La leçon d'amour dans un parc

Part 11

Chapter 113,916 wordsPublic domain

«Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle, pourquoi Mlle de Quinsonas s'échaude ainsi le soir, nue comme la main, en roulant des yeux de poisson cuit au bain-marie? Elle expie par ce moyen les péchés de gourmandise qu'elle a commis dans la journée et qui la font engraisser si fort par derrière.»

Pomme d'Api se déclare satisfaite; Jacquette reprend son sommeil interrompu, et la gouvernante, ayant passé sa chemise de nuit et étant venue voir si la fillette reposait chastement, les deux mains sur les couvertures, se glisse dans son lit et s'endort.

Vous croyez le gynécée en paix? Ah! que non!

Vers minuit, une petite porte dérobée qui communique avec le château, a été poussée furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds nus et sans lumière, est entré. La marquise seule, pourtant, a la clef de cette porte. Marie Coquelière va la recevoir de ses mains le matin et la lui remet le soir...

Mais avant de vous conter qui vient ainsi violer le repos de nos vierges, il nous faut retourner en arrière, vers des personnages que nous avons délaissés depuis plusieurs chapitres, et vous verrez comment cette incursion, qui semble nous éloigner du gynécée, au contraire nous y ramène.

Vous vous souvenez de la manière toute fortuite dont Ninon est devenue la maîtresse de Châteaubedeau fraîchement ligotté, emmailloté comme un panaris, et comment elle s'est accoutumée à une situation qui, tout d'abord, l'avait non pas précisément choquée, car sa nature n'était pas d'une délicatesse à se froisser pour des accidents de ce genre, mais enfin l'avait un peu secouée, tourmentée tout au moins, dans la région d'honnêteté fondamentale qu'elle avait. Petit à petit, le fait de presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros paquet de muscles qu'était Châteaubedeau, devenait un besoin aussi impérieux que celui de boire et de manger. Elle recevait donc son page dans sa chambre, après que l'on s'était assuré du coucher du marquis, et ceci, de la façon suivante:

On se rendait à pas de loup sur la terrasse où donnait la chambre de Foulques, qui allait volontiers au lit de bonne heure. Sa fenêtre s'éclairait soudain, et, comme elle était un peu haute, on n'apercevait que le plafond et un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis, déjà allongée démesurément, se haussait presque aussitôt d'une sorte de tiare pointue,--effet dû à un beau bonnet de soie,--et simulait une pantomime invariablement répétée.

La noire figure géante avisait un coffre d'aspect imposant, et en tirait une urne enflée, au moins d'apparence, à contenir la cuvée de trois arpents de vigne, puis la soutenait à mi-corps dans cette attitude d'expectative propre au pichet que l'on présente à la chantepleure. Après quoi, tout devenait inerte, pétrifié, solennel. On eût eu le temps de réciter trois _Pater_. Une chauve-souris coupait parfois le spectacle de sa petite tache tremblotante. Enfin quelque chose pointait: une ligne d'ombre vigoureuse, décrivant l'arc de cercle, joignait l'urne patiente à la fontaine monumentale, et l'oreille reconnaissait à s'y méprendre le gargouillis de la gouttière du Nord vomissant une pluie d'équinoxe.

Lorsque le marquis avait procédé à cette opération et renfermé le liquide dans la table de nuit, on pouvait être assuré qu'il ne ferait plus un pas pour s'éloigner de ce dépôt, et qu'il se coucherait et s'endormirait là contre, en vertu de quelque chose de plus fort que sa volonté ou son caprice: une habitude, singulière à la vérité, mais héritée de ses pères.

Ninon n'assistait pas à cette séance de très bon gré, car ni la méchanceté ni l'espièglerie n'avaient de part dans ses actes. Elle aimait son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir ne s'augmentait point de la disgracieuse situation qu'il créait au marquis. Elle eût beaucoup donné pour ne point songer qu'elle endommageait son mari en passant des quarts d'heure délectables avec Châteaubedeau. Mais Châteaubedeau au contraire, s'ébaudissait royalement à voir le marquis coucher le nez sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait, lui, le souffle agréable de Ninon; elle s'y prêtait par bonté d'âme et faiblesse, mais elle était très contente lorsque c'était fini et qu'elle allait se mettre au lit.

Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'était régulièrement couché comme à l'ordinaire, se leva, ôta son bonnet, prit une chemise propre, son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha droit, d'un air guilleret, à l'appartement de la marquise. Et, arrivé par le cabinet de toilette, il gratta à la porte.

Ninon reconnut aussitôt la présence de son mari et fut ennuyée, non qu'elle redoutât quelque conséquence tragique, que les caractères de Foulques et de Châteaubedeau rendaient peu probable, mais parce qu'il lui répugnait intimement de savoir son mari si proche et lui demandant une hospitalité légitime, dans le moment précis où son amant l'enlaçait avec une vive ardeur.

Le pire fut que Châteaubedeau, qui n'était qu'un bravache, perdit la tête en même temps que toute contenance; et il allait et venait tout nu dans la chambre, essayant d'ouvrir les placards pour s'y cacher, au moyen d'une clef qu'il avait trouvée sur la table, au risque de compromettre Ninon, qui simulait un profond sommeil pour se dispenser d'ouvrir.

Foulques, vous le savez, n'aimait pas se mettre martel en tête; mais, lorsqu'une envie le démangeait, il était tenace comme un roc de Bretagne. Il ne s'inquiétait aucunement, pour l'heure, de savoir si sa femme recevait un amant dans son lit; mais il avait l'envie bien nette d'occuper la place qui lui était due dans le lit de sa femme, et il s'armait seulement de patience en attendant que sa femme lui ouvrît.

Ninon faisait à Châteaubedeau des gestes désespérés pour lui donner à entendre qu'il poussât tout bonnement l'autre porte et s'en allât.

«--Moi, m'en aller, fuir!» exprimait Châteaubedeau d'un geste noble, que sa nudité rendait plus solennel,--«jamais!»

Il préférait entrer dans l'armoire et reparaître quand Ninon se serait expliquée avec son époux. Et il introduisait la clef dans une serrure et puis dans une autre.

«--Mais, malheureux! soufflait Ninon, c'est la clef des appartements de ma fille!»

Enfin, comme le temps pressait et que le marquis grattait toujours à la porte du cabinet, Ninon se leva et fit mine de se résoudre à le laisser entrer. Elle jeta au page ses vêtements et courut toucher le verrou.

Châteaubedeau fut saisi d'une telle venette qu'il décampa aussitôt, sans même prendre soin d'emporter ses vêtements, et muni seulement de cette clef qu'il avait gardée à la main.

Beaucoup de lecteurs vont certainement m'accuser de recourir ici à un procédé bien vulgaire en mettant dans la main de Châteaubedeau tout nu la clef du gynécée. Je vous assure que vous avez tort. Rien n'est plus conforme au caractère de ce jeune homme que de vouloir s'introduire dans un placard lors de l'arrivée du mari de sa maîtresse, ce qui équivaut à s'abriter du danger, et fournit une occasion de se flatter, après, qu'on en a couru un colossal. Rien de plus naturel à quelqu'un qui souhaite s'introduire dans une armoire fermée, que d'essayer de l'ouvrir avec la première clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique, étant donné l'esprit aventureux et éhonté de Châteaubedeau, que de profiter de ce qu'on a la clef de l'appartement des vierges et de ce qu'on est nu, pour s'y diriger tout droit.

Châteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors de la chambre de Ninon qu'il était résolu à aller jouer un tour pendable à Mlle de Quinsonas.

Il n'eut pas de peine à se diriger à tâtons jusqu'à la petite porte qu'il connaissait pour l'avoir vu percer par les maçons. Il tourna la clef et entra, ne sachant plus où il se trouvait, par exemple, car l'obscurité était complète. Il interrogea de la main un pan de mur, puis un autre, et toucha une lourde portière de tapisserie qu'il souleva. Alors il sentit plutôt qu'il ne vit qu'il était dans une pièce vaste, et il marcha plus librement. Deux petites lueurs demeuraient dans le foyer, comparables à des vers luisants; elles n'éclairaient aucun objet. Le pas de Châteaubedeau, un peu lourd, car c'était un gaillard râblé, faisait osciller la cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante, et une grande armoire craquait.

Mlle de Quinsonas s'éveilla au milieu d'un cauchemar. Son premier acte, en pareil cas, était de faire de la lumière. Elle se dressa sur le coude et alluma sa bougie selon la méthode qu'on employait en ce temps-là. Mais, comme elle était peureuse, la bougie étant allumée, elle hésita encore à regarder autour d'elle, dans la crainte de découvrir quelque chose d'effrayant. Châteaubedeau la regardait flegmatiquement; il ne bougeait plus. Parfait silence. La gouvernante se rassura et consentit à explorer des yeux la chambre.

Alors elle vit, à moins de deux pas de son chevet, un grand et gros homme qui la regardait, nu comme un ver.

Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'évanouit instantanément.

Jacquette, à l'autre bout de la pièce, fut réveillée par le cri de la gouvernante et aperçut, en pleine clarté, le favori de sa maman. Elle le remit aussitôt, parce qu'elle ne s'émouvait pas, elle, de le voir en cet appareil, et elle conservait toute sa présence d'esprit. Elle s'inquiéta seulement et demanda:

«--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Châteaubedeau? Est-ce que maman est malade?»

Châteaubedeau n'avait point vu Jacquette. En entendant sa voix innocente, ce malappris effronté connut quelque chose de plus fort que son impudique forfanterie, à savoir la loi naturelle qui commande à l'homme de respecter la jeunesse; et il fut en proie à un étrange malaise: il couvrit rapidement, de ses mains, ce qu'il put couvrir de son corps.

Et il s'en alla plus vite qu'il n'était venu, en se tenant le derrière à deux mains. Il était tout à fait ridicule.

Dès qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit. Mlle de Quinsonas demeura je ne sais combien de temps sans connaissance. Quand elle s'éveilla, il faisait bien plus grand jour que de coutume, parce que Marie Coquelière, n'ayant pas trouvé la clef du gynécée chez la marquise, n'avait pu ouvrir et apporter le déjeuner de ces demoiselles.

A défaut du témoignage de la bougie qui était consumée jusqu'au bout, la clef égarée eût suffi à prouver à Mlle de Quinsonas qu'elle n'avait pas rêvé en voyant l'homme nu: quelqu'un s'était emparé de la clef du gynécée et s'y était introduit; ce n'était pas un monstre, car l'émotion lui avait laissé le temps de l'estimer bien fait, sinon celui de lui examiner la figure.

Tout autre que Mlle de Quinsonas eût promptement soupçonné Châteaubedeau; mais elle était si bien élevée qu'elle ne se fût pas permis, même au plus secret de sa pensée, d'accuser un hôte du château de la double infamie d'avoir dérobé une clef près du chevet de la marquise et de s'être montré à ses yeux dans un si outrageant appareil. Par une de ces générosités d'esprit que procurait autrefois une éducation accomplie, elle jugea que quelqu'un de ces messieurs était sujet à des accès de somnambulisme et que le parti le plus prudent serait de ne point parler de l'aventure, qui pouvait aussi, hélas! la desservir personnellement. Jacquette étant dressée à ne dire jamais rien de ce qu'elle avait vu, demeura muette vis-à-vis du monde, se réservant d'en philosopher à son aise avec Pomme d'Api. Marie Coquelière attribua la disparition de la clef à un tour de sorcellerie et en accusa Cornebille.

Châteaubedeau, pour ajouter une farce à une farce, porta la clef sous l'oreiller de sa mère, endormie d'un puissant sommeil.

La grosse maman Châteaubedeau se réveilla, la clef quasiment dans la main. Mais, ayant presque aussitôt entendu dire par la femme de chambre que l'on avait dû enfoncer la porte des appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, elle se tut à son tour, par sa prudence de femme adonnée aux amours coupables.--Vous voyez que les fautes comme l'innocence concourent à nous rendre circonspects.--Cependant, aiguillonnée tout le jour par une curiosité bien légitime, elle ne put tenir, vers le soir, contre le désir de savoir si la clef qu'elle possédait n'était point celle du gynécée. Et elle alla, avec toutes sortes de précautions, jusqu'à la petite porte.

La nuit tombait, le corridor était dans l'ombre; une grande paix semblait répandue dans le château comme dans l'appartement des vierges. Mme de Châteaubedeau tira de sa poche la clef, l'introduisit, la tourna dans la serrure sans rencontrer de résistance. Soudain, un bruit au fond du corridor... Elle songe à revenir sur ses pas; mais on s'expliquera mal sa présence à cet endroit: le plus sûr moyen d'éviter la personne qui s'approche est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse la porte, elle est dans l'antichambre mais elle n'a pas le loisir de refermer! son amant Chourie, sans cesse sur ses pas, a pénétré derrière elle.

Elle s'affaisse sur le premier siège qui se rencontre, et elle comprime les battements de son coeur, car Chourie lui a fait peur, vraiment; elle croit étouffer. Son amant aux abois cherche de l'air; il ouvre une porte: c'est la salle d'étude, actuellement déserte. Il y entraîne sa forte maîtresse et, l'ayant déposée sur une chaise longue, près d'une fenêtre, il délace amoureusement son corsage gorgé à pleins bords.

Elle revient à elle, se laisse cajoler, tourne de gros yeux langoureux; cette femme vieillissante oublie tout sous le charme magique des caresses. Son regard va de son amant au petit parterre si bien dessiné, si bien planté, à l'allée des fontaines, au bon vieux pigeonnier. Ce n'est que peu à peu qu'elle songe à la qualité de l'endroit où elle est: on entend, dans une pièce voisine qui sert d'oratoire, la voix de Jacquette, et celle de M. le curé qui lui donne sa leçon de catéchisme.

Quel dommage que ces appartements-ci soient réservés! Quelle tranquillité on y goûte! Chourie fait observer que la poussière envahit les meubles, que des toiles d'araignée doublent les tentures, de leur tissu léger. En effet, depuis que l'on avoisine l'époque de la première communion, la salle d'étude est délaissée en faveur de l'oratoire. Peut-être ne vient-on jamais par ici?

Et Mme de Châteaubedeau se représente son existence au château, où le pauvre Chourie est épié sans répit par sa femme, par son frère maladroit, par la marquise qui emploie ses scrupules à sauvegarder les apparences où elle-même a quelque répugnance à s'exhiber en galante aventure aux yeux de son fils, quelque vaurien qu'il soit; enfin où chacun, portant le fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant comme un renard qui frôle le mur du poulailler. «--Chourie, si nous y revenions?...»

Elle garda donc la clef et revint chaque jour ici, à la même heure, avec Chourie. Pour elle, d'une nature grasse et abondante, cette combinaison offrait l'avantage d'une grande paix amoureuse; pour le pauvre Chourie, devenu maigre et efflanqué par un rude service d'amant, il s'y joignait un adjuvant qui puait bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en somme, et qui provenait d'une sorte de viol d'un lieu saint, rendu plus sensible par le murmure des voix de la fillette et du vieux prêtre, dans l'oratoire, et par la présence, parfois, de l'inquiétante belle Zébute, dardant dans un coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou animée tout à coup d'une danse barbare, arrivée là par quelque trou mystérieux, disparue de même.

Moins de huit jours après, les deux amants, jamais troublés, tenaient cette pièce du gynécée pour un pavillon à eux; ils y apportaient des friandises, y croquaient des gâteaux secs, et muaient le pupitre de Mlle de Quinsonas en une cave à liqueurs et à vins variés. Chourie, ayant dérobé à l'office un petit plumeau, commençait à épousseter par ci par là, à nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa maîtresse pût, en se retirant, mettre de l'ordre dans sa toilette et dans sa chevelure.

Tout se passait au gynécée avec la régularité des couvents. M. le curé arrivait au château à quatre heures et demie; un petit bonjour à la marquise quand il la rencontrait, un brin de causette avec celui-ci ou celui-là: à cinq heures moins dix, invariablement, la leçon était commencée dans l'oratoire. Elle se poursuivait jusqu'à six heures et demie précises. A six heures et demie la marquise entrait à l'oratoire, prenait congé du bon curé et accompagnait sa fille dans la salle à manger du gynécée, où le dîner de ces demoiselles était servi. Elle s'informait du menu, chatouillait d'un doigt le cou de Jacquette et disait bonsoir.

Mlle de Quinsonas assistait à la leçon, ainsi que Pomme d'Api et, du moins en principe, la belle Zébute. Quand le laps de temps jugé suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le cerveau de la jeune catéchumène était écoulé, M. le curé tolérait qu'une aimable détente succédât à l'attention soutenue, et il prolongeait en causerie édifiante la partie dogmatique de son enseignement. Quelques sauts étaient même permis à Jacquette, dont le tempérament enjoué s'accommodait mal des longues stations, et elle en profitait pour se livrer à maintes cabrioles avec la belle Zébute.

M. l'abbé Pucelle contemplait ces ébats avec indulgence et les encourageait volontiers de sa franche et cordiale hilarité, encore qu'il lui arrivât souvent de se mettre à croppetons, sa soutane tordue entre les deux genoux, afin de saisir plus prestement la chatte, par la queue, au passage. Puis il se relevait, la figure rouge comme une tranche de boeuf, et s'entretenait avec la gouvernante, soit de Mgr l'évêque d'Angers, vénérable parent de celle-ci, soit de la satisfaction que donnait à son coeur l'édifiante préparation à la communion de Mlle de Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de sa collaboration intelligente et zélée, et, parcourant de son honnête regard les murs blanchis du petit oratoire, les pieuses images qui l'ornaient et l'auditoire rare et charmant, composé «premièrement, disait-il, d'une sainte gouvernante qui portera aux pieds de Dieu le mérite d'avoir soustrait une enfant aux embûches du siècle; deuxièmement, de cette enfant, tabernacle de toutes les grâces, héritière des plus beaux biens de ce monde et candidate aux ineffables richesses de l'autre; troisièmement, de Mlle Pomme d'Api, exemple de sagesse et de modération dans l'exubérance de la santé et de la belle mine; quatrièmement, enfin, de cette chère bête, digne joujou de l'homme, et à qui il ne manque qu'une âme pour être notre soeur en gentillesse et en agilité», il élevait son âme vers le ciel et lui offrait avec une touchante sincérité son pur contentement.

Il arriva que Jacquette, le moment venu de cette courte récréation, ne trouva plus la belle Zébute à son poste ordinaire et la chercha en vain dans les coins et recoins de l'oratoire. Elle s'en affligeait; et elle trépignait de l'envie de découvrir par quelle issue la chatte noire avait pu ainsi lui fausser compagnie. M. le curé, lui aussi, regrettait la perte de la belle Zébute.

Voilà donc Jacquette à quatre pattes, M. le curé à genoux, Mlle de Quinsonas elle-même ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol de cette pesante poitrine qui avait troublé le marquis de Chamarante et qui faillit plus d'une fois, sous les chastes regards du vieux prêtre, s'échapper du corsage ouvert, à la mode du temps. On remue le prie-Dieu, les chaises, le confessionnal rococo, joli comme une pièce de nougat; on dérange la statue des saints; on met en lambeaux les toiles d'araignées.

Tout à coup, Jacquette, à plat ventre contre un vieux panneau de boiserie, les deux menottes en abat-jour, semble attentive ou pétrifiée comme un chien à l'arrêt. Elle a trouvé!

Mlle de Quinsonas se relève en tenant sa gorge à deux mains; le bon curé ajuste ses lunettes et, désignant du doigt la petite, qui a été la plus heureuse à la chasse, il rit de tout son coeur et de tout ce qu'il lui reste de dents, peu nombreuses, mais longues comme des bâtons de sucre d'orge.

C'était une chatière, trou rond, dissimulé par un clapet mobile ouvrant de ci de là, au gré des allées et venues de l'animal. Lorsque Jacquette eut pesé du doigt sur cette porte secrète, elle vit, droit devant elle, au beau milieu de la salle d'étude, la belle Zébute qui la regardait de ses deux yeux jaunes, ayant l'oreille fine et sensible au plus menu bruit. Puis, quelque chose de compact intercepta l'image de la chatte noire. Puis celle-ci reparut, léchant goulûment une timbale de pâtisserie qui bavait de bien belle crème. Puis elle disparut de nouveau. Puis Jacquette la revit qui se pourléchait les babines avec une petite langue rose et friande; des miettes de pâte gluante lui restaient collées entre trois longs crins de moustache.

C'est très bien. Jacquette était au comble de la joie et annonçait tout haut les détails du spectacle. Mais elle était curieuse de savoir la nature de l'écran opaque qui lui dérobait, à intervalles presque réguliers, la vue de cette coquine de belle Zébute. Peu à peu son oeil discerna un soulier, un grand soulier de monsieur, et aussi un soulier plus petit et qui semblait de satin blanc. Le grand soulier était emmanché au bout d'une jambe maigre, et le soulier blanc attenait à un fort gros mollet. La jambe maigre s'entortillait au gros mollet comme un lierre mince et vorace s'enroule autour de la verrue d'un orme et l'étouffe en lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait, si vous voulez, une sorte de balancier de pendule, en style de colonne torse, posé horizontalement et oscillant d'une manière franchement hostile aux lois de la pesanteur.

Rien n'est plus parfait que n'était la joie du bon curé lorsque Jacquette disait qu'elle voyait un pied noir et un pied blanc. Il en toussait, il se pliait en deux la bedaine, il communiquait sa gaieté à la gouvernante, qui, penchée sur le corps de Jacquette, la main étalée à l'échancrure du corsage, interrogeait elle-même:

«--Et après, Mademoiselle? que voyez-vous? que voyez-vous? Qui donc aura laissé un pied noir et un pied blanc dans la salle d'étude, avec des friandises?... Après? après?»

«--Après... dit Jacquette; oh! ce n'est pas bien!»

Elle se releva d'elle-même et s'en alla dans un coin de l'oratoire en faisant la moue comme s'il lui était arrivé quelque chose de désagréable.

Mlle de Quinsonas fut sur le point de s'allonger pour mettre l'oeil à la chatière. M. l'abbé Pucelle, très ingambe encore malgré son âge, ne le souffrit pas.

«--Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez!»

En un instant, voilà M. le curé à quatre pattes, fermant un oeil, ouvrant l'autre à la chatière, se souvenant d'avoir été gamin. Sa vue est bonne; il distingue à merveille, mais il ne peut en croire ses sens; il faut qu'il soit bien troublé pour qu'une telle expression lui échappe: «--Bon dieu de bois!» s'écrie-t-il.

Car il voit plus non un pied noir et un pied blanc, mais une épaule de femme grasse, un cou, un sein pareil à de la pâte bien levée, qu'une main éprouve par pressions interrogatives ou bien flatte par petits tapotements amicaux, à l'instar du mitron qui va porter son pain au four.

Il se redresse, retombe aussitôt sur un siège, s'essuie le front du revers de la main; puis il se frictionne vigoureusement les yeux, comme pour en chasser quelque chose d'immonde. L'indignation, la stupeur l'emportent, en sa vieille âme probe, sur la prudence et la diplomatie, et il ne songe plus qu'à la petite catéchumène qui a vu ce que lui-même a vu. Il se précipite vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise le front; il invoque au plus haut du ciel la grâce d'un divin oubli sur cette jeune imagination; il voudrait qu'une source clarifiée jaillît de quelque part afin d'y laver sa petite amie à grande eau; il a tant de chagrin, le digne prêtre, qu'il en pleure, et, à défaut de source miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent peut-être par la permission de Dieu, se répandent sur les cheveux blonds de Jacquette.

Mais, sous cette tempête morale, Jacquette, dont les préoccupations sont bien différentes, dit tout simplement:

«--C'est la belle Zébute que je voudrais bien ravoir!»