soupçonna aussitôt de ne lui vouloir pas de bien. Dans tous les cas, cet homme, en lui tombant dessus, lui avait fait très mal. Il ne songea donc plus qu'à se sauver. Mais Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord, et il était hors de l'eau quand Châteaubedeau mettait le pied sur l'échelle marine. Cornebille l'attrapa par une jambe et le rejeta à l'eau; ensuite il lui empoigna l'autre jambe, et, à genoux sur la margelle, il le secouait, la tête en bas, comme on voit les laveuses tremper dans la rivière une longue chemise de nuit.
Mais Châteaubedeau était si souple qu'il se redressa avec la vigueur d'une vipère. Il parvint, d'un élan, à ressaisir ses jambes à poignées, et il trancha d'un seul coup de dents deux phalanges de la main du monstre qui lui broyait les chevilles. Cornebille lâcha prise à cause de l'atroce douleur; le page bondit dans l'eau comme une otarie, et en sortit sans échelle, d'un saut d'animal traqué.
Mais aussitôt Cornebille se représenta à lui, saignant de l'épaule, dégouttant d'eau, et secouant sa main rompue, retenue par une peau coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux hommes se ruèrent l'un sur l'autre à bras-le-corps.
Châteaubedeau était affaibli de sa secousse et de la terreur, Cornebille par la douleur physique et le sang perdu; Châteaubedeau défendait sa vie, mais Cornebille assouvissait sa haine, ce qui le rendait très fort.
Ils tombèrent sur le sable qui saupoudra leurs dos humides d'une poussière d'or. Un dernier rayon descendait de la cime des grands arbres. Chaque fois que le sorcier voyait la figure du page, il gonflait son cou et ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats. Quand ils étaient tous deux par terre et qu'ils roulaient, en un seul tronc, contre la margelle de marbre, leurs os craquaient.
Enfin on arriva: les domestiques, les hôtes du château, M. de Chemillé, le marquis, et jusqu'à Jacquette et sa gouvernante, tous essoufflés, Ninon avec eux.
Elle pensait trouver Dieutegard étendu sur la mousse et Châteaubedeau genoux à côté de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle fut très stupéfaite de ce qu'elle découvrait: le pauvre chevalier était toujours étendu, immobile, sur les degrés de l'Amour, et quelque chose de terrifiant, un animal bicéphale, informe et sans nom, se tordait, en soufflant, et hurlant, sur un sol de boucherie.
Les hommes firent un pas en avant, les premiers, et, ayant reconnu ce qui se passait, s'employèrent à séparer les combattants. Châteaubedeau demandait grâce; mais Cornebille le tenait serré dans un garrot et disait distinctement qu'il voulait lui faire exprimer son dernier jus, comme à un marc de raisin. Ils étaient sanglants et hideux. Tout effort pour arracher les membres du page aux tentacules de cette pieuvre était vain.
Ninon parvint à se faire jour à travers le groupe d'hommes qui voulaient lui épargner ce spectacle. Elle approcha, contint de la main son coeur; elle essaya plusieurs fois de parler avant d'y réussir, tant elle était émue; enfin elle prononça sur un ton suppliant:
«--Cornebille!»
Comme un chien appesanti par le sommeil se trouve soudain sur les pattes à la voix de son maître, le monstre, en entendant son nom tomber de cette bouche, détourna les yeux de sa proie, et il laissa un instant s'égarer dans le vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas ce qu'il voyait, car la passion sauvage de cet homme me dépasse. Cependant, il ne lâchait point les membres de Châteaubedeau, qui, lui, si peu digne d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je vous assure.
Ninon s'approcha davantage encore, et elle essaya de commander impérieusement du doigt à Cornebille, en répétant son nom. Cornebille releva la prunelle, et il vit le doigt, et au-dessus, penché sur lui, le visage de Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, mais il se fixa sur le doigt.
Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main sanglante, et lâcha tout pour le porter à sa bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait, à coups de pieds, faire lâcher prise à la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à endurer ce martyre et elle ordonna d'emporter Châteaubedeau pendant que le monstre léchait le doigt.
Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, en rampant et faisant entendre un cri sourd. Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol, en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa pas aller plus haut; et de sa tête inhumaine sortaient des hoquets incompréhensibles parmi lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela devint des grondements d'orage apaisé; il consacrait tout son restant de vie à se soutenir afin d'atteindre le doigt et le lécher encore. Enfin il retomba tout d'un bloc, et Ninon alla se laver dans le bassin.
Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau qui en avait grand besoin, les autres au malheureux chevalier qui était maintenant au-dessus de toutes les infortunes de ce monde. On le déshabilla pour examiner sa blessure. La petite balle l'avait touché au coeur, comme je vous l'ai dit. Quand on eut passé dessus un linge humide, on vit le nom de Ninon écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile avait tracées. De sorte que Ninon apprit en un même moment la grande passion de ce jeune homme et sa mort. Toutes les autres personnes qui se trouvaient là,--gens qui ne savent jamais rien de ce qui se passe au fond des âmes--furent fort étonnées. Marie Coquelière ne put se retenir de répéter ce qu'elle avait déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes dans le parc, sur l'entretien miraculeux du labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il fallut la croire; mais ces aventures parurent bien extraordinaires.
La nuit était venue; on ne distinguait plus qu'avec peine les objets, sauf la statuette de l'Amour, dont le marbre blanc retenait la lumière, et qui se dressait intacte, indifférente et impudique, au milieu des événements.
* * * * *
M. le baron de Chemillé crut le moment venu de prendre Jacquette par la main et de lui parler en termes nets de tout ce qu'elle avait vu, non seulement en cette journée, mais depuis le temps qu'on s'efforçait de lui tout cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît de tout cela matière à se dégoûter de l'amour, qui est un sentiment très noble et très beau quand il vient à son heure et dans des conditions telles que rien ne le fasse dévier de sa route droite. Il lui dit qu'elle était grande à présent et qu'on pouvait lui parler comme à une femme. Et il se donna en effet la peine de lui éclaircir diverses particularités du jeu de l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune imagination par l'attrait du mystère.
Avec des termes qu'il s'efforça de trouver mesurés, il toucha devant sa filleule à ce grand sujet qui bat comme un coeur au centre de l'univers et l'alimente, et que seule la méchanceté des hommes et des moeurs parvient à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très haut là-dessus et dit des choses superbes.
En effet, c'était un philosophe; et il s'était construit, comme ses pareils, sur toutes choses, des systèmes ingénieux et séduisants.
Jacquette l'écoutait, car elle était toujours attentive à ce qu'on lui disait. Sachez cependant que rien de ce qu'elle avait vu, rien de ce qui lui fut caché, rien de ce qui lui fut éclairci, ce modifia la contenance que Jacquette devait prendre vis-à-vis de l'amour lorsque celui-ci se présenta.
Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans, un beau jeune homme qu'elle aima tendrement dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne l'eût jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle sentit qu'elle l'aimait, elle fut si pudique, que le moindre mot malséant, qu'il lui était bien égal d'entendre jusque-là, lui devint désagréable: elle rougissait et croyait très volontiers que son mari était un ange; elle oublia tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait appris malgré elle et tout ce que son parrain le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut jamais de femme plus vertueuse à la fois et plus agréable à son mari, car elle était venue au monde avec une âme simple dans une chair bien portante.
Les exemples du monde et la philosophie sont bien peu de chose au prix d'une gouttelette de beau sang.
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I. 1 Chapitre II. 5 Chapitre III. 11 Chapitre IV. 19 Chapitre V. 29 Chapitre VI. 43 Chapitre VII. 51 Chapitre VIII. 65 Chapitre IX. 73 Chapitre X. 79 Chapitre XI. 91 Chapitre XII. 97 Chapitre XIII. 113 Chapitre XIV. 127 Chapitre XV. 141 Chapitre XVI. 153 Chapitre XVII. 173 Chapitre XVIII. 195 Chapitre XIX. 225 Chapitre XX. 279
6892.--Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XVe).
Note du transcripteur
Les corrections suivantes ont été effectuées:
n'émeut > m'émeut (m'émeut plus que la langue des dieux) borne > bonne (une amie, ou, à défaut, une bonne) repairée > repérée (où la direction était repérée)
ainsi que quelques coquilles non détaillées.
End of Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve