La leçon d'amour dans un parc

Part 12

Chapter 123,962 wordsPublic domain

Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est sur le gril. C'est qu'elle a la fringale de regarder par la chatière, et qu'elle n'ose; et c'est aussi, toute curiosité mise à part, qu'il faudrait bien qu'elle sût ce que Jacquette a vu dans la salle d'étude, car s'il y a dommage, qui, sinon elle, paiera les pots cassés? Elle attend que M. le curé l'autorise à pénétrer dans cette salle. Mais M. le curé est tout à ses lamentations et à ses exorcismes.

Il se fait tard; l'heure a sonné; et la marquise entre dans l'oratoire avant que l'on ait eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est opportun de lui dire.

Elle trouve la gouvernante défaite; elle voit Jacquette essuyer tranquillement avec son mouchoir les larmes que M. le curé répand, et le curé encore en feu, levant les mains au ciel ou les abaissant pour désigner du doigt, dans la boiserie, le trou dérobé de la chatière.

Ninon interdite ouvre vainement les yeux; elle ne comprend rien. Tout à coup le clapet se soulève comme un couvercle de tabatière, et les deux chandelles jaunes de la belle Zébute illuminent sa frimousse de négrillon. Ninon veut rire, mais le curé l'arrête d'un geste, et dit:

«--Madame, cet animal est l'image du démon qui s'est introduit dans ce saint asile, selon un usage qui lui est familier et que Dieu permet, car ses desseins sont insondables: Satan est votre hôte, Madame la marquise; il rampe et s'agite immodérément de l'autre côté de cette cloison!»

Ninon les croit devenus fous: elle va tout droit à la porte de la salle d'étude, veut l'ouvrir, l'ébranle, mais en vain: un verrou est poussé à l'intérieur; elle court à l'autre porte communiquant à la chambre à coucher: même obstacle.

La voici possédée d'une de ses grandes colères, maintes fois provoquées sous vos yeux par le souci de la bonne éducation de sa fille. En outre, elle n'aime point avoir fait de vains frais de clôture et d'aménagements;--c'est une sensibilité de propriétaire;--disons aussi que, malgré sa personnelle faiblesse vis-à-vis de l'amour, elle commence à ressentir un épais dégoût de ces créatures partout vautrées et qui souillent sa maison. Non, à la fin, cela vous écoeure! Or elle se doute bien qu'il s'agit encore de tels déportements.

Elle tente de défoncer la porte à coups de talon, elle crie, elle piétine. On l'a entendue on vient. Voici son mari qui la suit maintenant de près comme il faisait jadis de Mlle de Quinsonas; voici Châteaubedeau; voici Malitourne l'empressé, toujours prêt à se rendre serviable. Il fait bélier de ses reins, heureux de plaire à la marquise. Le verrou a sauté; la porte s'ouvre. Malitourne tombé net sur son séant, demeure aplati comme pelletée de terre.

On l'enjambe; on se rue dans la pièce. Qu'y voit-on? Personne, mais les débris d'une collation. Ah! regardez à la fenêtre! Qu'est cela? Un vol d'outardes? une armoire à chiffons? le panier de la blanchisseuse? Non: une femme qui a sauté par le balcon! On s'y porte. Ciel! un amas de chairs innombrables dans une corbeille de linge et de dentelles, titanesque bouquet jeté des nues à un long pieu fourchu qu'on voit fiché en terre au fond du fossé! C'est Mme de Châteaubedeau, toutes jupes en l'air, qui va rejoindre Chourie par la route aérienne fréquentée des classiques amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles.

Vous croyez que l'accident va tourner à la confusion de cette grosse dame? Elle l'eût mérité, car, franchement, à l'âge qu'elle a, il sied de garder plus de pudeur. Mais je ne sais si Celui qui a réglé les affaires du monde raisonne comme nous et j'incline à le croire, au contraire, disposé à prendre toujours et aveuglément le parti de l'amour. Du haut de son siège, il n'aperçoit guère le ridicule,--il est possible aussi qu'il le néglige,--et, pour peu qu'il soupçonne qu'un couple a quelque chance de contribuer à cette prolificité des races qui est vraiment tournée chez lui à la manie, il étend sur ce couple sa main du pouce et de l'index, il en rapproche les éléments et, du restant de ses doigts, couvre l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour enflammer une allumette contre le vent.

Mme de Châteaubedeau eut la chance, en l'occasion, de se casser la cuisse. Vaste cassure! Les personnes qui regardaient tomber par la fenêtre cette grande quantité de chair nue et qui se félicitaient ou se courrouçaient d'assister à un délit si flagrant, éprouvèrent un bref retour dans leurs sentiments quand ils purent vérifier que ce qu'ils apercevaient de Mme de Châteaubedeau renversait par son poids M. de la Vallée-Chourie, le couvrait tout entier--quoiqu'il fût fort long,--enfin que le tout demeurait au fond du fossé, aussi inerte qu'un pot à fleurs aplati par la chute d'un troisième étage. On ne songea plus qu'à voler au secours. Les deux complices se métamorphosaient en victimes.

Ninon, elle-même, si furieuse, n'écouta que son bon coeur, et elle soigna Mme de Châteaubedeau comme elle avait soigné son fils. Chourie en était quitte pour une côte enfoncée, mais il faisait si mauvaise mine que sa femme lui épargna les invectives multiples amoncelées dans son acide arrière-gorge.

Et M. le curé? direz-vous.--M. le curé ne consentait plus à s'en aller sans avoir administré les deux malheureux qu'il voulait croire punis par la Providence. Ils n'eurent pas besoin de cette sollicitude suprême, et l'accident, qui eût pu avoir les conséquences les plus graves, se termina à la satisfaction de tous.

Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son coeur maternel, de ce que Jacquette eût assisté, par la chatière, à la scène de la salle d'étude, et elle se reprochait de ne pas réparer l'outrage fait à des yeux innocents, par un châtiment exemplaire. Une expulsion impitoyable de ceux qui y avaient joué un rôle, telle était vraiment la solution qui s'imposait à son esprit logique.

Elle ressentait un grand chagrin, mais elle s'avouait qu'elle en aurait un plus grand encore à se priver de presser contre sa poitrine les gros muscles de Châteaubedeau. Et la pauvre marquise en devenait toute ténébreuse, car ces contradictions créent, pour une femme, une vilaine situation. Elle se maudissait, mais courait à son plaisir avec un entrain plus farouche.

Elle adopta donc la mesure de réparation que lui proposait M. le curé.

Cela consistait en une retraite de neuf jours, prêchée spécialement pour Jacquette, mais à laquelle le bon prêtre exhortait Mme la marquise à assister, car elle était aux yeux de Dieu, disait-il, responsable de la souillure infligée à l'âme de sa fille par l'incontinence de ses hôtes. Pour donner à la chose plus de solennité et lui faire porter plus de fruit, M. l'abbé Pucelle était décidé à confier la parole à un saint moine de l'abbaye de Ligugé, en Poitou, qui, par hasard, se trouvait à Saumur et qu'il comptait au nombre de ses amis.

On vit un noir bénédictin aux yeux de braise ardente. Son froc était râpé, ses poignets crasseux, ses pieds crottés; à sa taille était noué un cuir gras dont les bouts superflus ballaient devant les jambes, en lanières menaçantes. Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et sa figure osseuse et blême était sillonnée de rides profondes imitant le dessin des fleuves et des canaux sur une carte de Hollande. Il n'avait point de dents: quand il fermait la bouche, de molles membranes tendues des narines au menton, se plissant à mille plis, se réduisaient en une boulette de papier froissé qu'il avalait d'une seule gorgée et restituait presque aussitôt, fidèlement. Quand il ouvrait la bouche, le défaut d'articulation donnait à sa parole caverneuse un air lointain, parent des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on imagine la voix des spectres; et la moindre chose qu'il disait produisait une grande épouvante.

Il parla dans le petit oratoire, en présence de ces demoiselles, de la marquise et de M. le curé. Ni Pomme d'Api ni la belle Zébute n'avaient été admises. Jacquette en voulait beaucoup au capucin d'être cause qu'on la privait de sa compagnie ordinaire; elle se vengeait en se moquant du vieil édenté et en pouffant de rire derrière l'écran de ses mains jointes, toutes les fois que le bonhomme mâchait la moitié de sa figure, entre son menton et son nez.

Dès la première conférence, Ninon fondit en larmes, se priva de dîner et eut la force de fermer la porte de sa chambre à Châteaubedeau. Elle le recevait encore jusque-là, car elle n'avait pas été en peine d'opposer aux desseins amoureux de son mari des fins de non-recevoir irréfutables, et le brave homme retournait dormir chaque soir le nez sur sa table de nuit, comme par le passé. Mais il ne pouvait maîtriser le regain d'amour qu'il éprouvait pour sa femme, et il la poursuivait d'agaceries tout le long du jour, ouvrant ses grandes mains comme du temps que la gouvernante vivait en liberté, et tirant le bout de son nez comme un gland de sonnette.

Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le lendemain, foudroya la débauche et les plaisirs illégitimes. Il ne faisait pas énormément de bruit, mais le souffle de sa voix semblait venir du ciel même, par une petite fissure, et ce chuchotement divin, dans l'ombre de l'oratoire, pour les âmes de bonne volonté, était plus bruyant que le tonnerre.

Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de peine, à vrai dire n'en profitait guère. Les béatitudes célestes et les tourments de l'enfer étaient sans prise sur son esprit positif et pur. Elle en faisait le récit fidèle à Pomme d'Api avant de s'endormir, mais de la même façon qu'elle lui eût répété un conte de fées ou une légende de Marie Coquelière. Elle rangeait cela dans sa tête parmi les «choses qu'on dit». Et cela prenait place à côté des «choses qu'on fait» et des «choses qu'on voit», sur une ligne bien droite et bien unie. Des unes comme des autres elle ne tirait ni motif d'édification ni matière à s'indigner. Elle avait une âme docile et courageuse, qui acceptait le monde tel qu'il est.

Mlle de Quinsonas était à l'épreuve de l'éloquence sacrée, ayant entendu d'illustres prédicateurs à la cathédrale d'Angers, alors qu'elle habitait la petite ruelle. Mais il n'en était pas de même de Ninon, qui, hormis les remontrances de Mme de Matefelon, n'avait jamais été atteinte par une parole émouvante. Elle se crut une grande coupable ayant mérité une éternité de supplices affreux, tant par son inconduite particulière que pour avoir favorisé dans sa maison les débordements de la luxure. Elle voulait couvrir sa fine peau d'un cilice; elle inaugura ce régime par de gros torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs supporter. Elle jeûna, passa des heures en prières, s'abîma les genoux. Enfin, comme la retraite touchait à sa fin, elle se jeta aux pieds du capucin et lui dit de disposer de sa vie selon la volonté de Dieu: elle était toute préparée, s'il le fallait, à se retirer dans le désert.

Le capucin lui dit que Dieu était touché d'un si beau repentir, mais qu'il se contentait à moins de frais. Il ne l'appelait point au désert, il ne lui demandait point de mortifications surhumaines, mais bien de vivre dignement et de remplir avec ponctualité ses devoirs d'épouse et ceux de mère.

Ninon respira et s'estima bien heureuse d'être quitte à si bon compte. Une grande paix descendit dans son âme quand le moine la bénit, et elle souriait doucement et remerciait Dieu, car il lui semblait maintenant qu'elle ferait son salut très sûrement et avec une grande facilité.

Ninon était demeurée assez longtemps avec le capucin dans l'oratoire, après la dernière instruction. Les auditeurs s'étaient retirés, M. l'abbé Pucelle le dernier, tout rayonnant de l'issue inespérée de cette retraite; car par la purification de Ninon, il estimait que les dernières traces du scandale étaient effacées. Le moine laissa lui-même Ninon abîmée sur son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait de son oeuvre.

Pendant ce temps-là, le marquis cherchait sa femme, car il la désirait sans cesse plus violemment, et, quant à lui, il envoyait «aux cinq cents diables ces tonnerre de d... de capucins», qui, à son sens, n'étaient bons qu'à détourner les femmes de l'amour.

Il vint donc rôder autour de l'oratoire et gratta à la porte, selon la coutume que vous lui connaissez quand il veut entrer chez sa femme. Ninon prêta l'oreille et reconnut son mari. Elle fit le signe de la croix, alla vers l'époux que le ciel lui avait départi et lui ouvrit les bras en lui disant:

«--Mon ami, je suis votre servante; faites de moi ce qu'il vous plaira.»

Foulques, qui était loin de s'attendre à de si agréables paroles, demeura un tantinet stupide mais il accueillit galamment sa femme, et en peu de temps, tandis qu'il la baisait dans le cou, il résolut de parachever l'aubaine. Il enveloppait Ninon dans ses grands membres et la pressait comme une belle vendange. Elle avait clos les yeux et elle balbutiait: «Pas ici!... Non... non... pas ici!... je vous en prie!» Il la souleva à trois pieds du sol, quoiqu'elle fût lourde de chair, et, ayant franchi l'antichambre avec la rapidité d'un courant d'air, il la jeta sur le premier lit qu'il entrevoyait dans la pénombre du soir.

Ninon continuait de crier: «Pas ici! Pas ici!» Mais le marquis guignait ce moment-là depuis trop longtemps pour être en état de discerner un lieu de l'autre; la pièce semblait solitaire; et d'ailleurs il soufflait fort par ses narines, faisait grand bruit, n'entendait rien.

Et Jacquette, qui était en train de réciter à Pomme d'Api le dernier sermon du capucin, baissa la voix pour ne pas gêner son papa et sa maman. Mais elle ne s'interrompit pas, afin d'éviter que Pomme d'Api lui demandât pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle fût le moins du monde troublée par ce qu'elle eût dû répondre à sa fille, mais enfin elle aimait autant n'avoir pas à en parler.

Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api dans son tablier, et gagna la porte à pas de loup, lorsqu'elle eut fini de répéter le sermon du capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite cervelle, qu'il était plus convenable de s'en aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour atteindre le verrou que son papa avait eu soin de pousser; mais, en se haussant sur son tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec Pomme d'Api.

La marquise sa mère se leva d'un bond, comprit ce qui était arrivé, et un mot très juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment justifié par le machiavélisme qui préside parfois à l'enchaînement des événements de ce monde:

--«Ah! zut, alors!...»

Et elle retomba sur le dos, jetant à la fois ses deux jambes en l'air, ce qui signifiait bien clairement: «Que le diable m'emporte si je me casse la tête désormais pour garantir l'innocence d'une jeune fille!»

XX

LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP DE FUSIL DANS LE LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET AFFREUX. QUELQUES MOTS DE PHILOSOPHIE; VANITÉ DE CES MOTS. LA LEÇON D'AMOUR EST FINIE.

Tout porte à croire qu'il y a dans le monde un principe malin que l'on nomme communément le diable et qui s'introduit à travers nos affaires, pour nous décourager de pratiquer la vertu. Les méfaits de ce fâcheux sont de tous les instants: n'allez donc pas prétendre que je l'aie fait intervenir arbitrairement dans les aventures du gynécée.

M. de Chemillé, vieux libertin qui ne croit ni à Dieu ni à diable, vous dirait que dans le cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention surhumaine, mais la manifestation de la toute-puissance de l'Amour, qui règne sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au plus petit lieu, qui culbute les tempéraments les mieux établis et déjoue les combinaisons les plus subtilement machinées. Serait-ce à cause de cette grande force de l'Amour que nos vieux pères le confondirent souvent avec le prince des Ténèbres, c'est-à-dire avec la seule puissance qui pût se mesurer à Dieu? Je vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir ce mystère. Retenons seulement que les bonnes gens et messieurs les esprits forts recourent à des termes différents pour désigner une même chose qui nous surpasse les uns et les autres, et de haut, c'est trop évident.

A la façon dont la marquise a prononcé les mots significatifs, rappelés à la fin du dernier chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il était facile de prévoir que sa conversion ne porterait pas tous ses fruits. Elle fut, en effet, tellement dépitée du maudit hasard qui l'avait fait,--elle, mère dévouée et pleine des meilleures intentions,--mettre le comble aux scandales de sa maison dans le moment même où elle accomplissait, je ne dirai pas la pénitence, mais le devoir imposé par le saint prédicateur, qu'elle eût voulu se livrer sur-le-champ à quelque action abominable, qui l'exposât à être montrée au doigt par l'humanité tout entière. Elle n'en trouva pas l'occasion, mais elle courut presque tout de suite se pelotonner contre son amant, et se moqua avec lui des terreurs que lui avait causées la retraite.

Châteaubedeau, pendant ses loisirs, s'était adonné au divertissement de la chasse. Il chassait au dehors, chassait au dedans: forêts, landes, vignes, moissons, enclos du parc; il tirait partout, tirait au hasard, ayant juré de dépeupler Fontevrault de tous les lapins, de tous les oiseaux, de toutes ces jolies bêtes qu'il est si agréable de voir passer effarouchées dans la campagne ou dans les bois.

Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet exercice. Ce que disait ou faisait Châteaubedeau était merveille. Elle avait même abdiqué la pudeur qui lui était naturelle et ne craignait pas qu'on la vît à toute heure de jour et de nuit avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, tuait avec lui; c'était, dans le château, un vrai carnage. Les paons, les cygnes des bassins, au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs, agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les chiens des bergers, les daims qui couraient librement sous les charmilles; tout cela tomba en peu de temps.

Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute!

Il y avait dans le parc une compagnie de daims qui pullulaient depuis des années, car il n'était venu à personne l'idée de troubler leurs ébats. Châteaubedeau n'eut point de cesse que le dernier ne fût atteint. Après les avoir poursuivis, traqués, massacrés durant des semaines, il arriva, lors d'une des dernières belles journées de l'automne, qu'on eut la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.

C'était au commencement de la tombée du jour. Châteaubedeau et la marquise traversaient ce bois de chênes dont je vous ai parlé, vous vous en souvenez peut-être, lorsque je vous ai raconté la croisade matinale de Mme de Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y étaient assises un moment sur un banc avant de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux aussi, sur ce banc, et y exprimèrent le regret de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui, selon toute apparence, avait dû venir se réfugier dans ces parages.

Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui, pour le moment, étaient dévolues les fonctions de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y avait une jolie partie à faire avant nuit noire «dans ces b...... d'allées aussi habiles à tromper les bêtes que le monde».

Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme lui. Les voilà dans le labyrinthe, dont Ninon sait par coeur les méandres.

Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées dans les fourrés, à peu près à hauteur d'homme, et par l'une desquelles Mlle de Quinsonas avait aperçu la tignasse rousse de Cornebille. Ninon distingua très nettement encore, malgré l'approche du soir, la statuette de marbre, et elle la montra à Châteaubedeau. Il la vit comme elle; mais il s'étonna que ces lunettes demeurassent si bien taillées dans des fourrés d'arbustes vivaces, et il fit remarquer en même temps le bon état des allées, où cependant personne ne fréquentait. Ninon, qui n'avait point pensé à cela, s'en émerveilla à son tour. Elle alla à une autre lunette, y mit l'oeil et vit nettement la statuette, blanche comme au premier jour; et cependant ce jour remontait maintenant à bien des années. Châteaubedeau se souvint en effet qu'il n'était qu'un gamin lorsque Mme de Matefelon le tenait éloigné du bain des dames ainsi que le chevalier Dieutegard.

«--Pauvre chevalier!...» soupira Ninon.

Elle se souvint aussi de Cornebille, qui l'avait vue là, toute nue, un soir d'automne presque pareil à celui-ci.

Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit passer dans le champ de la lunette, un objet rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le canon de son fusil dans ce cylindre creusé à même le feuillage. Elle se disposa à tirer à première vue sur ce qu'elle jugeait être le daim bondissant à la gueule des chiens.

Elle épaula donc son arme, et attendit, un oeil clos, l'autre brillant d'une cruelle ardeur, ses belles lèvres recroquevillées comme pour saisir un grain de mil.

Tel était à ce moment, son appétit de détruire, qu'à défaut du passage de l'innocent animal, elle avait résolu de massacrer la statuette.

Mais, pan!... Elle a tiré.

Plus haut que les aboiements de la meute, un cri a retenti. Et Ninon, dans son coeur de femme, et son imbécile amant lui-même, ont tressailli, en reconnaissant que l'âme d'un homme s'échappait.

Ils courent vers le bassin, à travers le dédale du labyrinthe. Faisons comme eux. Ah! mais, nous voilà perdus...

Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir en arrière et nous retrouver là-bas, au bord de la Loire, près de la maison du passeur, dans la cabane de Cornebille, où nous avons laissé le chevalier Dieutegard.

Oh! que ces deux malheureux faisaient un triste ménage! Ils dormaient le jour, par honte de se montrer dans leur dénuement, et aussi parce qu'ils passaient la nuit, comme je vous l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de Ninon, tantôt à entretenir le labyrinthe, le bassin et la statuette baisée un jour par Ninon, tantôt enfin à pêcher au verveux dans la Loire, au risque de se faire prendre par la maréchaussée, ou bien encore,--il faut l'avouer à la confusion de notre chevalier amoureux,--à voler la volaille et les oeufs frais dans les fermes. Le reste du temps, Dieutegard faisait redire à Cornebille la scène du bain de Ninon, et il éprouvait un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles de son rival barbare. Cornebille excitait Dieutegard à parler de la marquise, et il avait sans cesse l'envie de se précipiter sur lui et de l'étrangler, quand il était question des faveurs qu'elle lui avait témoignées, mais il ne l'étranglait pas, parce qu'il voulait entendre encore parler de Ninon, le lendemain. Alors il faisait dévier l'entretien sur Châteaubedeau, et c'était celui-là de qui il étranglait le fantôme.

Ils couchaient sur la paille et sur de vieux chiffons que Marie Coquelière apportait parfois, en cachette, dans ses poches, car cette honnête femme n'eût osé voler une aune de drap à ses maîtres. Elle ne s'aventurait d'ailleurs plus guère à la cabane, car elle se mourait du regret d'avoir parlé, après avoir failli mourir de ne point parler, et elle croyait que Cornebille l'avait punie en lui envoyant la maladie qui la consumait.

Dieutegard avait eu son habit feuille morte très endommagé par le contenu du vase de nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait fallu le laver parce qu'il était imprégné d'une mauvaise odeur, et sa belle soie rétrécie, ridée, était pareille maintenant à la pelure d'une pomme de reinette qui a passé l'hiver. Nous ne parlons pas des trous, des taches, ni de la guenille qui provient de porter un vêtement jour et nuit, et d'en arracher les pans, le petit matin, à la gueule des chiens. Il fallait signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance: il est pénible à un homme bien né d'être mal mis. Le chevalier en souffrait beaucoup.

Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse, car son amour s'aggravait avec le temps, par la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne voyait jamais, et par l'émulation diabolique qu'il recevait du féroce amour de son compagnon.