Part 17
Cette transformation ne peut s'obtenir par une action machinale et compliquée, mais elle peut avoir lieu si dans le cœur de chacun de nous s'opèrent des transformations merveilleuses. En tout cas, c'est le devoir de tout travailleur du Congrès de se montrer l'ami de son frère intouchable et d'intervenir auprès des Hindous, non-hindous afin de leur démontrer que l'Hindouisme des Vedas, des Upanishads, l'Hindouisme de la Bhagavadgita et de Shankara et de Ramanaja, ne renferme rien qui puisse nous autoriser à traiter d'intouchable un seul individu, si déchu soit-il. Que tout membre du Congrès intervienne le plus doucement possible auprès de l'orthodoxie et lui démontre que cette barrière sinistre est la négation même d'Ahimsa.
L'UNION HINDOUE-MUSULMANE
«L'Union fait la force» n'est pas seulement une maxime de cahier d'écriture, c'est aussi une règle de vie et rien ne le démontre autant que l'Union Hindoue-Musulmane. La désunion, c'est notre chute inévitable. N'importe quelle troisième puissance pourra facilement nous réduire à l'esclavage tant que nous serons prêts à nous entr'égorger. L'Union Hindoue-Musulmane ne signifie pas seulement union des Hindous et des Musulmans mais de tous ceux qui considèrent l'Inde comme leur pays quelle que soit la religion à laquelle ils appartiennent.
Je sais très bien que nous ne sommes pas encore arrivés à une Union capable de supporter une tension. C'est une plante délicate et jeune qui croît chaque jour et demande des soins spéciaux. La chose était évidente à Nellore où je me trouvais en face du problème sous une forme concrète. Les relations entre Hindous et Musulmans n'étaient pas trop cordiales. Ils s'étaient battus moins de deux ans auparavant pour ce qui me parut une cause bien futile. Il s'agissait de cette éternelle question de musique en passant devant des mosquées. Je trouve que nous ne devons pas attribuer à toutes les petites choses une importance religieuse. Un Hindou ne devrait pas s'obstiner à faire de la musique lorsqu'il passe devant une mosquée ni, pour s'en donner le droit, citer des précédents chez lui et ailleurs. Cette question n'a pas pour lui d'importance vitale.
Il est facile de comprendre les sentiments des musulmans qui désirent avoir pendant les 24 heures entières un silence absolu auprès de leur mosquée. Ce qui n'est pas essentiel pour un Hindou peut être essentiel pour un Mahométan, et sur tout ce qui n'est pas essentiel, un Hindou doit céder si on le lui demande. C'est une folie criminelle que de se disputer pour des vétilles. L'union à laquelle nous aspirons ne saurait être durable si nous ne développons en nous une disposition charitable et conciliante. La vache, pour les Hindous, est plus précieuse que l'existence même, aussi le Mahométan doit-il de bon cœur se conformer au désir de son frère hindou. Le silence autour de ses prières est cher au Musulman, dès lors tout Hindou doit respecter les sentiments de son frère musulman. Il y a de méchants Hindous comme il y a de méchants Musulmans portés à chercher querelle à tout propos. Pour ces derniers il faudra organiser des _panchayats_ (tribunaux d'arbitrage populaires) d'une intégrité et d'une fermeté incontestables et dont la sentence sera décisive pour les deux parties. Il serait bon d'amener l'opinion publique à approuver l'arbitrage des panchayats afin que nul ne puisse en contester la décision.
Je sais qu'il existe encore beaucoup trop de méfiance. Nombre d'Hindous doutent de la sincérité des Musulmans. Ils croient que le _Swaraj_ veut dire: gouvernement des Musulmans, ils prétendent que les Anglais n'étant plus là les Musulmans de l'Inde aideront les puissances musulmanes à établir dans l'Inde un empire musulman. D'autre part, les Musulmans craignent que les Hindous étant en majorité écrasante, ne les étouffent. Une telle tendance d'esprit est un signe de faiblesse chez les uns et chez les autres. Leur désir de vivre en paix, sinon leur noblesse de sentiments, devrait leur dicter une politique de confiance mutuelle et d'indulgence réciproque. Il n'existe absolument rien dans leurs religions respectives qui doive les diviser. L'époque des conversions forcées est passée. Les Hindous n'ont aucune raison de querelle avec les Musulmans sauf au sujet de la vache. Et les Musulmans n'ont aucune obligation religieuse de la tuer. A dire vrai nous n'avions jamais essayé jusqu'à ces derniers temps d'arranger ces différends et de vivre comme des amis qui sont unis parce qu'ils sont les enfants du même sol sacré. Une occasion unique s'offre à nous. La question du Califat ne se représentera pas avant un autre siècle. Si les Hindous veulent qu'une amitié éternelle les unisse aux Musulmans, il faut qu'ils soient prêts à mourir avec eux dans leurs efforts pour défendre l'honneur de l'Islam.
_11 mai 1921._
QUE LES HINDOUS PRENNENT GARDE
Bihar est la terre promise de la Non-Coopération; l'Union Hindoue Musulmane de Bihar est proverbiale. Je suis donc très malheureux d'apprendre qu'elle est soumise à une rude épreuve et ne pourra peut-être la supporter plus longtemps. Tous les chefs responsables, Hindous et Musulmans, qui ne sont pas portés à s'affoler, m'ont déclaré qu'il leur fallait un effort presque surhumain pour empêcher des troubles hindous-musulmans de se produire. Ils m'ont informé que certains Hindous avaient dit au peuple que j'avais défendu la viande à tous les Hindous et à tous les Musulmans; et parfois même la viande et le poisson étaient enlevés de force par des végétariens trop zélés. Je sais qu'on se sert souvent de mon nom illégalement, mais c'est bien la plus nouvelle façon de s'en servir mal à propos. On sait en général que je suis un végétarien convaincu et que je veux réformer l'alimentation. Mais on ne sait pas aussi généralement qu'_Ahimsa_ s'étend aux êtres humains comme aux animaux inférieurs et que je fréquente couramment ceux qui mangent de la viande.
Je ne tuerais pas un être humain pour protéger une vache, mais je ne tuerais pas une vache pour protéger une existence humaine si précieuse qu'elle fût. Inutile de dire que je n'ai donné à personne l'autorisation de prêcher le végétarianisme comme faisant partie de la Non-Coopération. Je suis persuadé que nous n'atteindrons jamais notre but si une propagande quelconque s'accompagne de violence. Les Hindous ne doivent pas obliger les Musulmans à ne pas manger de viande ni même de bœuf. Les Hindous végétariens n'ont pas le droit de forcer les autres Hindous à s'abstenir de viande, de volaille et de poisson. Je n'essayerais pas de rendre l'Inde sobre à la pointe de l'épée. Rien ne porte atteinte au moral de la nation comme la violence. La peur est arrivée à faire partie du caractère national. Les Non-Coopérateurs feront une grande faute s'ils cherchent à convertir les gens par la violence; et s'ils emploient dans leur propagande la moindre coercition, ils feront le jeu du Gouvernement[85].
La question de la vache est une question importante, la plus sérieuse qui soit pour les Hindous. Personne n'a plus que moi le respect de la vache. Les Hindous manquent à leur devoir s'ils ne sont pas capables de la protéger. Ils ont deux moyens de le faire: la force physique ou la force d'âme. Vouloir protéger la vache par la violence, c'est abaisser l'hindouisme et le rendre satanique, c'est avilir la noble signification de la protection de la vache. Ainsi que me l'écrivait un ami musulman, «Si les Hindous ont recours à la contrainte, manger du bœuf qui est seulement autorisé dans l'Islam deviendra une obligation.» Les Hindous ne peuvent protéger la vache qu'en se montrant toujours plus capables de souffrir et de mourir. Le seul moyen qu'ils possèdent de sauver la vache du couteau du boucher c'est de s'efforcer de sauver l'Islam du péril qui le menace et de s'en rapporter à leurs compatriotes musulmans pour y répondre noblement, en protégeant de bon gré la vache par respect pour leurs compatriotes hindous. Il faut que les Hindous s'abstiennent scrupuleusement de toute violence à l'égard des Musulmans. Souffrir et avoir confiance sont les attributs de la force de l'âme. J'ai entendu dire qu'à des foires importantes, les Musulmans se voient enlever brutalement leurs vaches et même leurs chèvres. Ceux qui se vantent d'être des Hindous et qui ont ainsi recours à la violence sont les ennemis de la vache et de l'Hindouisme. Le meilleur, l'unique moyen de sauver la vache, c'est de sauver le Califat. J'espère par conséquent que chaque Non-Coopérateur fera tous ses efforts pour empêcher la moindre tendance à la violence, sous n'importe quelle forme, que ce soit pour protéger la vache ou un autre animal, ou pour tout autre but.
_18 Mai 1921_
[85] Voir l'article sur l'Hindouisme.
L'INQUIÉTUDE DU POÈTE
Le Poète de l'Asie, ainsi que Lord Hardinge appelait le Dr Tagore, devient rapidement s'il ne l'est déjà le poète du monde. Ce prestige croissant augmente sa responsabilité. Le plus grand service qu'il ait rendu à l'Inde est d'avoir interprété poétiquement le message de l'Inde au monde. Aussi le poète désire-t-il ardemment que l'Inde ne communique nul message faible ou inexact. Il est naturellement jaloux de la réputation de son pays. Il déclare s'être donné beaucoup de mal pour se mettre à l'unisson du mouvement actuel. Il avoue qu'il est dérouté. Il ne peut rien trouver pour sa lyre dans le tapage et le tumulte de la Non-Coopération. Il a essayé dans trois lettres vigoureuses d'exprimer ses doutes et aboutit à la conclusion que la méthode de Non-Coopération manque de dignité pour l'Inde qu'il se représente; que c'est une doctrine de négation et de désespoir. Il craint que ce ne soit une doctrine de désunion, d'exclusion, d'étroitesse et de négation.
Aucun Indien ne peut manquer d'être fier de la délicatesse raffinée du Poète quand il s'agit de l'honneur de l'Inde. Il est bon qu'il nous ait exprimé ses craintes en une langue si belle et si claire.
Je vais essayer en toute simplicité de répondre à ses doutes; je ne parviendrai peut-être pas à le convaincre et je ne convaincrai peut-être pas le lecteur que son éloquence aura touché; mais je tiens à lui assurer, ainsi qu'à l'Inde, que notre conception de Non-Coopération n'est nullement ce qu'il craint et qu'il n'a pas à rougir de son pays pour l'avoir adoptée. Si finalement elle échoue dans son application, la doctrine n'en sera pas plus responsable que ne l'est la vérité, lorsque ceux qui prétendent la mettre en pratique ne semblent pas y parvenir. La Non-Coopération est peut-être en avance sur son temps. En ce cas il faudra que l'Inde et le monde entier attendent. Mais l'Inde ne peut choisir qu'entre la violence et la Non-Coopération.
Le poète n'a pas non plus à craindre que la Non-Coopération veuille élever une muraille de Chine entre l'Inde et l'Occident. La Non-Coopération au contraire a pour but de préparer la voie à une coopération véritable, honorable et volontaire basée sur le respect et la confiance réciproques. La lutte est engagée contre une coopération obligatoire, contre une combinaison unilatérale, contre la contrainte par la force des armes d'accepter les méthodes modernes d'exploitation en les baptisant du faux nom de civilisation. La Non-Coopération est une forme de protestation contre une participation démoralisatrice et non consentie au mal.
Le poète s'inquiète surtout des étudiants. Il trouve regrettable qu'on les ait engagés à quitter les écoles du gouvernement, avant que d'autres écoles fussent là pour les remplacer. Je dois dire que sur ce point je ne suis pas de son avis. Je n'ai jamais pu faire un fétiche des études littéraires. L'expérience m'a démontré que les études littéraires n'ajoutaient pas un pouce à notre stature morale et que la formation littéraire n'a aucun rapport avec la formation du caractère. Je suis tout à fait certain que les écoles du gouvernement nous ont dévirilisés, nous ont rendus impuissants et impies. Elles nous ont remplis de mécontentement, et, ne fournissant aucun remède, nous ont découragés. Elles ont réussi à faire de nous ce qu'elles voulaient: une nation d'employés et d'interprètes. Un gouvernement établit son prestige sur l'association apparemment consentie de ceux qu'il gouverne. Or s'il était mal de coopérer avec un gouvernement qui nous maintient dans l'esclavage, il était nécessaire de commencer par ces institutions où notre association semblait la plus volontaire. La jeunesse est l'espoir d'une nation. Dès l'instant où nous nous sommes rendus compte que le système de gouvernement était entièrement ou presque entièrement un mal, je considère que ce devenait un péché de notre part d'y associer nos enfants.
La valeur de mon argument n'est aucunement ébranlé parce que, le premier mouvement d'enthousiasme passé, la majorité des étudiants sont retournés à leurs écoles. Ce serait une preuve, non de l'erreur de la mesure, mais du degré d'avilissement auquel nous sommes arrivés. L'expérience a démontré que la création d'écoles nationales n'a pas attiré beaucoup plus d'étudiants. Les plus forts et les plus loyaux d'entre eux avaient boycotté leurs écoles sans avoir d'autres écoles pour les remplacer et je suis persuadé que ces premiers étudiants qui ont donné l'exemple nous rendent des services incomparables.
Mais l'opposition du Poète à faire sortir les jeunes gens de leurs écoles est en réalité un corollaire de son objection à la doctrine même de Non-Coopération. Il a horreur de toute négation. Son âme entière semble se révolter contre les commandements négatifs de la religion. Il faut citer ses objections dans son style inimitable: «R. pour soutenir le mouvement actuel m'a souvent dit que la passion de rejeter est tout d'abord une force plus puissante que l'acceptation d'un idéal. Je ne puis, tout en sachant que c'est exact, l'admettre comme vérité... Brahmavidya, dans l'Inde a pour but _Mukti_ (l'émancipation) alors que le Bouddhisme a _Nirvana_ (l'extinction). Mukti attire notre attention vers le côté positif et Nirvana vers le côté négatif de la vérité. Aussi ce dernier a-t-il insisté sur la _Duhkha_ (souffrance) qui doit être évitée; et le Brahmavidya a insisté sur _Ananda_ (la joie) à laquelle il faut arriver». Dans ce passage et dans d'autres du même genre le lecteur trouvera l'explication de la mentalité du Poète. A mon humble avis rejeter est aussi bien un idéal qu'accepter. Il est aussi nécessaire de rejeter ce qui n'est pas vérité que d'accepter la vérité. Toutes les religions nous enseignent que deux forces agissent sur nous et que les efforts de l'homme consistent à accepter et à rejeter éternellement. Ne pas coopérer avec ce qui est mal est autant un devoir que coopérer avec ce qui est bien. Je me permets de suggérer que le Poète a commis envers le Bouddhisme une injustice involontaire en décrivant le Nirvana comme un état négatif; j'ose avancer que _Mukti_ (l'émancipation) est tout aussi négatif que _Nirvana_. S'émanciper de l'esclavage de la chair ou le supprimer conduit à _Ananda_ (bonheur éternel). Permettez-moi de terminer cette partie de ma discussion en attirant votre attention sur le mot final des Upanishads (Brahmavidya) qui est _Neti_ (pas ceci). _Neti_ fut la meilleure définition que les auteurs des Upanishads purent trouver pour _Brahmane_.
Je crois donc que le Poète s'est alarmé inutilement, à l'aspect de la Non-Coopération. Nous avons perdu la faculté de dire non. Dire non au gouvernement était devenu déloyal et presque sacrilège. Ce refus délibéré de coopérer est semblable au procédé du cultivateur qui doit arracher les mauvaises herbes. Sarcler est aussi important que planter, dans l'agriculture. Même quand le grain pousse, la sarclette est un instrument d'usage journalier ainsi que tout cultivateur le sait. La Non-Coopération de la nation invite le gouvernement à coopérer avec elle dans certaines conditions établies par elle ainsi que toute nation en a le droit et tout gouvernement le devoir. La Non-Coopération est la méthode employée par la nation pour prévenir le gouvernement qu'elle n'est plus satisfaite d'être en tutelle. La nation a accepté la doctrine naturelle, religieuse et inoffensive (pour elle), de la Non-Coopération au lieu de la doctrine irréligieuse de la violence. Si l'Inde atteint jamais le _Swaraj_ dont rêve le Poète, elle n'y parviendra que par la Non-Coopération non violente. Qu'il communique au monde son message de paix et qu'il soit persuadé que l'Inde, si elle demeure fidèle à son vœu, démontrera ce message par sa Non-Coopération. Le but de la Non-Coopération est de donner au patriotisme le sens même que le Poète souhaite si ardemment. Une Inde prostrée aux pieds de l'Europe ne saurait donner aucune espérance à l'humanité. Une Inde vivante et libre a pour un monde gémissant un message de paix et de bonne volonté. La Non-Coopération lui fournira la tribune d'où elle pourra le prêcher.
_1er juin 1921_
CULTURE ANGLAISE
Le lecteur trouvera ailleurs mon humble tentative pour répondre à la critique de Docteur Tagore sur la Non-Coopération. J'ai lu depuis la lettre qu'il a adressée au directeur de _Shantiniketan_. Je regrette qu'il l'ait écrite sous l'empire de la colère et dans l'ignorance des faits. Le poète s'est indigné naturellement en apprenant que certains étudiants de Londres avaient manifesté à une des conférences de M. Pearson, un des Anglais les plus sincères, et l'avaient empêché de parler. Il s'est indigné également en apprenant que j'avais demandé à nos femmes de cesser leurs études anglaises. Evidemment le Poète a tiré de lui-même les raisons qui avaient motivé ce conseil.
Comme il eût mieux fait de ne pas attribuer la discourtoisie des étudiants à la Non-Coopération, et de se souvenir que les Non-Coopérateurs ont un culte pour M. Andrews, vénèrent Stokes, et à Nagpur écoutèrent avec le plus profond respect MM. Wedgwood, Ben Spoor, et Holford Knight; que Maulana Mahomed Ali accepta de prendre le thé avec un haut fonctionnaire anglais lorsque ce dernier l'en pria comme ami, que Hakim Ajmalkhan, non-coopérateur convaincu, ayant fait placer dans son Collège les portraits de Lord et de Lady Hardinge, invita, lorsqu'on les découvrit, ses nombreux amis Anglais à la cérémonie! Comme il eût mieux fait d'empêcher le démon du doute de s'emparer de lui pendant quelques instants, pour lui cacher le caractère religieux véritable du mouvement actuel, et de croire que ce mouvement transforme le sens des vieilles expressions nationalisme et patriotisme en les élargissant!
S'il s'était rendu compte, avec son imagination de poète que j'étais incapable de vouloir rétrécir l'esprit des femmes indiennes et que je ne pouvais par conséquent m'opposer à la culture anglaise; s'il s'était souvenu que toute ma vie j'ai été le champion de la liberté entière de la femme, il se fût épargné de me faire pareille injustice, injustice qu'il ne ferait point consciemment, je le sais, à un ennemi déclaré. Le poète ignore peut-être qu'on apprend l'anglais aujourd'hui pour sa valeur commerciale et sa soi-disant valeur politique. Nos jeunes gens croient, et vu les circonstances actuelles avec juste raison, que les fonctions du gouvernement leur sont fermées s'ils ne savent pas l'anglais. On l'enseigne aux jeunes filles comme passe-port pour le mariage. Je connais plusieurs femmes qui veulent apprendre l'anglais afin de pouvoir parler aux Anglais dans leur langue. Je connais des maris qui sont contrariés que leur femme ne puisse converser en anglais avec eux ou avec leurs amis. Je connais des familles où l'anglais est imposé comme langue maternelle. Des centaines de jeunes gens s'imaginent que sans la connaissance de l'anglais la liberté de l'Inde est à peu près impossible. Le chancre a tellement rongé la société qu'en maintes circonstances, savoir l'anglais est devenu synonyme d'avoir de l'éducation. Pour moi, tout ceci démontre notre esclavage et notre avilissement. Il m'est insupportable de penser que nos langues indigènes ont été écrasées et étouffées à ce point. Je ne puis tolérer l'idée que des parents écrivent à leurs enfants, et des enfants à leurs parents dans une autre langue que leur langue maternelle.
Je crois aimer le grand air autant que le poète, je ne veux pas que ma maison soit entourée de murs ni mes fenêtres condamnées. Je veux que le vent des cultures de tous les pays y souffle librement mais je me refuse à ce qu'aucune me fasse perdre l'équilibre. Je me refuse à vivre chez les autres en intrus, en mendiant ou en esclave. Je ne veux pas imposer à mes sœurs la fatigue inutile d'apprendre l'anglais par faux orgueil ou pour un avantage social douteux. Je désire que les jeunes gens et les jeunes filles qui ont des aptitudes pour la littérature apprennent l'anglais et toutes les langues qu'il leur plaira et qu'ensuite ils fassent profiter l'Inde et le monde entier de leurs connaissances ainsi que l'ont fait un Bose, un Roy et le Poète lui-même. Mais je m'oppose absolument à ce qu'un seul individu oublie, néglige ou rougisse de sa langue maternelle et s'imagine qu'il ne peut exprimer dans celle-ci ses meilleures pensées. Ma religion n'est pas une religion de prison, elle admet dans son sein les plus infimes créatures de Dieu; seulement elle est fermée à l'insolence, à l'orgueil de race, de religion ou de couleur. Je suis extrêmement peiné que le poète se méprenne sur le sens de ce grand mouvement de réformation, de purification et de patriotisme réunis sous le nom d'humanité. S'il veut se montrer patient, il verra qu'il n'aura aucune raison de chagrin ou de honte pour ses compatriotes. Je l'avertis respectueusement de ne pas confondre le mouvement avec ses excroissances. Il est aussi faux de juger la Non-Coopération d'après la conduite grossière des étudiants de Londres ou de Malegaon dans l'Inde que de juger les Anglais d'après les Dyer et les O'Dwyer.
_1er juin 1921._
AU PARTI MODÉRÉ
Chers amis,
J'éprouve un véritable chagrin à être séparé de vous par les idées, alors que par mon éducation et par mes associations j'ai été élevé au milieu de ceux que l'on considérait comme Modérés. Les circonstances et mon tempérament ont fait que je n'ai jamais appartenu à aucun des grands partis de l'Inde. Ma vie, néanmoins, a subi beaucoup plus l'influence d'hommes appartenant au parti Modéré que celle du parti Extrémiste: Dadabhai Naoroji, Gokhale, Badruddin Tyabji, Pherozeshah Mehta sont des noms que l'on peut évoquer. Les services qu'ils ont rendus au pays ne pourront jamais s'oublier. Ils ont inspiré un grand nombre d'esprits dans le pays tout entier comme ils m'ont inspiré moi-même. J'ai eu avec plusieurs d'entre vous les rapports les plus agréables. Quelle raison m'a donc arraché à votre groupe pour me jeter dans les bras du parti nationaliste? Comment se fait-il que j'aie plus de choses en commun avec eux? Je ne vois pas que votre affection pour votre pays soit moins grande que la leur. Je me refuse à croire que vous soyez moins disposés à vous sacrifier pour le bien du pays que les Nationalistes. Le parti Modéré peut assurément se dire aussi intelligent, aussi sincère, aussi compétent sinon plus que le parti Nationaliste. La différence provient donc de leurs différents idéaux.