Part 10
Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, au bord de l'eau, car les paroles de Cornebille lui avaient retiré d'un coup tout le sang du corps.
Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait raconter au château l'aventure de la nuit, comment jamais--en admettant qu'il osât reparaître devant Jacquette et devant la marquise,--comment jamais faire accroire à celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle dans les bras d'une femme de campagne, nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin qu'il avait peur, mais de cela!
Et Cornebille, de son oeil louche, voyait bien que le chevalier se rapetissait et tremblotait sur son caillou. Il en augura que le jeune homme avait commis quelque fredaine peu catholique et qu'il se trouverait volontiers à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de venir chez lui, sous le prétexte que le matin était frisquet. Et il pensait, par derrière la tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit pas non et le suivit.
Cornebille habitait à présent une toute petite cabane, dissimulée sous les saules, non loin de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. Sa femme avait dû s'engager comme servante depuis le malheur qui avait chassé du château le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes s'étaient loués dans les fermes. Lui seul demeurait là, vis-à-vis les pignons de Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il, par un sort qu'on lui avait jeté et qui le faisait tomber du haut mal s'il touchait seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait de rapines. Sa personne déguenillée inspirait l'inquiétude et la pitié; quant à son toit, il était sordide.
Ce fut là, par une suite de circonstances tenant tant du hasard que de l'état d'esprit du chevalier, que celui-ci échoua et vint achever de briser son frêle coeur.
Certes, c'est un assemblage disparate que celui de ces deux hommes, Cornebille et le chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui jamais eût songé à les réunir? Celui-là même qui a créé le coeur de l'homme plein de mystère, y avait songé. Car vous savez déjà que l'amour d'une même femme avait pénétré l'âme et le sang de Cornebille et du chevalier.
Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis le jour néfaste où le corps de la marquise lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre, au travers des arbustes dégarnis par l'automne; et le fait d'avoir été chassé du château n'avait été qu'un médiocre épisode au prix de la terrible perturbation apportée dans sa cervelle par un regard indiscret. Tel était le sort qu'on lui avait jeté. Ses forces et son courage étaient à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa famille, et lui-même végétait d'une vie quasi-animale, ne retrouvant de coeur que la nuit, pour pénétrer clandestinement dans le parc de Fontevrault, se faufiler au long des allées du labyrinthe et rendre son culte à l'Amour qui l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de ses bras et baisé, un jour.
Dieutegard découvrit le secret qui rongeait Cornebille, et il n'en fut pas jaloux, contrairement à ce qui arrive ordinairement en pareil cas. C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait jamais qu'à souffrir d'une passion si disproportionnée et qu'il ne serait jamais un rival pour lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau, parce qu'il ne lui semblait pas possible que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé, lui.
Mais lorsque Cornebille connut l'amour de Dieutegard, il eut envie de fondre sur lui à coups de pieds et à coups de poings et de le jeter, bien meurtri, dans la Loire. Cependant il se contint et ne laissa jamais rien paraître de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son oeil brillait comme celui d'un loup, lorsqu'il regardait le chevalier; tantôt c'étaient des cajoleries maternelles, car il espérait sans doute tirer parti de lui.
D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus que Dieutegard; et toutes les fois qu'il entendait le nom de l'amant heureux de la marquise, Cornebille étranglait quelque chose: une ombre, une vision, entre ses doigts noueux.
Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. Les chiens le connaissaient de longtemps et venaient lui lécher les mains. Ils firent bon accueil à Dieutegard.
Cornebille et le chevalier allaient non seulement au bassin, mais, par les nuits noires, ils s'approchaient du château, le plus près possible. Ils ne voyaient absolument rien. Mais ils savaient où étaient placées les fenêtres de Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, sans parler et sans souffler, heureux d'être moins éloignés d'elle, jusqu'aux premières lueurs du jour.
Dieutegard apprit aussi que Cornebille voyait l'ancienne nourrice, Marie Coquelière, femme crédule qu'il avait domptée par la peur, grâce à sa renommée de sorcier. Elle s'aventurait à certains jours jusqu'au bord de la rivière, et Cornebille, surgissant là comme par, enchantement, lui tirait mille détails concernant Ninon. Elle vint, un jour de pluie, jusqu'à la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se crut morte ou le prit pour un revenant. Puis, ayant recouvré ses sens, elle se mit à pleurer. Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire qu'elle avait grande pitié de l'état dans lequel elle le rencontrait. Il l'interrogea sur l'opinion que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était que Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps déjà on avait cessé de prononcer son nom. Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau. Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de Quinsonas, en attendant sa communion.
Vous savez que la première impression qu'ont les bonnes gens en présence d'une situation est de la trouver naturelle. Marie Coquelière avait, il est vrai, été surprise de retrouver le chevalier qu'on disait perdu. Mais, le voyant vivant, elle fut un bon moment avant de se demander pourquoi il était là et ce qui l'obligeait à demeurer dans le bouge infect de Cornebille et dans la compagnie de ce sorcier. Elle se mit à pleurer quand l'idée lui vint de s'en informer. Mais le chevalier fut étonné à son tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère et n'éprouvait plus guère d'autre besoin que d'aller s'accroupir la nuit sous les fenêtres de Ninon.
XIX
VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE D'ÉVÉNEMENTS! ON VOUS TRANSPORTE AU GYNÉCÉE OU APPARTEMENT RÉSERVÉ DE CES DEMOISELLES, ET VOUS Y ÊTES TÉMOINS D'UN ENCHAÎNEMENT DE FAITS QUI NOUS AMÈNE À UNE CONCLUSION MORALE, UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT NINON EN LEVANT LES DEUX JAMBES À LA FOIS.
Marie Coquelière fut bien plus troublée, une fois revenue au château, que lorsqu'elle reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille. Elle ne parlait jamais de ses entrevues avec le sorcier, parce que celui-ci inspirait l'épouvante, et ce secret lui était si dur à porter qu'elle en avait maigri de treize livres depuis que cela durait, et que sa figure, auparavant prospère, se plaquait de teintes jaunâtres. Mais ne pas dire qu'elle avait vu le chevalier lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle était au lit, au milieu de ses étouffements, elle rendit cette nouvelle et respira enfin.
On la crut folle personne n'ajouta foi à ses sornettes. Cependant l'idée était si cocasse du chevalier Dieutegard croupissant par amour dans la vermine avec l'horrible sorcier Cornebille, que l'on s'en empara comme d'une légende tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment des plaisanteries.
Une nuit même, que Châteaubedeau et la marquise roucoulaient, la fenêtre ouverte, le page se plut à renverser le vase de nuit au pied de la muraille, par dérision, en disant hautement qu'il compissait le Sorcier et le Chevalier des contes de Marie Coquelière. Mais Ninon, ayant penché la tête à ce moment, crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle pâlit aussitôt et se trouva mal. Pendant le reste de la nuit elle crut à la vérité de la légende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses de son esprit.
La légende avait pénétré dans le gynécée, où il faut vous mener, à présent que les maçons en sont partis.
Si parfaits qu'eussent été leurs travaux, vous voyez donc qu'ils laissaient transpercer quelques bruits du dehors. A la vérité, Marie Coquelière, en qualité d'ancienne nourrice, y jouissait d'un droit de passage. C'était elle qui apportait le petit déjeuner du matin et servait les autres repas. Hormis elle, le marquis et la marquise seuls, ainsi que le vénérable abbé Pucelle, devaient, à jours et heures déterminés, franchir la petite porte conduisant aux appartements réservés de Jacquette, et de Mlle de Quinsonas.
De toutes les personnes de la maison, Mlle de Quinsonas était l'unique qui osât ne point traiter de balivernes les histoires de Marie Coquelière. C'est qu'elle se souvenait de la rencontre de Cornebille, au petit jour, dans les allées du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux de ce lieu ainsi que de la statuette de l'Amour, ce qui, effectivement, pouvait être le fait d'une grande passion. Et Jacquette s'était beaucoup enflammée sur l'aventure, à cause de ce qu'elle contenait de romanesque, ce qui ne lui semblait pas opposé au caractère de son ancien ami le chevalier Dieutegard. Et elle disait à Pomme d'Api:
«Tu me demandes, ma chère Pomme d'Api, de te raconter l'histoire du chevalier Dieutegard. Je n'y vois pas d'inconvénient, parce que tu n'es pas, toi, sur le point de faire ta première communion; mais, quand tu en seras là, je te préviens que je te renfermerai dans une boîte et sous clef. Voilà: ce jeune homme était tombé amoureux de maman. Quand un jeune homme est amoureux,--à moins que ce ne soit d'une jeune fille à marier,--il est convenable qu'il se tienne caché parce qu'il lui devient impossible de chausser ses culottes. C'est comme cela. Voilà pourquoi tous nos galants s'enferment; voilà pourquoi on ne doit pas regarder la statuette de marbre qui est au milieu du bassin: le petit coquin est tout nu, et c'est l'Amour lui-même. Or, Dieutegard ayant reconnu son état, un jour, dans la chambre de maman, s'est sauvé, et depuis ce temps-là il se cache. C'est un jeune homme très comme il faut. Là-dessus, comme sur tout le reste, chacun bâtit des histoires; mais ce n'est pas la peine que tu ailles te monter la tête à ton tour. Je sais à quoi m'en tenir.»
L'aile du château affectée depuis des mois déjà à abriter l'innocence de Jacquette, se composait, comme on sait, des anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, mis d'abord en partie à la disposition de la gouvernante, puis restaurés, isolés et abandonnés totalement à Jacquette, à Mlle de Quinsonas et à Pomme d'Api. Vers la fin de l'automne, on permit qu'une chatte s'y établît à demeure, pour y détruire les souris d'abord, ensuite pour apporter un peu de gaieté aux solitaires. C'était une chatte noire, de poil ras, qui avait deux yeux d'un jaune éclatant et l'air d'un diable: M. le curé lui-même la nomma Belzébuth, nom d'un démon; c'est pourquoi Marie Coquelière l'appela aussitôt «la belle Zébute».
Vous vous souvenez sans doute que, des fenêtres de cet appartement situées au couchant, l'oeil plongeait obliquement dans l'allée des fontaines, terminée par le pin parasol; que l'on voyait aussi, par-dessus les marronniers, le ventre rond et le haut toit moussu du colombier; enfin, qu'au bas des fenêtres s'étalait un petit parterre à la française, bordé d'une grille. C'est ce jardin qui était désormais réservé aux promenades et aux jeux de Jacquette. Encore avait-on fait grimper de hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer l'enclos qu'occupaient ces demoiselles, au milieu d'une demeure et d'un parc livrés au désordre de la vie profane.
M. le curé venait deux fois la semaine donner sa leçon de catéchisme; M. de Chemillé faisait le dimanche à sa filleule une visite de cérémonie, ainsi que les hôtes de Fontevrault, tous un peu guindés, rangés en cercle et ne sachant que dire, à cause du ton châtié qui leur était recommandé. Les jours paraissaient parfois longs dans le gynécée, et Jacquette aspirait avec ardeur à la date de sa communion, d'autant plus qu'on lui avait promis qu'elle ferait, aussitôt après, son entrée dans le monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait, dans un assez bref délai.
Quand le vent d'automne faisait courir les feuilles mortes dans l'allée des fontaines, on pouvait voir, à l'une des fenêtres du petit parterre, une haute personne soufflant une forte buée sur les vitres: c'était Mlle de Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui jouait le rôle d'un baldaquin étoffé, une tête aplatie au front, au nez, et dont la bouche, lippue comme celle d'un affreux nègre, donnait assez bien l'aspect d'un gros et gras limaçon vu en dessous et rampant: c'était la tête de Jacquette, déformée pour le plaisir de s'appliquer contre la vitre. Elles demeuraient là jusqu'à ce qu'il fût l'heure d'allumer les lampes.
M. l'abbé Pucelle avait fait suspendre la lecture de Plutarque, jugée pour le moment un peu païenne, et l'on se contentait de lire le Nouveau Testament ou de répéter le catéchisme, du matin au soir. Pomme d'Api, qui assistait à toutes les leçons, se montrait à l'égard du catéchisme, d'une inaptitude allant parfois jusqu'à la rébellion; aussi Jacquette coupait-elle ces exercices ardus par de grands mouvements de colère contre sa fille et par des châtiments corporels, tel celui qui consistait à la livrer, corps et biens, à la belle Zébute figurant Satan. La belle Zébute roulait Pomme d'Api comme pelote de laine, lui labourait la poitrine de ses ongles fins, et mettait ses vêtements en lambeaux. Ces scènes amusaient énormément Jacquette et trouvaient grâce devant la gouvernante, qui se relâchait un peu de sa gravité depuis qu'elle avait recouvré la paix à l'abri du gynécée.
Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de Quinsonas avait recouvré la paix. Qu'est-ce que l'on peut jamais affirmer de ces natures-là et de malheureuses filles dans une situation aussi étrange que celle de gouvernante? Tout au plus pourrai-je hasarder, pour ne point m'éloigner de la vraisemblance, que Mlle de Quinsonas devait ressentir un apaisement dans ses sens, parce qu'elle était garantie de la poursuite du marquis, dont je vous ai dit qu'elle avait eu beaucoup à souffrir.
Mais il y a mille circonstances infimes qui prennent pour les recluses une importance considérable.
Quand le marquis venait voir sa fille, par exemple, à des heures réglementaires, je le veux bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner sa canne entre ses doigts, ou bien en jouant, pour se donner contenance, avec le bout de son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il échappait à Mlle de Quinsonas, que ce papa d'apparence débonnaire, piquait, à la dérobée, ses formes plantureuses, d'un désir aigu comme une alêne?
Notez qu'il y a quantité de menus faits que je ne puis relater et qui se sont passés pendant que nous suivions le chevalier Dieutegard: un esclandre entr'autres, causé par les deux perruches, Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, que l'on a surprises à l'entrée de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me garderai bien d'attirer votre attention.--Mon Dieu! que ces deux sottes sont exaspérantes!--Si encore elles étaient jolies à tel point que l'on pardonne tout! Mais, outre que leur grâce ne fut jamais qu'ordinaire, je suis porté à croire que les amours déviées du droit chemin n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas moi qui regrette que le bruit fait autour d'elles ne soit pas parvenu jusqu'à nous!
Mais il faudrait posséder l'âme chaste du bon abbé Pucelle ou la crédule simplicité de Ninon pour goûter l'illusion que le mur élevé entre le château et le gynécée est de taille à barrer la route au subtil et malin fluide qu'est l'esprit du siècle. Telle la belle Zébute se faufilait, en se faisant toute petite, par le trou de la chatière ménagée dans la porte de chêne, tel le scandale, par les lèvres candides de Marie Coquelière, pénétra, amenuisé, étiré en longueur, dans la demeure des vierges, et s'y présenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs, et d'aspect satanique.
Je ne reconstituerai pas le récit de la nourrice, auquel nous avons échappé et dont, aussi bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en passant que pour vous apitoyer sur le cas de notre pauvre gouvernante qui, étant de chair sensible, dut éprouver des picotements cruels à l'audition de ces lascives historiettes, agrandies une fois encore par une imagination solitaire.
Des relations de la grosse maman Châteaubedeau avec Chourie, des relations de Châteaubedeau le fils avec la marquise, elle était informée quotidiennement, mieux que par la gazette, vous n'en doutez pas: de quoi donc eût parlé Marie Coquelière? De ce qui advint à Dieutegard, vous savez qu'elles n'ont rien ignoré. Enfin, la dernière nouvelle était que le marquis redevenait amoureux de sa femme.
Ah! çà, n'allez pas croire cependant que la digne nourrice racontait tout cela au plein air, et sans souci des oreilles de Jacquette! Non. Elle excellait à employer un langage imagé qui agrémentait d'un voile fleuri le sens dangereux de la vérité, et elle savait aussi profiter des moments où la fillette était absorbée par l'avidité des interrogations de Pomme d'Api.
D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne heure, et, tout au bout de l'immense pièce où flottaient encore les tentures à moulins brodés de M. Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelière et la gouvernante chuchotaient longuement, la porte entr'ouverte, un léger courant d'air semblant agiter les ailes des moulins.
Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte, tirait le verrou et s'avançait sur la pointe des pieds, afin de voir si Jacquette était endormie. Et, quand elle s'en était assurée, elle poussait devant le feu la bouillotte, afin de faire ses ablutions à l'eau chaude, car elle était frileuse.
C'était une de ces grosses bonnes bouillottes ventripotentes, goitreuses et cabossées par un long usage, vieilles servantes tassées sur jambes, mais souriantes et honorées de servir, telles enfin que l'on n'en voit plus aujourd'hui que tout devient mince, étriqué, anguleux et chagrin. Et cette bouillote chantait délicieusement sur les cendres. Mlle de Quinsonas en aimait la musique tour à tour plaintive et ardente, mélancolique ainsi qu'une voix entendue le soir dans la campagne, et gaillarde tout à coup, frétillante, rieuse, d'une fantaisie sans cesse renouvelée; puis elle courait au secours de la chanteuse suffoquée par un vomissement de glouglous qui lui soulevaient le couvercle et inondaient le brasier parmi des nuages de fumée.
Elle se déshabillait lentement devant les flammes d'un grand feu de hêtre, dont les bûches énormes étaient elles-mêmes un spectacle. A cette heure-là, la pièce était chaude, et il faisait bon s'étirer les membres, une fois dévêtue, dans la pénombre à peine violée de temps en temps par une grande flamme téméraire qui se cassait rapidement le cou à vouloir s'élever trop haut.
Mlle de Quinsonas se mettait volontiers à cheval sur une chaise qu'elle approchait du feu le plus possible; elle conservait alors ses mules, pour s'accrocher par leurs talons à l'un des barreaux; et, les yeux larges ouverts sur quelque point brillant, elle envoyait sa main à la promenade, sur le devant des jambes et sur l'envers de ses longues et belles cuisses qui rôtissaient agréablement.
Que lui disait le feu de bois, qui parle comme un ballet d'opéra, comme un coucher de soleil? Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rêvé, des soirées entières, à la campagne, devant ses inimitables féeries. Et que lui disait la chanson de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait le silence? A parler franc, je crois que le cerveau de Mlle de Quinsonas était trop strictement discipliné pour entendre, de la part de la nature, quoi que ce fût qu'on ne lui eût appris à entendre. Mais lorsqu'une personne a le cerveau si bien élevé et, d'autre part, le corps mûr et parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me plais à croire qu'une entente secrète s'établit entre le chuchotement innocent des choses créées par la main de Dieu, et notre chair, leur soeur.
Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne saisissait pas un traître mot de ce langage, et cependant qui sait si la vie même de Mlle de Quinsonas ne résultait pas de cet échange de vues, de ces épanchements puérils entre son corps et l'eau et le feu et les milliers d'éléments invisibles qui flottaient entre les moulins brodés des anciennes tentures? La nature et notre chair réparent, à elles seules, bien des désordres que l'esprit humain a introduits dans nos affaires. Aussi je prie que l'on me permette de ne pas m'éloigner si tôt de cette opération merveilleuse qui a lieu ce soir d'hiver devant le feu du gynécée, au bénéfice d'une pauvre gouvernante privée des expansions les plus légitimes, et que Dieu cependant avait formée, assurément,--eu égard à sa belle santé et à sa plénitude,--pour s'épanouir dans l'acte d'amour, comme tout ce qu'il se plaît à faire sortir du néant.
Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte, qu'une fièvre agite ses flancs, et que l'on sent approcher le moment où un spasme violent va projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas empoigne la queue emmaillotée d'osier, et emplit à demi un bassin haut sur pieds qu'elle enjambe prestement, car elle adore, avant de toucher l'eau, se sentir embrassée par la vapeur brûlante. Tel est même parfois son bien-être, qu'elle ne retient pas un cri suffisant à réveiller Jacquette; et l'enfant, un oeil entr'ouvert, assiste, au hasard de la complaisance des flammes mourantes, au dialogue mystérieux de l'eau avec la chair de sa gouvernante.
Mlle de Quinsonas semble chevaucher une nue, et je suis bien certain que nombre de romanciers saisiraient l'occasion pour vous dire que Jacquette croit voir en rêve Junon ou quelque déesse académique reproduite par une gravure du temps. Mais point du tout. Jacquette se moque bien de Junon! Jacquette se demande ce qu'elle dira à Pomme d'Api, si Pomme d'Api, par hasard, désire savoir pourquoi la gouvernante apporte à sa toilette du soir un temps et une attention qu'on ne tolérerait pas aux enfants.
Mlle de Quinsonas reçoit de la vapeur de terribles caresses; le nuage brutal la frappe, la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient câlin, flatteur, l'embrasse à la fois de toutes parts d'une lèvre humide et douce, commande à ses flocons de suivre étroitement les courbes du corps; et ceux-ci, comme cent doigts avides, rôdent, glissent, frôlent, se nichent, se blottissent, s'exténuent; et c'est cent, c'est mille amants que cette fille refusée aux hommes reçoit ainsi des éléments, sans provocation de sa part, croyez-moi:--elle n'eût pas inventé ces attentats multiples;--sans responsabilité aussi, croyez-moi encore:--elle se fût reproché comme un crime de ne les pas repousser.--Non, non, cela se fait par une permission spéciale du Créateur, qui veille à ce que l'humble matière participe au divin plaisir.
Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la main, Mlle de Quinsonas ose toucher l'eau brûlante encore; et, à voir ces petits doigts agiles barboter, vous diriez une couvée de canards prenant leurs ébats sous l'arche ogivale d'un pont.
Ces jeux sont sans méchanceté, il le faut reconnaître; et nous, qui avons le bonheur de nous endormir le soir contre une bonne personne vivante, soyons indulgents aux belles gouvernantes privées par un destin cruel de la douce secousse qui procure le sommeil paisible.
Mais plaignons plutôt la petite Jacquette, qui se torture l'esprit sur son oreiller afin de donner de ces phénomènes une explication plausible à Pomme d'Api; car elle sait bien qu'à elle-même personne ne la donnera, quoique tout ce qui se passe à l'intérieur du gynécée ne puisse être qu'avouable et décent. Enfin, pour avoir la paix, elle bâcle à la hâte cette opinion qu'elle transmet aussitôt à sa fille: