La jeune fille verte, roman

Part 7

Chapter 73,848 wordsPublic domain

--...Quand c'est un vrai danger. Tout ce potin-là, c'est des histoires d'enfant, et qui ne me regardent pas. Qu'il se débrouille, le vieux Lescaa, je ne suis pas son héritier. Vous voudriez qu'en son honneur j'aille me faire casser la tête--et tout.

--Mais puisque ça n'est pas un vrai danger.

--Eh justement, c'est ce que je dis.

--Alors vous me confiez Mme Etchepalao.

--Je vous crois bien; et la petite aussi; et la mamân, si elle en veut. Les femmes, il ne leur arrive jamais rien. Ah, rappelez donc à Clarisse de prendre, chez Trébuc, un livre que j'ai fait venir, sur les Bovidés du S. O.

--Ah oui, dit le jeune homme: comme qui dirait..... oui, je vois ça d'ici.

Ils partirent pour la ville, Cérizolles flanqué d'une Clarisse en satin chaudron broché à fleurs rouges; et de Guiche en écossais noir et bleu, avec une jupe, dont la brièveté, qui scandalisait Vitalis, lui semblait aujourd'hui encore, comme aux vacances d'autrefois, faite à souhait pour un de ces châtiments après quelque escapade, où, de sa mère, la condamnaient les mains sonores. Comme Guiche l'avait remarqué, Cérizolles était en suite de flanelle grise. Mme de Charite se disait que ce groupe tricolore, sur la route, c'était «distingué». Elle les avait accompagnés jusqu'au portail en fonte d'art, et d'art moderne, où «sur les pylones», comme elle-même disait aussi, se lisait en lettres gothiques: Castel Castabala.

--Je vous les prête, dit-elle à Cérizolles, en lui désignant l'une et l'autre jeune femme, et le salua d'une moue mutine de ses lèvres couleur de cerise à l'eau-de-vie.

Herminie de Charite, née Scarpa, d'un revendeur au Mont de Piété, voilà quarante ans de cela, hélas ou quelques années avant, n'avait pas renoncé à plaire. Mais elle savait s'effacer devant ses filles, devant Clarisse surtout qu'elle aimait pour lui rappeler les agréments de sa jeunesse. Au prix du double ou triple enjeu que jouent les mères bien conservées, Jean de Cérizolles commençait de lui apparaître comme une figure d'atout. Cela ne lui aurait pas été désagréable de mener un flirt avec lui: elle ne s'avouait pas bien jusqu'où. D'autre part, c'eût été pour Sabine un parti inespéré. Mais la chance paraissait petite, il est vrai, au peu d'empressement que le jeune homme montrait envers Guiche. Restait Clarisse, qui, manifestement, l'intéressait beaucoup davantage. Et, pour singulier que cela paraisse, Mme de Charite qui, peut-être n'aimait pas son gendre autant qu'elle avait l'air, se serait accommodée de voir aller très loin cette sympathie qu'ils laissaient, l'un pour l'autre, percer déjà. On voit qu'à ses calculs confus, cette mère de famille n'apportait pas de jalousie. Guiche, en ce point comme en plus d'un autre, ne tenait pas beaucoup d'elle.

Elle faisait, en ce moment, assez triste mine à côté de sa soeur et de Cérizolles, qui semblaient tour à tour l'oublier ou la traiter en petite fille. Que si, pour divertir sa pensée, elle songeait à Vitalis, l'image de Mme Beaudésyme lui en gâtait le plaisir en se dressant devant son rêve. Et il lui semblait voir dans ses mains cette épée de feu qui garde les portes du paradis.

A mesure qu'on se rapprochait du bourg, Sabine cherchait du regard quelques signes de l'émeute annoncée, mais vainement ne voyait rien. Entre les peupliers que déjà rouillait l'été dans son déclin, la route déroulait son vide éclatant. Une victoria de louage toute tintante de grelots, qui faisait voir son postillon en noir et rouge, les croisa à grande allure: le temps d'apercevoir une fillette d'une pâleur de craie, en gouttière, à côté d'une grosse femme. La poussière, un instant épaissie en nuage, se dissipa, s'évanouit. On était à l'entrée de la grand'rue, et tout semblait paisible.

Cérizolles avait pourtant dit vrai: les habitants faisaient éclater aujourd'hui des rancunes longtemps nourries, mais contenues, et dont il n'est pas inutile de donner quelque éclaircissement.

Il faut d'abord se représenter Ribamourt comme une ville cristallisée autour d'un bloc d'étain.

Gaston Phoebus et ses premiers successeurs favorisèrent cette espèce de floraison minérale par des privilèges que la Monarchie et la Révolution n'avaient pas tous détruits, et qui soutinrent la prospérité de cette petite ville, dont, aux XVe et XVIe siècles, les fonderies de canons ou de cloche achetaient le minerai. Là naquit, d'une population en partie étrangère au Béarn, une bourgeoisie intelligente et riche, mais qui fut décimée par les guerres de religion, abêtie et raréfiée ensuite par deux siècles de vices sournois et de mariages consanguins, amoindris encore par la Révolution, qui lui fut contraire comme elle le fut partout à cette partie de la bourgeoisie française qui eût fondé un patriciat, si l'anoblissement n'avait ouvert à la richesse des chemins aisés.

Aujourd'hui, elle n'était représentée en son éminence ancienne que par quelques petites dynasties telles que les Beaudésyme dont il y avait eu des magistrats et des officiers; les Paschal, qui, pour la plupart depuis Louis XV, vivaient «noblement» sur leurs terres; les Lescaa, et cinq ou six autres familles: celle du curé Cassoubieilh, par exemple, qui avait fourni plusieurs ecclésiastiques de valeur, entre autres le dernier évêque de Navarrenx, dont la succession restait ouverte depuis quatre ans. Encore ces divers groupes ne comptaient-ils presque plus de représentants mâles.

Cette classe qui avait surtout conservé du passé l'avarice et les plus basses vertus, et qui allait depuis l'Onagre jusqu'à Lubriquet-Pilou, avait toujours été la seule aristocratie de Ribamourt, où de tout temps la noblesse fut pauvre et rare; et, pendant quatre siècles, elle seule avait élu un conseil de notables qui gérait la ville et trois villages voisins, ses vassaux: Mesplède, Athos, Le Hameau.

Dans le reste des Mortiripuaires, bien plus nombreux qu'à l'origine, sandaliers de Saint-Éloi, artisans de tous métiers, petits boutiquiers, se trouvait la plupart des Part-Prenants. On nommait ainsi les héritiers des premiers occupants de la Mine. Ils en étaient propriétaires avec l'État, sous le contrôle de qui ils la louaient à une Compagnie Fermière contre une redevance proportionnelle à la production. Ces Part-Prenants, dont les parts, selon les règlements primitifs, étaient restées héréditaires et inaliénables, nommaient pour cinq ans, et du même coup prenaient pour toujours en haine un Conseil chargé de régler les rapports compliqués de la Compagnie Fermière avec ces privilégiés qui, n'étant pas loin de se prendre pour un Patriciat, en avaient les vues étroites, en même temps que la méfiance et les caprices populaires; menés qu'ils étaient le plus souvent par des gens étrangers à leurs affaires.

De tous les Eteignoirs, comme on a vu qu'ils nommaient leurs délégués, le plus en vue comme le plus haï était Diodore Lescaa, homme profond, digne d'être chef, qui le laissait percer malgré les efforts qu'il faisait pour se tenir dans les coulisses;--et dont le vice fut surtout qu'il méprisa toujours ceux-là mêmes qu'il aidait.

Cette hostilité latente, aussi vieille que Ribamourt, avait été longtemps réprimée par des cadres sociaux rigides; plus tard par l'influence conciliée du Patronat et du Clergé. Mais ces deux forces, la seconde surtout, ont été, à Ribamourt comme ailleurs, peu à peu mises en question de divers côtés; attaquées par un calvinisme qui applique à la politique les procédés de sa rigoureuse hypocrisie religieuse, châtiées par les lois, et, d'autre part enfin, traitées par _La Corde_ de Toulouse, le _Petit Conseiller_ de Bordeaux, et autre presse «à responsabilité limitée» ainsi que s'expriment les prospectus de Finances, traitées comme un libre-penseur ivre fait avec joie d'un mur d'Église. Les Part-Prenants de Ribamourt, abstraction faite une fois pour toutes des gens payant l'Impôt qui en faisaient partie, offraient aujourd'hui, à la première main sale venue, toutes les prises d'une masse populaire. Mais le chef-d'oeuvre d'ailleurs involontaire de leurs meneurs fut de persuader à ces ardents fauteurs de privilèges qu'ils étaient socialistes, confusion assez bouffonne dont on a vu les premiers germes dans les vers déjà cités de la _Mortiripuaire_ de 48.

Quand un coup de mine fit affleurer, vers 1880, les eaux minérales dont l'habile docteur Béchut, mort depuis, sut persuader qu'elles guérissaient les maladies nerveuses, la Compagnie Fermière les exploita tout de suite à son profit exclusif, sans que personne protestât que mollement. Mais au Conseil élu en 1900, entrèrent M. Lescaa, M. Dessoucazeaux, les deux notaires de Ribamourt, le curé Puyoo, qui déjà visait à la députation en se mêlant de socialisme chrétien, et quelques autres personnes résolues à faire améliorer la position des Part-Prenants, à qui la Société Fermière continuait de payer un quart tout juste du produit net des Mines, ce qui valait à chacun de vingt à vingt-cinq francs par an. Depuis un demi-siècle, la meilleure année avait produit trente-six francs.

Tout de suite l'Onagre prit l'affaire en mains; et, au lieu d'un Sénat, ce fut un dictateur que l'on eut. Mais la Société céda et s'engagea à verser le cinquième de tous les bénéfices, qu'ils vinssent de la Mine ou des Eaux; en garantissant à chaque Part-Prenant pour les années maigres un minimum de cent francs. Le contrat, approuvé d'abord par le Conseil, fut soumis à une Assemblée générale, et voté d'acclamation, ainsi qu'un ordre du jour plein d'éloges pour M. Lescaa. Le soir, on illumina, et tout Ribamourt alla acclamer l'Onagre dans sa maison.

Lui, qui se sentait profondément atteint par le mal qui devait l'emporter, et ne voulait pas mourir avant de voir cette affaire conclue, la fit hâter au Conseil d'État. Là aussi, enfin, la convention fut approuvée et enregistrée.

Mais Ribamourt ne voyait plus qu'avec méfiance ce contrat où elle applaudissait six mois avant; et M. Lescaa, pour qui on réclamait la Croix naguère, n'était plus bon qu'à jeter à l'Ouze, la ville n'ayant pas encore d'autres égouts.

En dehors de l'inconstance naturelle aux foules, il y avait à ce revirement quelques causes plus précises. Les Part-Prenants, assez nécessiteux pour la plupart, n'avaient pas à se plaindre de l'Onagre, et au contraire; mais il en était autrement de diverses personnes qui les poussaient. En effet, depuis que M. Lescaa, las de prêter à ses concitoyens un argent dont ils ne le remboursaient jamais que de gratitude, à un taux assez bas, s'était résolu à «réaliser», cela n'allait pas sans faire bien des blessures. Il avait beau exiger moins qu'on le payât que d'être garanti en bonne forme, les rigueurs qu'entraîne toujours une opération de ce genre, quelques tempéraments qu'il y pût apporter, furent grossies à plaisir par la médisance. On s'étonnait, les débiteurs surtout, qu'un argent dû si longtemps le fût encore. Puis, dans ce troupeau de victimes, il y en avait--tel M. Dessoucazeaux, honnête homme et cultivé, mais avare--de fort à l'abri du besoin, auxquels n'avait manqué, pour se mettre en règle, que de l'ordre ou plus simplement de la bonne foi; et qui, méritant peu d'être ménagés, ne le furent point. Mais ceux que l'Onagre ne poursuivit pas, ils criaient aussi haut que les autres, pour n'être pas soupçonnés de devoir, qui est une espèce de déshonneur dans les petites villes de France, où l'argent, seule volupté permise, reste l'unique mais invincible corrupteur des âmes. Encore, par suite d'une trop lente circulation, n'y cause-t-il que peu de prospérité; et en cela aussi, ressemble au sang, dont le moins actif est le plus chargé de souillures.

A Ribamourt, la fortune était surtout faite de terres et de maisons; les espèces, rares; la plupart de ce qu'en laissaient les baigneurs, restitué aux fournisseurs de grandes villes par des patrons d'hôtel, des boutiquiers, venus presque tous du dehors, que le crédit avait établis, qu'il maintenait seul. Or M. Lescaa réclamait à ses débiteurs bien près d'un million, ou qu'on le garantît par des hypothèques, sorte de contrat que la publicité presque excessive où l'oblige le code rend parfois onéreux. Tous ces débiteurs ayant, aux premières attaques de M. Lescaa, amoindri leur dépense en même temps que hâté leurs rentrées, on s'imagine combien de marchands, d'ouvriers, de sous-débiteurs atteints par ricochet, se retournaient contre l'Onagre, origine de leurs maux, et que tout le monde à Ribamourt ne manquait pas aujourd'hui d'invoquer pour excuse à ses rigueurs.

Déjà deux gros fabricants de sabots avaient congédié leurs ouvriers; les banquiers marrons de Ribamourt et de la campagne, suspendu leurs prêts, comme les marchands, bouchers ou aubergistes presque tout crédit. Les deux huissiers, seuls de la ville, s'engraissaient comme cochons de foire.

Rien n'était donc plus facile que de rendre impopulaire aux habitants de Ribamourt un homme qu'ils n'avaient jamais aimé. Son cousin Pétrarque Lescaa, aidé de la plupart des autres, s'y employa de son mieux. Quoi de plus répugnant à des héritiers qu'un philanthrope; et M. Lescaa passait pour tel aux yeux de sa famille, en même temps, il est vrai, que rempli d'égoïsme, de dureté, d'avarice. On craignait qu'il ne fît de gros legs à Ribamourt, qui, après tout était sa ville natale. Que si on la lui faisait voir dressée contre lui, et toute entière aboyante, peut-être abandonnerait-il un si redoutable dessein.

Le nouveau contrat de ferme fut à ces appétits et à ces rancunes le prétexte de se grouper.

Peu de jours après l'approbation du Conseil d'État, le bruit commença de courir que M. Lescaa avait reçu de la Société Fermière une grosse somme, en salaire de ses bons offices. La _Cassitéride_, gazette locale, où, pour la première fois, le maire Dessoucazeaux et Pétrarque Lescaa furent d'accord, et la _Corde_, de Toulouse, colportèrent à mots couverts cette noirceur. Peu à peu, on la discuta tout haut; et enfin elle fut agitée, sans que personne la démentît, dans une assemblée tumultueuse des Part-Prenants, où beaucoup d'étrangers s'étaient mêlés. L'ordre du jour qu'on y vota à mains levées, sur la proposition du greffier de M. Lescaa, le juge, prenait l'Onagre nommément à partie, et convoquait les habitants de Ribamourt à un meeting devant l'Hôtel de ville pour le jeudi suivant.

Au sortir de cette assemblée, qui fut tenue le soir, des jeunes gens allèrent crier devant la maison Lescaa, sur l'air des lampions: «Rends l'argent! Rends l'argent!» D'autres qui avaient bâti de bâtons et de paille l'image approchée d'un âne sauvage, y mirent le feu sur la place Jeanne. Cependant la gendarmerie, à qui ni maire ni adjoint n'avait donné d'ordres, ne bougea. Elle avait même été consignée d'avance par le brigadier Malevain, petit homme paisible.

Le jeudi, il sembla qu'il en serait autre chose, sur des ordres de la Sous-Préfecture où, peut-être, disait-on, l'Onagre avait écrit. Des gendarmes surveillèrent tout le matin les abords de la mairie; il est vrai qu'ils disparurent avant l'heure du meeting, Malevain leur ayant recommandé la discrétion.

M. Lescaa, lui, gardait le lit, son mal ayant empiré. C'est ainsi qu'il ne put être du dîner que donnait Me Beaudésyme ce même jour, et en l'honneur précisément du fameux bail, qui avait été dressé dans son Etude. Le notaire avait bien des raisons de se compromettre pour un tel client; mais peut-être lui fit remarquer Basilida, eût-il valu mieux remettre à un autre jour qui n'aurait pas été choisi par les Part-Prenants, pour honnir ce même contrat qu'ici l'on allait fêter.

--J'ai déjà remis, répondit-il, deux fois à cause de Lescaa. Et ce paquet de voyous, s'ils ne sont pas contents, ils savent où me trouver!

--Il le savent de reste, soupira la jeune femme. S'ils avaient oublié, Pétrarque ou consorts se feraient un plaisir de leur apprendre la route; et que les Eteignoirs «font la bombe» ici.

Mais le notaire n'en fit que hausser ses larges épaules: il se savait craint.

A Ribamourt on dîne à midi. Il y avait là le directeur de la Société Fermière, inintelligent et pompeux, qui sans cesse caressait sa barbe comme un voluptueux fait du sein d'une jeune maîtresse; l'ingénieur des Mines, petit homme noueux, agité de tics; le capitaine Laharanne avec sa femme; le curé Puyoo; M. Lubriquet-Pilou; le chef de gare; et Vitalis, qui était de la maison. M. Dessoucazeaux avait trouvé prétexte à décliner l'invitation.

Au dessert on s'aperçut qu'il y avait pénurie de cigares; et Vitalis, qui s'ennuyait de n'entendre parler que d'affaires, s'offrit pour aller en chercher lui-même à _l'Agneau Pascal_.

--Mais Lubriquet va se ronger de jalousie, dit Me Beaudésyme.

Le trésorier ne répondit que par un sourire de supériorité, en lissant, du bout de l'index, le dessous de sa moustache rare.

Vitalis avait à peine passé le portail, et oublié déjà les Part-prenants, quand il entendit courir derrière lui. C'était Firmin de Mesplède.

--Où allez-vous, Monsieur Paschal, demanda-t-il sans autre salut.

--A l'_Agneau_ du même nom, répondit le jeune homme un peu surpris. Venez-vous par là?

--Oui, mais vite, alors; et revenons. On ne sera peut-être pas de trop dans un moment.

--Qu'y a-t-il donc? Les Anglais?

--Oui! Une belle idée qu'a eue là votre patron de donner à dîner le jour du métïngue.

--Les invitations étaient faites bien avant, et on avait déjà renvoyé deux fois, à cause de la maladie de coeur de mon cousin. Et puis ils ne nous mangeront pas, je pense.

--Les gens qui tuent les hirondelles, ce n'est pas pour les manger, non plus.

--Mais enfin, qu'est-ce qui se passe?

--Voilà. J'étais à ce métïngue, donc, et pas seul, croyez-moi. Oh! vous savez: des sabotiers... comme moi. Les messieurs n'aiment pas trop crier ce qu'ils pensent. Pour crié, on a crié; et chanté: contre l'Onagre, bien entendu. On voulait même aller lui faire un charivari. Mais il n'y est pas, à ce qu'on disait, et, par contre, les gendarmes autour de chez lui: c'est même pour ça qu'il n'y en avait pas plus que de louis d'or, devant la mairie. Alors tout s'est retourné contre Beaudésyme, et son dîner. On a même dit que M. Lescaa s'y trouvait. Je ne sais pas qui, ou plutôt je m'en doute: c'est Bensibett, le fort caillou, que j'ai vu causer à part avec le greffier à Pétrarque, ce cascan, vous savez, qui a la gale.

--Erouch: vous croyez qu'il a la gale?

--Mais oui: c'est de naissance; rien n'y fait; il faudrait l'écorcher.

--Diantre, fit Vitalis. Et pourquoi ne l'écorche-t-on pas? Demandez ce petit service à votre patron, le dieu des vers. Quant à Erouch, je ne lui serrerai plus la main; vous pouvez m'en croire.

--Et bien vous ferez. En attendant, tout le monde va venir donner la sérénade à Mme Beaudésyme. Et M. Lescaa est-ce qu'il est chez vous, au moins?

--Il n'y est pas, Firmin. Mais vous n'êtes donc pas fâché avec lui, depuis.....

--Depuis qu'il rentre son blé? Bah! j'ai laissé dire. La vérité, c'est qu'il m'a fait venir l'autre jour; et pas flambant, je vous assure. Lui, était dans un grand fauteuil, avec sa figure verdâtre, l'air malade: «Firmin, sais-tu combien tu me dois?» Le diable m'emporte, si je m'en doutais, ni envie, car il m'a prêté plus d'une fois.--«Vingt-quatre-mille francs.»--«Té, je croyais que c'était plus!» Et c'est vrai, oui. «Ta femme, reprend-il, t'a porté plus de trente mille francs de bonnes terres; et vous êtes en communauté. Tu peux donc me donner une hypothèque.» Je réponds: «Oui, pour sûr», mais sans enthousiasme, je pense, car il se mit à rire: «Çà ne te coûtera peut-être pas aussi cher. D'abord tu as hérité de ton père un billet de Pétrarque de huit mille, pour solde de votre grand champ sur le Gave, et trois mille environ d'intérêts,... le tout endossé par son beau-père...»--«Oh, pour celui-là, vous pouvez le prendre pour rien, il est prescrit.»--«Je sais, je sais (car il sait tout ce diable d'homme). Mais je te le prendrai tout de même pour onze mille: j'ai un moyen de les faire rentrer. Ajoutes-y sept mille que tu as pris pour payer les dettes de ton père: de ceux-là je te fais cadeau. Ne me remercie pas; c'est pour le principe. Restent donc six mille dont tu voudras bien me donner hypothèque.» Vous pensez si j'ai voulu. Mais nous voici chez Victorine.

--Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Vitalis.

--Bonjour, Monsieur Paschal, répondit la buraliste avec un peu de réserve.--Bonjour Firmin....

En sortant de l'_Agneau Pascal_, avec ses cigares, le clerc aperçut en avant Cérizolles, entre les deux jeunes femmes. On se rejoignit; et, comme Firmin se tenait à l'écart.

--Quoi, Firmin, lui dit Guiche en béarnais, est-ce que nous ne sommes plus amis comme au temps où vous me contiez des histoires?

--En cousant les gilets de votre groom. Oh, sûr que si, mademoiselle Sabine. Mais vous êtes si grande maintenant...

--Que vous regrettez de n'avoir pas grandi aussi, fit la jeune fille en riant.

Vitalis causait avec Jean et Mme Etchepalao; et ils approchaient de Sainte-Marthe, quand on commença d'entendre une rumeur lointaine encore et inégale, voix des foules, qui rappelle le bruit de la mer.

--Ça y est, dit Firmin, ils y seront avant nous.

--Où ça, demanda Cérizolles, à qui Vitalis éclaircit alors ce qui se passait.

--Et nous, reprit-il, qui voulions tout juste voir l'émeute. On pourrait aller chez les Beaudésyme, si ce n'est pas indiscret.

--C'est que, pour les dames, dit Firmin, elles seraient peut-être mieux autre part. Oh, ça n'est pas qu'on risque des coups de fusil... mais enfin.

Clarisse parut indécise; mais Sabine déclara qu'elle irait, en compagnie ou non, assister Basilida. Et peut-être disait-elle cela par jalousie, en cas que Vitalis ne l'allât défendre seule. La jeune femme eut alors à coeur de ne pas faire voir devant Cérizolles moins de vaillance que Guiche, et soutint son avis; en suite de quoi, tout le monde se rendit chez les Beaudésyme. Mais, sur le conseil de Firmin, on passa par la petite porte qui s'ouvrait sur une ruelle, tout près de ce figuier où Vitalis baisait naguère les joues en fleur de Detzine. Ce fut elle qui parut, au bruit de la sonnette, et très émue.

--Ah, mon Dieu, gémissait-elle, au lieu d'aller annoncer, tandis que Firmin mettait le verrou, qu'est-ce qu'on va nous faire?--Oui, Mademoiselle, dans le salon.--Et ils crient tous: Prends l'argent, prends l'argent.--M. le curé de Saint-Éloi, aussi; mais le chef de gare est parti, avec le directeur.--Et ils ont jeté des sous.

--Quelle chance que mon parrain ne soit pas là, dit Vitalis.

Le discours incohérent de Detzine peignait assez bien les choses. Mme Beaudésyme, son mari et le reste de leurs invités achevaient de boire leur café au salon, avec un calme un peu affecté; tandis que deux ou trois cents hurleurs, à qui des nouveaux venus se joignaient sans cesse, répétaient devant la grille, sur l'air des Lampions:

Rends l'argent, Rends l'argent.

--J'ai pourtant envoyé Ernaütou, expliquait Beaudésyme, pour leur dire, sans faire semblant de rien, que Lescaa était en voyage, et pas ici. Mais baste, il faudrait un fusil.

--C'est votre faute, aussi, répliqua M. Puyoo. Si le dîner avait fini plus tôt, plusieurs de nous auraient été aperçus en ville; ça aurait tout arrêté dans l'oeuf. Et où chassiez-vous donc pour rentrer si tard?

--Par là... au bois du Moulin.

--Ça n'est pourtant pas aux antipodes.

--Et vous n'avez rien pris, j'en suis sûre, demanda Guiche, dont les yeux de violette s'amincirent.

--Vous savez, répondit le notaire de sa voix paisible et dorée, on ne prend jamais tout en une fois.--Mais qu'est-ce qu'ils ont donc, ajouta-t-il en se levant. Ils vont forcer la grille. Peut-être qu'il vaudrait mieux renvoyer les dames.

Firmin venait d'entrer au salon, dont les portes restaient ouvertes.

--Il n'y a guère moyen, dit-il. Rosalie, du grenier, a vu des gens dans la ruelle, et ivres. Or doncques, elles feraient mieux de nous laisser, d'aller en haut, par exemple, en attendant la gendarmerie qu'Ernaütou a été prévenir.

--C'est vrai, dit Vitalis.