La jeune fille verte, roman

Part 9

Chapter 93,897 wordsPublic domain

--Ah! tu as assez de moi, fit-elle. Eh bien, va-t'en. Qui te retient. Va retrouver ton émeraude! Quant à moi, penser à ce que pensent les autres, j'ai d'autre poisson à frire. Et ne ris pas comme ça: je vais leur crier dans la figure que nous sortons du lit.

Elle touchait la clef, déjà.

--Ça serait drôle, dit-il, presque malgré lui.

Mais à ces seuls mots, Mme Beaudésyme ouvre la porte, se jette dans le couloir, avant qu'il la puisse retenir. Sans se soucier de Detzine, Vitalis court jusqu'à l'escalier. Et là, il entend Basilida, déjà descendue, qui ouvre la porte du salon en disant:

--Je vous demande pardon de vous recevoir comme çà, au saut du lit. J'étais avec mon amant.

Dans le salon encore brillant de jour, les deux visiteurs restèrent muets de surprise, et Mme Laharanne, malgré sa douceur, se pinça les lèvres devant la tenue de Basilida. Mais le capitaine qui n'était point méchant homme répondit:

--Nous vous laissons donc, Madame, et soyez sûre que ma femme ni moi ne retiendrons rien de cette minute de... d'égarement. N'est-ce pas, Marie?

--Oui, mon ami, approuva Mme Laharanne, en reprenant son indulgence.

A ce moment un nuage encore passa sur le soleil; celui-là même sans doute, qui allait tout à l'heure vêtir les plaisirs de Clarisse d'ombre et de mélancolie.

--Le temps se couvre, ajouta Mme Laharanne, en assurant son face à main.

Mme Beaudésyme ne répondit pas. Elle restait contre la porte, irrésolue, avec ses jambes à découvert et ce visage bombé d'Espagnole sous une pâle crinière.

--On se couvrirait à moins, observa le capitaine.

CHAPITRE VII

DE TOUTES ROBES

Mme Beaudésyme travaillait dans son salon. Elle n'en pouvait souffrir le meuble Louis-Philippe, ni les scènes historiques pendues au mur, ni le tapis où chevauchait Abd-el-Kader, toutes choses introduites dans le ménage par M. Beaudésyme. Mais elle avait pris sa chambre en horreur depuis ce jour où Vitalis et elle s'y étaient maltraités si fort que leur rupture en était jusqu'ici restée entière. Le lit surtout lui rappelait trop un mari qu'elle avait à subir toutes fois qu'il n'avait pas bu jusqu'à la crapule, et même alors par occasion--et l'amant qu'elle n'espérait plus y tenir couché sous son impérieuse caresse.

Elle venait de causer un peu chez Mlle de Lahourque. Outre le divertissement d'entendre la buraliste conter les mystères de son berceau, ou son infructueuse idylle avec M. Lubriquet, elle avait voulu se rendre compte si sa folie de l'autre jour avait fait du bruit. Mais rien dans l'accueil ou les paroles du petit cercle qui faisait conversation, à l'_Agneau Pascal_, ce jour-là, ne le pouvait faire croire. Les Laharanne, sans doute, avaient gardé leur promesse, et Detzine, qui aimait sa maîtresse, tenu sa langue, jusqu'à ce jour. C'est beaucoup, en pareil cas, de gagner du temps: un scandale, s'il a vieilli, ce n'est plus que de la poudre mouillée.

Le bizarre, c'était qu'elle craignait plus encore les bavardages de Vitalis. Il lui semblait que ses propres fureurs, tant de larmes, et cette scène indécente envers les Laharanne, tout cela composait une trop belle histoire, trop flatteuse à la vanité d'un jeune homme, pour qu'il s'en contînt avec Cérizolles, avec d'autres peut-être, qui à d'autres le courraient dire.

Mme Beaudésyme agitait ces soucis, en songeant au décri public, et reprisait du linge. La corbeille en paille de couleur où puisaient ses mains calmes reposait sur une fumeuse, dont la tapisserie au petit point figurait un Chinois qui fume l'opium dans une pipe turque. Et tout ce qu'elle venait de réparer, elle le rangeait à son côté, pour ne pas le confondre, sur le velours vieux et vert du canapé. Il l'eût fallu voir tenir, à bout de ses bras repliés, pour l'interroger à contre-fenêtre quelque pièce de la dépouille conjugale, que le jour pénétrait une minute, trahissant d'autres reprises en carré; ou bien qui gorgeait d'un oeuf d'ivoire, tour à tour, ses propres bas vieillissants.

Malgré qu'elle gardât beaucoup de soins aux travaux du ménage;--soit qu'ils lui fussent un plaisir, en vérité; ou plutôt une espèce de mortification,--aujourd'hui, elle y paraissait distraite. Tout ce scandale, qu'elle appréhendait, qui pouvait éclater autour d'elle, remplissait son âme de trouble.

C'était beaucoup moins le spectre d'un mari vengeur qui l'inquiétait. Car elle avait sujet de croire que le sien faisait un peu plus que soupçonner sa liaison; et, s'il ne le montrait point, que c'était bien un peu par indifférence, mais surtout pour d'autres motifs: en un mot que sa dot compromise, sinon anéantie, par les spéculations de Beaudésyme, n'était pas étrangère à ce comble d'aveuglement. Comment pouvait-il ne pas voir, en effet? Vitalis n'avait-il pas été toujours de la pire légèreté; elle-même plus imprudente encore que Vitalis? Ne s'étaient-ils pas trahis cent fois?

--Ah! songea-t-elle, c'est vrai que l'argent est au fond de tout. Et même les choses sales, il les salit.

Somme toute, en tenant un peu Vitalis pour une espèce de courtisane, elle estimait son mari moins encore. Car Basilida, à être infidèle, n'en gardait pas moins le goût de la netteté en toutes choses, et en jugeait durement le plus petit manque. Aussi bien ne s'épargnait-elle pas non plus.

--Que suis-je donc, se disait-elle, pour tant mépriser; moi qui trompe mon mari jusque dans son lit; et le monde, sinon Dieu, par les plus criminelles Pâques. Fallait-il salir tant de choses pour n'avoir même plus ce misérable bonheur de ma chair; ce peu d'amour que m'accordait Vitalis, qu'une autre me vole?

Le malheur de Mme Beaudésyme, si pieuse, c'est que la religion, où son mal cherche à se distraire, lui empoisonne ce même remède qu'elle lui prépare. A mesure que les sacrements apparaissent à Basilida comme le baume suprême, elle se rappelle n'en avoir reçu qu'une parodie. Plus elle veut s'y abîmer, plus elle s'y découvre sacrilège; adultère à Dieu plus encore qu'au mariage. Dans ce réseau, où elle se débat et va périr comme un brillant poisson traîné vers la plage, quelle main puissante la saura prendre aux ouïes pour la replonger dans les eaux respirables et profondes? Ce médiocre curé Cassoubieilh, moins tolérant encore qu'aveugle, confesseur sans doctrine et sans amour, lui en semblait le plus incapable. Une fois de plus, la figure du P. Nicolle passa dans sa pensée. Celui-là, peut-être, était digne de l'entendre, et si jamais elle s'agenouillait devant lui, ce ne serait plus pour mentir. Toute sa plaie, quand il devrait y mettre les fers, elle la ferait voir nue.

--Ma chère amie, dit M. Beaudésyme en entrant, je t'amène Sabine de Charite, qui était en train de déranger les filles pour savoir si on pouvait te voir. J'ai dit qu'oui, et reprisant même; ce qui est d'un bon exemple pour les jeunes filles.

--D'un bon exemple pour ne pas se marier, répondit la notaresse en embrassant Guiche. Celle-ci haussa un peu les épaules, tandis qu'elle regardait assez tristement Basilida. Elle l'aimait beaucoup; elle aimait Vitalis aussi, à ce qu'il lui semblait depuis l'autre jour, et tout cela était difficile à débrouiller.

Les sentiments de M{me} Beaudésyme n'étaient guère moins confus. Elle pressentait le sacrifice qu'il lui faudrait faire un jour; et, malgré cela, quelque chose, rien qu'à voir Guiche, empêchait qu'elle ne la haït.

--J'étais tout juste, reprit le notaire, à fumer ma pipe sous la varangue de devant; et je regardais la place où ce pauvre Firmin.....

--Je t'en prie, interrompit sa femme. Guiche, de son côté, avait pâli.

--C'est vrai que vous étiez aux premières loges, toutes les deux--et Vitalis. Avait-elle assez peur, Guiche, quand elle s'est précipitée en bas.

Il ajouta d'un air paisible:

--Elle parlait à tort et à travers.

A ce dernier coup, dont elle sentit Basilida visée à travers elle, la jeune fille fit une contre-attaque.

--Ce n'est pas la première fois ce jour-là que j'ai eu peur, dit-elle. Imaginez-vous, Madame, que le matin...

Le notaire prévit des allusions à la scène du bois:

--Bon, dit-il, ce doit être confidentiel. Et j'ai du travail. Mais ce fainéant de Vitalis est à l'étude: je vais vous l'envoyer si vous voulez.

--Oh! pour aujourd'hui, fit Sabine, nous vous le laissons. N'est-ce pas, Madame?

C'est le premier jour qu'elles se trouvaient seules, depuis l'émeute; ne s'étant rencontrées qu'un après-midi à Castabala, une autre fois sous le porche de l'église, mais toujours en compagnie. Et ces trois semaines qui avaient passé leur permettaient de se voir avec plus de calme.

--Il me fait frémir, M. Beaudésyme, avec cet assassinat, reprit-elle. Je m'en regardais dans la glace devenir blême: vert pomme pas mûre, dit M. de Cérizolles.

--Il vous plaît beaucoup, Guiche, M. de Cérizolles.

--Assurément.

--Et..... voilà tout?

--Oh! mon Dieu, oui, n'est-ce pas assez? Je me l'imagine comme un bon camarade, un camarade qu'on aimerait beaucoup. Ça ferait plaisir de l'avoir sous la main.....

Elle rabaissa sur ses yeux ses paupières en forme de feuille et ajouta:

--Je ne sais pas moi: de l'embrasser..... de prendre son tub devant lui. Tandis qu'avec..... je veux dire devant un homme que j'aimerais, que j'aimerais dans mon coeur, il me semblerait sans cesse que je ne suis pas assez vêtue.

--Ah! soupira la notaresse, cela ne s'invente point.

--D'ailleurs, il se soucie de moi comme un cocher d'un paire de socques. C'est Clarisse qu'il courtise. Oui, courtise n'est pas trop fort; et toutes les fois que je vois la tête à Wolfgang, je me dis combien je voudrais que ça fût vrai,--certaines choses.

--Mais, Guiche, enfin: vous êtes folle.

--Je vous demande pardon, dit la jeune fille. Vous êtes si grave, vous, Madame.

--Petite peste, répliqua la notaresse avec son demi-sourire. Venez ici me demander pardon de vous moquer de moi. Vous le savez bien, si je suis folle, moi aussi, quand je m'y mets. Et vous ne savez pas tout.

Cependant elle avait posé dans la corbeille tout le linge qui était à sa droite, et fait une place à la jeune fille, qui de bonne grâce vint la prendre.

--Je vous demande pardon de tout mon coeur, dit-elle, si je vous ai manqué, Madame, je vous aime tant; c'est vrai, oui.

Certes, ces yeux gris-bleu, couleur d'Avril, qu'elle semblait ouvrir jusqu'au fond sur Basilida, comme pour en répandre les plus secrètes de ses pensées, ne trahissaient que tendresse.

--Enfant, reprit Mme Beaudésyme, il ne faut pas galvauder ces grands mots-là. Vous êtes mon amie, ma petite amie; j'en suis très fière; mais enfin, vous ne rêvez pas de moi, je pense, quand vous dormez.

--Quelquefois, répondit la jeune fille en se serrant contre Basilida.

--Ne dites pas de folies. Et quant à Cérizolles, je le savais déjà, que ce n'est pas lui, la pensée de votre pensée.

--Quoi! On pourrait bien avoir du goût pour plusieurs personnes.

--Mais pas de l'amour, Guiche.

--Eh bien! moi, je me sens un coeur à en avoir pour le monde entier.

Elle avait repris son masque perfide, aux yeux obliques, pour prononcer cela. Et Mme Beaudésyme, en se penchant vers elle, dit avec tristesse:

--C'est celui qu'on aime qui est le monde entier.

Puis elle l'embrassa.

--Comme c'est ennuyeux, toutes ces choses, murmura Guiche. Je voudrais redevenir petite fille; comme au temps où j'aimais à sentir de la peine, pour être prise sur les genoux.

--Ce n'est pas encore si loin, dit Mme Beaudésyme, en la prenant dans ses bras énergiques.

--Alors, ajouta-t-elle plus bas, vous ne voulez pas que je vous dise son nom?

--Mais, si je l'aime, vous me haïrez, j'en suis sûre.

La jeune femme, malgré elle, soupira. Depuis les premiers mots de Guiche, elle y était presque résolue: mais à quel prix?

--Non, répondit-elle. J'ai beaucoup réfléchi et prié, depuis l'autre jour, et cette affreuse scène. Pardonnez-la moi, Sabine; et je crois que je vous le laisserai prendre. D'ailleurs, ajouta-t-elle en s'efforçant de sourire, vous le prendriez bien sans moi.

Elle songea un peu.

--Tout de même, j'aurais pu vous causer de l'embarras; si Dieu enfin ne m'avait autrement inclinée.

--Ah! s'écria imprudemment Sabine, je ne le prierai jamais, s'il doit m'empêcher d'aimer ceux que j'aime.

Basilida devint plus pâle.

--Est-ce que vous seriez venue pour rire de mes chagrins, demanda-t-elle.

Un instant, elle la serra comme pour la rompre, mais Guiche, pareille à une enfant menacée, ne savait se défendre qu'en tendant sa bouche.

--Non, dit Basilida.

--Vous m'avez fait mal.

--Il y a des moments où je voudrais vous en faire davantage. Et vous, pourquoi l'aimez-vous?

--Je ne l'aimais pas. C'est depuis que je vous ai vue..... que je vous ai vue lui donner un baiser.

--Mais lui, Guiche, non, il ne vous aimera pas.

--Je ne sais pas, dit la fillette tristement.

--Ah que si, vous le savez, sauterelle. Et je parie que nous nous voyons déjà en mariée. Mon Dieu, dire que j'aimerais à vous habiller moi-même ce matin-là, et voir tout ce blanc, toute cette dentelle, vous mousser sur la peau--comme un peu de Champagne--là, et là.....

Guiche, chatouillée, se mit à rire en fermant les yeux.

--Oui, dit-elle, comme du Champagne.

Mais Basilida, par la réaction la plus imprévue, à l'idée que cette chair, et cette mousse, ce serait à Vitalis, avait de nouveau pâli, tandis que, de sa lèvre relevée, elle laissait voir ses dents, comme fait une chienne qui voudrait mordre, et qui cache sa fureur.

--Laissez-moi, dit-elle enfin d'une voix basse et changée en repoussant la jeune fille. Je vous ferai dire ma réponse par Vitalis: car c'est une réponse que vous étiez venue chercher, n'est-ce pas?

Guiche, qui la regarda, eut peur.

--Eh bien bonsoir, Madame, dit-elle enfin. Je reviendrai, si vous voulez.

--Pas tout de suite, Guiche, non, pas tout de suite, je vous en prie. Il faut me donner un peu de temps.

Là même, devant le canapé, Basilida tomba à genoux, la tête dans ses mains, et ne se releva que résolue à s'abandonner au P. Nicolle. Dès le lendemain, en effet, elle alla le voir.

Le Jésuite demeurait dans une de ces maisons dont il y a plusieurs à Ribamourt, qui, d'un côté, donnent sur l'Ouze. De celle-ci, qui appartenait à son père, il n'occupait que le premier étage et les combles. Au rez-de-chaussée, c'étaient les libraires Trébuc, famille effacée où l'on pensait peu, mais bien; jusqu'à ne vouloir pas faire venir _Salammbô_, parce qu'il est à l'index: «par décret de juin 64, ainsi que _Madame Bovary_», explique, en essuyant son lorgnon, ce libraire long et chauve, à la jeune femme qui commandait ce roman rétrospectif.

--D'ailleurs, ma fille va vous faire voir. Odile, l'Index de 1904? ajouta-t-il en interpellant cette adolescente qu'ornait dans le dos une tresse couleur de paille; et qui vint présenter le volume tout ouvert aux pages 132, 133.

--Eh, vous me tracassez, avec votre prospectus, répliqua la cliente, une cocotte de Toulouse. Croyez-vous que c'est en se le pendant au bout de son cordon à sonnette que votre demoiselle pêchera un mari à la ligne!

Sur quoi elle s'en fut, triomphante et brune.

La maison Nicolle était peu éloignée de ce bouquet d'ormes aujourd'hui jaunissants où Vitalis et Sabine avaient causé un soir. Par derrière, elle regardait sur l'autre rive les toits inégaux des Lescaa. C'est là que donnait le cabinet du Jésuite, par deux fenêtres où Mme Pétrarque s'intéressait tant qu'il y avait fallu mettre des stores inclinés de son côté, et elle en avait marqué sa désapprobation en diverses lettres anonymes dont l'évêché avait reçu la meilleure part.

C'est là que le P. Nicolle reçut Mme Beaudésyme, et désormais à l'église. Mais il n'accepta point tout de suite la charge de cette âme aussi violente et trouble qu'un torrent après l'orage. Il savait aussi que dans le troupeau peu nombreux de M. Cassoubieilh, Mme Beaudésyme était une ouaille de qualité, et dont la désertion lui serait sensible. Or, le Jésuite se souciait peu d'entrer en différend avec le curé de Sainte-Marthe, qui ne lui pouvait faire du bien, mais quelque mal, et surtout créer de ces menus embarras dont les hommes de réflexion se font un épouvantail. Son devoir toutefois l'empêcha de se dérober trop longtemps à Mme Beaudésyme, et il la reçut en confession.

Mais, dès le surlendemain, M. Cassoubieilh, qu'il rencontra par hasard, évita son salut. Et Basilida était à peine mieux satisfaite que lui, s'y étant heurtée à plus de rigueur qu'elle n'avait craint dans ses pires désespoirs. Une fillette, tout de même, qui s'est tachée d'encre les mains, s'indigne qu'un peu d'eau ne suffise pas à les rendre nettes.

C'est qu'elle était femme, et jusqu'aux plus profonds abîmes de sa piété, gardait un peu de cette frivolité incurable qui empêche de regarder ses fautes en face, de les peser sur de justes balances. Que devint-elle quand le P. Nicolle, bien loin de l'absoudre tout de suite, déclara qu'il devait retenir le cas de ces eucharisties sacrilèges pour en référer en plus haut lieu? N'était-ce pas pour Basilida sa pudeur deux fois découverte! Il ne lui en fallait pas moins ronger son frein jusqu'à la Toussaint prochaine, que le Jésuite lui fit espérer qu'il la laisserait approcher des sacrements, en ayant alors reçu les pouvoirs.

Si le P. Nicolle n'avait été que médiocrement surpris à voir Mme Beaudésyme recourir à lui, il ne le fut pas beaucoup davantage de recevoir la visite du Dr Emmadelon, médecin de Paris à demi notoire, qui, l'été, faisait à Ribamourt la clientèle étrangère (comme disent ces messieurs dans leur jargon) et semblait, depuis peu, attaché à la personne de M. Lescaa, dont la santé pour cela ne cessait point d'empirer.

L'homme de l'art exposa que son malade (il en parlait comme de son propre) demandait pour se remettre avec le ciel, quoique cela, certes, fût prématuré, s'il le pouvait jamais être, l'appui du P. Nicolle, de qui l'éloge n'était plus à faire. Lui-même, M. Emmadelon, se sentait heureux d'avoir, dans l'humble mesure de ses forces, servi à ramener une telle ouaille vers l'Église--que M. Lescaa, du reste, n'avait jamais quittée.

Le Jésuite, pour faire court, demanda s'il s'agissait des derniers sacrements.

--Les derniers... sacrements, répondit le docteur, du même ton que si on lui eût parlé d'un mystère de l'alchimisme, les derniers... c'est-à-dire... se confesser, je pense.

--Si quatre heures, demain, conviendraient.

--Tout à fait; et M. Emmadelon s'en fut.

Le lendemain matin, le P. Nicolle reçut une lettre du curé Puyoo qui le priait, en termes pressants, de passer chez lui, ce jour-là même, sur les 6 heures du soir. C'est à peu près le moment qu'il sortit de chez M. Lescaa, et il eût beaucoup aimé mieux rester seul à peser les choses qu'il avait entendues ou dites. Mais, ne s'étant point dégagé auprès de M. Puyoo, il y monta.

Le curé de Saint-Éloi-des-Mines habitait, en haut de la ville, un couvent devenu presbytère que ses prédécesseurs, sans doute, avaient pris garde d'entretenir, d'orner même, de ce confort décent qu'approuve l'Église. Lui le laissait fort délabré. On eût pu croire qu'il ne voyait là qu'une espèce de camp volant. Peut-être les soucis de son ministère lui cachaient-ils le monde extérieur, à moins que ce ne fussent ceux de sa politique. Ce n'était pas un secret que M. Puyoo avait des ambitions. Mais lesquelles? On ne savait au juste. L'épiscopat était bien haut pour ce bâtard d'une couturière, épousée sur le tard, élevé par la bienfaisance ou la curiosité des châtelains de son village. Un siège de député semblait moins inaccessible, quoiqu'on ne fût pas beaucoup d'opinion dans le pays qu'un prêtre se mêlât de trop de choses en dehors de son église. De plus, M. Puyoo était curé. Jadis il avait enseigné l'histoire ecclésiastique au Grand-Séminaire. Une maladie lui fit laisser sa chaire, non sans esprit de retour; mais, trop longtemps hors de service, il la trouva occupée en titre à sa guérison. M. Puyoo avait gardé, de ses premiers travaux, le goût de la parole et des études sociales. Il le satisfit autant qu'il put par un «Patronage des Conférences dominicales» où tous les prêtres du pays et certains orateurs laïques étaient censés devoir prendre la parole, mais qu'à bien entendre les choses il avait créé pour lui seul. Le P. Nicolle, invité à y faire quelques conférences, eut l'imprudence d'accepter. Dès qu'il eut préparé la première, il se vit remettre de dimanche en dimanche, comprit, n'insista pas.

La vieille Micheline vint lui ouvrir. Cette servante aux yeux caves, après avoir entretenu, un quart de siècle, chez plusieurs ecclésiastiques au désespoir et qui se la repassaient, une crasse et un désordre minutieux, s'était enfin fixée chez M. Puyoo, où elle paraissait satisfaire. Sur le tard, elle fut, par surcroît, atteinte de manie biblique, comme si elle eût trop respiré l'ombre du temple calviniste qui dressait ses colonnes doriques dans le voisinage.

--Le Seigneur a envoyé un de ses anges, déclara-t-elle.

--Ah, il y a du monde, fit le Jésuite, tout près déjà de s'esquiver. En ce cas, je retourne.

--Eh quoi, n'êtes-vous pas attendu? Entrez, mon Père.

Le Jésuite trouva M. Puyoo avec un second prêtre, dans son cabinet, haute pièce à trois fenêtres, dont le papier aux bouquets pâlis tombait en lambeaux. Des livres, des paperasses, d'innombrables brochures se chevauchaient sur des rayons, sur la cheminée, sur deux grandes tables de travail, non sans encombrer un meuble Louis XIII à tapisserie pieuse. Deux lampes à abat-jour verts doraient ce désordre.

Sur l'un de ces foyers, le profil grassement dessiné de M. Puyoo se détachait en noir, ourlé d'une ligne lumineuse. De l'autre personnage, éclairé de face, on ne voyait d'abord que ses yeux perçants, une main courte et soignée où il appuyait son front. C'était M. Dabitaing, secrétaire particulier d'un des vicaires capitulaires. Il y en a deux dans ce diocèse qui abrita jadis Jansénius: l'un pour le Pays basque, l'autre pour le Béarn. C'est à ceux-ci, en l'absence d'évêque, dont on espérait vainement un depuis quatre ans, depuis la mort de S. G. Mgr Cassoubieilh, qu'avaient été délégués les pouvoirs de la crosse.

Après les présentations, et non sans avoir débarrassé un fauteuil pour le nouveau venu, M. Puyoo entama le dialogue à sa façon, qui était directe, sinon sincère, lui-même étant un diplomate du type brutal.

--Permettez-moi, mon Père, dit-il, de vous demander des nouvelles de votre nouveau pénitent.

Si M. Puyoo avait compté sur cette attaque pour troubler le Jésuite, il fut déçu.

--Vous voulez, sans doute, répondit celui-ci, parler de M. Lescaa, à qui je viens en effet de rendre visite. M. Emmadelon, son médecin, ne se prononce pas encore.

--Vous n'êtes pas plus affirmatif, à ce que je vois, mon Père, et plaise au Ciel que vous puissiez l'être davantage pour son âme.

--M. Lescaa a toujours eu le renom d'un homme de bien, fit le Jésuite.

--De bien, et même de grands biens, s'écria le curé, qui, de ses dents inégales, se mit à rire, par âcres éclats. Et, reprit-il d'un ton plus sérieux, vous avez sûrement été d'avis avant moi, mon Père, qu'il n'est pas du tout indifférent aux mains de qui passera une telle fortune, et, partant, une telle influence...

--C'est que..., insinua le Jésuite.

--...Desquelles je pourrais vous donner une vue exacte...

--Si on songe...

--Justement, si on songe à des Pétrarque...

--Pardon, interrompit enfin le P. Nicolle, qui ne voulait pas se laisser compromettre, si peu que ce fût, et préférait avoir l'air de se méprendre; M. Lescaa est connu pour avoir fait la charité toute sa vie, sans attendre que _nous_ la lui prêchions au lit de mort.

Le curé une seconde fois changea de ton, et tout à coup devenu cordial:

--Vous avez raison, Père, dit-il. Mais, autre chose: savez-vous que je devrais vous faire une scène pour venir, jusque dans ma paroisse, me cambrioler de mes pénitents.

--Le P. Nicolle, reprit M. Dabitaing d'une voix lointaine, se souvient de l'Écriture; il vient comme un voleur.