La jeune fille verte, roman

Part 2

Chapter 23,689 wordsPublic domain

--Mais vous êtes marié, Firmin.

--Au diantre, té, je l'oublie toujours.

--Comme de me raconter votre mariage, et comment vous avez _manayé_ le beau-père.

--Ah, le vieux franc-maçon! Un jour que vous viendrez à Mesplède, je vous dirai ça, devant la Marie-Jeanne, et une bouteille de mon vin bouché. Du Jurançon, que mon oncle le vicaire--dé l'aoüte coustat dou poun--m'a envoyé.

Il avait fait volte-face pour accompagner Vitalis, tous deux devisant en béarnais, le langage ordinaire de Firmin. Poète bien connu de tout le Béarn sous le nom de Firmin de Mesplède, c'est là, étant tailleur, et assis comme un Boudha sur sa table de chêne, qu'il discourait éloquemment tout le long du jour. Parfois, c'était un conte du roi Henry, ou du roi Artus; parfois, des bergers, et quelque chanson d'amour, d'absence, de mélancolie, dont le meunier ou le colporteur, lès coudes à la fenêtre, sentait son coeur plus chaud que pour un verre où rit le soleil dans le vin.

Cependant ils étaient arrivés sur la place Jeanne, lieu irrégulier, poudreux, bossu, que hérissaient, naguère des barbes de leurs pignons, quelques maisons à poutres noires, du temps des Centulle et des Albret. L'une après l'autre, on les avait remplacées par des «immeubles» plats du toit, dont les façades étaient peintes en manière de pierres de taille. Ces bâtisses étaient considérées avec dégoût par les Parisiens en cours de traitement. Et cela scandalisait les Mortiripuaires qui les soupçonnaient un peu de jalousie.

--Eh! disait Me Beaudésyme, s'ils y trouvent trop d'architecture... ils ont bien la rue de Rivoli.

Vitalis et le tailleur s'assirent à la terrasse du _Soleil d'Étain_, le café «bien fréquenté» de Ribamourt. Presque aucun habitué ne s'y trouvait encore, la plupart en étant aujourd'hui retenus par une répétition de l'Harmonie Mortiripuaire, société musicale dont les cuivres, comme les bois, passaient pour honorifiques. Tel personnage des mines d'étain, de ceux qu'on appelait communément les Eteignoirs, y tenait le grand bugle. Me Beaudésyme y jouait du hautbois, «mais si faux, disait Cérizolles, que c'était comme en écriture publique.»

Le piston obéissait à la langue de Lubriquet-Pilou, libertin notoire, et ancien octroyeur, aujourd'hui trésorier de la Société des Bains Neurasthénothérapiques. Cela était l'objet de mille équivoques plaisantes. A peine avait-il préludé que, dans l'auditoire, il se trouvait toujours quelqu'un qui murmurât: «E' là, lou cot dé léngue, aquet diable!» Et tous de pouffer, pour la centième fois.

--Tu n'es donc pas avec les trombones du bon Dieu? demanda d'une voix enrouée à Vitalis un homme, laid, qui buvait du vermouth.

--Vous voyez, répondit le clerc d'assez mauvaise grâce: je fais comme vous.

--Alors Monsieur le juge de paix n'est plus en harmonie, interrogea Firmin avec une fausse humilité, qui n'obtint pour réponse qu'un sec: Il paraît.

Le fait est que M. Pétrarque Lescaa, juge de paix du crû, et longtemps cymbale à l'Harmonie Mortiripuaire, s'était vu récemment contraint de résigner ses fonctions. Ce n'est plus entre ses mains, désormais, que sonnait et frissonnait le cuivre. L'instrument dont la double conque avait longtemps sonné avec son orgueil, dormait aujourd'hui.

Et même, il ne parvenait pas à le revendre, ce qui lui augmentait son amertume. Depuis que ces «buveurs d'eau bénite», comme il disait, l'avaient prié sans détours, les insinuations ayant prouvé en plusieurs fois ne pas suffire, qu'il allât débiter ailleurs sa politique; et une irréligion dont l'excès, dans un pays demeuré généralement chrétien, l'avait rendu insupportable à tous; ses rancunes en s'étrécissant avec l'âge, le rendaient ennuyeux. Il n'amusait même plus Diodore Lescaa «le riche», dont Vitalis était le filleul, et l'un et l'autre les cousins. Aussi Pétrarque n'épargnait-il pas toujours ce parent lui-même, dont sa haine lui faisait oublier l'héritage.

--Et l'Onagre va bien, s'informa-t-il d'un ton frivole, dont le jeune homme se sentit agacé.

--Mon parrain est en bonne santé, je vous remercie, répondit-il. Et sûr de le blesser en retour, il ajouta: nous dînons ensemble ce soir, chez le patron.

Pétrarque, en effet, sembla plus jaune devenu:

--Tu ne sais pas? Tu vas lui faire lire mon article... pour l'amuser.

--Non, répliqua Vitalis.

--Il y en a donc un nouveau, demanda Firmin, avec un air d'intérêt.

--Voulez-vous voir?

Et, soudain gracieux, il lui tendit le _Cassitéride_. C'est dans cette feuille en mal de copie que ses diatribes voyaient le jour, dont se réjouissait en silence M. Lescaa qu'elles fussent signées: le Claustrophobe, par haine des moines et des ensoutanés.

Firmin prit le journal, et, feignant de se tromper, lut tout haut, malgré les protestations du juge:

* * * * *

_Notions générales de philologie_ (suite).

(1) La locution de slang à quoi nous avons fait allusion dans notre dernière feuille n'est autre que la métaphore dont on rencontre un exemple dans cette apostrophe d'un roman connu: «Begone! There's a good Siam for a licking in the rain» qui se peut traduire: «Allez au diable, gentilhomme de potence!»

(2) n'étant sans doute pas utile de faire ressortir le double sens du participe «licking» qui veut à la fois dire «torgnole» et «action de lécher»; ni la force de cette image digne de Villon «lécher la pluie» à propos d'un pendu qui tire la langue dans l'hiver ténébreux;

(3) «Siam» équivalant d'ailleurs à l'ancien terme d'argot parisien «rupin» qui remonte au moins au XVIIe siècle (Cf le lexique de _Cartouche_ ou le _Vice puni_, poème héroï-comique, 1701) qui présente à peu près le même sens, aujourd'hui, que: gentleman, homme élégant,

(4) dont les Anglais, en vertu de ce progrès inverse qui ramène leur langue au monosyllabisme,

(5) ont fait «gent'»,

(6) qui se trouve réappareillé à l'adjectif français: gent, e,

(7) et au substantif des langues d'oc «ïentou»

(8) dont on a formé le proverbe béarnais «Jentous dab ïentous»,

(9) qui fait penser à la loi des XII Tables portée contre les mariages mixtes: «Patribus cum Plebe connubii nec esto.»

(10) Il serait d'ailleurs impertinent d'établir un rapport rigoureux de la toponymie asiatique d'une part, au slang «siam» ou au français populaire «péquin» de l'autre. Il faut se rappeler que celui-ci ne tire point son origine de la capitale chinoise. Il s'apparenterait, plus vraisemblablement, au «pecq, pecque: niais, niaise» des langues d'oc.

(11) qui, du reste, se retrouve dans le français ancien.

* * * * *

--Ce sont là des vérités qu'il est bon de répandre, conclut Firmin, en ajoutant aussitôt, d'un air de surprise: Mais ce n'est pas de vous, Monsieur le Juge de paix. C'est signé: «Dessoucazeaux, auteur du _Vocabulaire des locutions cérémonielles chez les peuples ibériques_, petit in-12, chez Ribaut, à Pau.»

--S... Nom de Néant! il y a une heure que je vous le crie. Mon article est plus haut, voyez: _Une calotte aux calotins_.

--Je me disais aussi... répondit paisiblement Firmin, en reposant le journal sans en lire davantage. D'ailleurs, la signature ne m'aurait sans doute rien appris. Car vous ne signez pas d'habitude, Monsieur Lescaa?

Celui-ci, pour toute réponse, laissa filtrer sur le tailleur-poète, sous des sourcils en broussaille, un oblique regard de ses yeux de marcassin. C'est que ce magistrat, aidé de sa femme, qui faisait songer à des os conservés dans du vinaigre--tous deux passaient leur vieillesse avaricieuse à s'occuper sans discrétion de leur prochain. Du creux d'une sordide demeure qu'il ne semblait pas que des enfants l'eussent jamais égayée de leurs jeux, et dont les volets étaient clos sur le Saleys, renseignés sur tout par d'invisibles signes, ils se faisaient comme un devoir d'apprendre aux gens ce qu'ils eussent aimé mieux ne pas savoir; ou bien qu'ils ne savaient que trop: toutes ces secrètes infortunes que l'on voudrait se tenir à soi-même cachées. La poste leur y était d'un puissant secours, quoi qu'on prétendît de leur correspondance qu'ils laissaient par ladrerie de l'affranchir, et de la signer par prudence.

Aussi bien y a-t-il longtemps, à Ribamourt, que la lettre anonyme a remplacé les arquebusades. Et néanmoins, tant elle fut, en son temps, déchirée aux guerres de religion, la place en a gardé les haines, avec on ne sait quel air farouche: des chemins tortueux, dont les portes, les créneaux, qui en semblent défendre l'ordure, font voir encore Albret de gueules plein parti aux pals de Foix; deux ponts enfin et une église fortifiés, jadis teints de sang par les religionnaires; mais, par-dessus tout, deux cultes ennemis dont la lutte séculaire se cache mal sous le masque de la politique. Petite cité si malpropre que l'Ouze semble recourber ses eaux pour ne les unir pas encore au Saleys pour entrer à Ribamourt, et se faire lente parmi ces prés onduleux--dont quelques-uns sont comme la poitrine renversée d'une jeune femme qui dort.

CHAPITRE II

LES MORTIRIPUAIRES

De l'autre côté de la Loire, les hommes passent au café une grande part de leur temps. C'est là que, sous la rose, on les entend discourir de soi-même, du Prince, ou, plus secrètement, de leurs plaisirs; et confesser à pleine voix des mystères que personne autour d'eux n'a souci d'entendre. «L'apéritif» surtout est propice à faire de l'estaminet un agora tout bruissant de paroles, qu'on dirait mille mouches ivres d'absinthe. C'est l'heure où chacun parle, et nul n'écoute. On délibère.

Vitalis et son compagnon s'y étant rendus de bonne heure, il n'y avait encore, dans la salle, que deux commis-voyageurs, et M. Pétrarque Lescaa, sur la «terrasse», qui relisait son article. Il accompagnait cette délectation morose de sourires et de grimaces. Elle fut tout à coup troublée par les éclats d'un tintamarre qu'on entendit retentir de l'autre côté de la rivière, dans le quartier Saint-Éloi.

--Bonjour. Vlà les griots, dit un homme couleur de brique, à figure de soldat, qui s'assit à leur table.

--Bonjour, mon capitaine, répondit Vitalis. En effet, ce sont eux.

On voyait les musiciens, en bel ordre, gravir le poncelet qui, par-dessus les eaux graisseuses du Saleys, unit la rue de l'Empereur-de-Russie (ci-devant des Esclopiers) à la place Jeanne. Ils marchaient avec noblesse, les plus petits, d'un air héroïque; cependant que tintinnabulait, comme une mule d'attelage, sous les médailles de clinquant, la bannière de la Fanfare, toute rouge et qui portait écrit en exergue du cochon rampant de ses armes--emprise des jambons dont Ribamourt tire sa gloire--ces mots en latin d'or: _Virtutis Proemium_. Mais quelle vaillance, certes, il fallait, pour jouer si exécrablement une si exécrable musique.

Un paysan, apparemment fait de parchemin et de noeuds, la portait appuyée sur son ventre, tandis qu'à lentes, longues enjambées, une espèce de géant roux, tenait sa droite en jouant du hautbois. Le chalumeau, qui nasillait dans sa bouche, avait l'air d'un sucre d'orge, et quand il s'arrêtait d'y sucer, on voyait, au fond de sa barbe, étinceler son sourire, comme une salamandre dans le feu.

--Tiens, le patron était revenu de la pêche, observa Vitalis, en apercevant ce buisson de flamme.

La gauche était tenue par l'horloger du lieu, poupard chauve, extrêmement cocu, qui semblait placé là pour contraster au notaire. Quelques bicyclistes, des gamins, deux portefaix de la gare, ivres en perfection, qui se tenaient par la taille, achevaient le cortège, qui se tut en abordant la place Jeanne. Et là, tous, avec des regards dont la férocité se fixait sur un ennemi qui par son absence trahissait assez le peu de son coeur, firent retentir la _Mortiripuaire_, hymne: «Fiers neveux!» en disait le refrain,

Fiers neveux des Francs Ripuaires, Courons, en vrais républicains, Défendre, la main dans la main, Les privilèges de nos pères.

Vers 53, on y avait introduit une variante, qui fut abandonnée en 72. Les deux vers médians disaient alors:

Courons défendre l'Empereur, Et, fruits d'une antique valeur,... etc.

De nos jours, un instituteur radical-socialiste avait encore essayé d'un nouveau texte, mais qui ne plut guère qu'aux sandaliers. Enivrés de lyrisme, et du Bacchus acide de leurs vignes, on les entendit d'ores en avant, dans quelqu'un de ces chais étroits, où par le soupirail, un oblique rayon du couchant réveille les moucherons du vinaigre,--et qui hurlaient:

Compagnons mortiripuaires, Fils de la solidarité, Courons défendre en liberté Les privilèges de nos pères.

Ces vers font allusion aux mines d'étain de Ribamourt, dont le produit, pour une part obscurément fixée depuis le règne de Gaston-Centulle, par des procès en grand nombre contre l'État, la ville, l'Administration des mines, appartient, par primogéniture aux descendants de la communauté des Part-Prenants. Ceux-ci, à force de litiges, de meetings, de comités, de brochures, avaient fini par se prendre pour un membre important de la France. Toutes ces confuses controverses, tant de sottises, et ce peuple riche en prétentions comme en crasse, importunaient Vitalis, encore qu'il fût Part-Prenant, et perçut, de ce chef, jusques à vingt-cinq francs dans les bonnes années. Mais il ne concédait point que cette mainmorte instituât une noblesse.

--Vous allez voir, dit-il au capitaine Laharanne, qu'ils vont encore nous courir avec leur étain, leurs eaux, leur partage.

Les fontaines issues de la mine, et qui, par ainsi, appartiennent aux Part-Prenants, sont, depuis trois quarts de siècle qu'un pharmacien homme d'esprit les a découvertes, en usage contre les maladies nerveuses. Elles gardent même, à travers les caprices de la mode, une clientèle assez nombreuse et qui fait toute la fortune de Ribamourt. Mais les sandaliers du lieu, qui forment la majorité des propriétaires de la mine, peuple d'ignorants, de paresseux, d'ivrognes, et qui ne tirent rien, eux, des étrangers que la location des sources, exploitées au préjudice du minerai, se plaignent, à grand tapage, de perdre à la combinaison. Il n'est point vrai, d'ailleurs: l'étain, de nos jours, ne se vendant plus guère, au lieu que la Société des Sources Neurasthénothérapiques, les paye de vingt à trente francs par tête, selon l'année.

--Encore si ça me rapportait deux pistoles par an, comme à vous, répondit le capitaine, qui plaisantait souvent de sa bourse. Il l'avait aussi légère que la tête, avec un nez busqué, des yeux couleur de saphir, un jargon rapporté pour la plus grande part de l'armée d'Afrique. Sa femme, personne sans éclat, excellente et pleine de mélancolie, l'entourait d'une affection qui avait naturellement l'air d'être inconsolable.

La Fanfare s'était débandée, après avoir exhalé ses derniers accents devant les myrtes en pot de la terrasse, étonnante flore nourrie d'une absinthe mêlée au venin du bitter, et qui ne voulait pas mourir. Quelques musiciens entouraient le tailleur-poète, en lui bourrant le dos de leur sympathie. Les: Dioü Bibann! et les: Dioü me daü! se croisaient dans l'air.

--Ernaütou, ordonna Me Beaudésyme au porte-bannière, qui, d'autre part, était son piqueux, tu rapporteras l'Oriflamme à la mairie. Et puis, reviens boire une pinte.

Le taciturne valet, qui ne parlait guère qu'à ses chiens, s'éloigna sans répondre, ayant, pour marcher plus à l'aise, mis la bannière sur son épaule, telle une pioche, tandis que le notaire venait s'asseoir entre Vitalis et M. Laharanne.

--Eh bien, capitaine, quoi de neuf, demanda-t-il de sa voix pleine, qui sonnait comme le bronze.

--Pas grand'chose. J'ai eu l'honneur de conduire votre femme à Harès--et la mienne au diable, en revenant de chez les Sainte-Mary qui s'étaient remisés ailleurs.

--Bon, répondit Me Beaudésyme à travers son grand sourire, quand le gibier vole de compagnie, c'est qu'il n'y a plus bataille.

--Oui, il paraît que la petite baronne a pardonné encore. Ça durera ce que ça pourra, mais pour l'empêcher de courir, celui-là, il faudra lui casser une patte.

A ce moment, un vieux homme, dont les yeux dormants étaient démentis par sa bouche caustique, survint et détourna le discours. C'était le philologue Dessoucazeaux, maire de Ribamourt.

--Vous avez su, demanda-t-il d'un air de mystère.

--Su quoi?

--L'Onagre réalise.

Ces paroles, dites en manière d'énigme entre haut et bas, offraient sans doute un sens précis aux quatre ou cinq personnes qui étaient à portée de les entendre. Aucune n'en parut heureusement affectée. Aucune, non plus, n'en marqua de surprise. Firmin de Mesplède toussa; le capitaine fit une espèce de grimace; et l'on aurait pu voir tomber, comme un masque qui se dénoue, le beau sourire de Me Beaudésyme.

--Qu'en sait-on, répondit-il enfin. Moi, j'ai de bonnes raisons...

--Tut, tut, fit M. Dessoucazeaux qui examinait sa manche rapée comme si elle eût été un texte d'autrefois. Moi, j'en ai de mauvaises de Pau. M. Lescaa y fut, l'autre jour, voir quelqu'un que je sais, lui disant, en substance, qu'il était las des affaires et plus encore des gens; qu'il n'avait pas fermé sa banque, voilà dix ans bientôt, pour y travailler à blanc; qu'il allait faire recouvrer ses créances par un avoué ou quelque homme d'affaires (nous saurons bientôt qui, oui, bien assez tôt); enfin, qu'il voulait avoir son argent entre les mains, avant de mourir, et laisser du solide à ses héritiers.

Le juge de paix grogna; et l'on s'aperçut qu'il s'était rapproché, entre tant, des causeurs. Mais l'attention était trop bandée ailleurs pour qu'on songeât, à cause de lui, à se tenir sur la réserve.

--Tiens, c'est vous demanda pourtant l'érudit, quel convent vous amène?

--Ah ouiche, ses héritiers, s'exclamait en réponse M. Pétrarque Lescaa. Je pense qu'il n'est pas autrement pressé de leur fournir des pépètes. D'ailleurs, je m'en contrefiche.

--D'autant plus, observa M. Dessoucazeaux, que vous êtes plus âgé que lui, n'est-ce-pas?

--Eh, qui vous parle de moi?

--Je vois. Ce n'est qu'à propos de Vitalis, ce que vous en disiez.

--Vitalis! riposta le juge avec aigreur. Il y a de plus proches parents que lui, je suppose.

Plusieurs lignes d'héritiers menaçaient cette fortune à des degrés inégaux. M. Diodore Lescaa passait pour très riche, et l'était bien plus encore qu'on ne croyait. Seul neveu de banquiers, d'armateurs, dont plus de deux siècles avaient accru l'opulence, et Ribamourt, d'où ils sortaient, toujours craint les puissantes serres qui la tenaient au ventre,--financier comme eux, mais à sa guise, et de haut, orgueilleux, nomade, aux dangereux caprices, il avait attendu cinquante ans pour se poser. Quand la nuit tombe, l'aigle de mer qui ferme ses yeux d'or, regrette-t-il sa journée, et, de la chasse où planèrent ses ailes, l'horizon creux? M. Lescaa n'en fit à personne ses confidences. On eût dit seulement quand il fut vieux, qu'il vouât plus de vigilance à des biens qu'on ne croyait pas qu'il eût amoindris.

--Plus près ou plus loin, toujours y en a-t-il beaucoup d'autres, reprit le maire. Je comptais tout à l'heure dix-sept foyers, où se rallume, chaque matin, la même espérance avec le feu. Vous en faut-il la nomenclature, monsieur le Juge de Paix? Nous avons les Lartigue-Lescaa, les Lescaa-dits-Tournemaü, les Lescaa-Berry, de Bayonne, et les Lescaa-de-Casteviel, et tous les Hardibieilh-Lescaa, et tous les...

--Oui, oui, gronda Pétrarque. Mais je me demande seulement s'il est aussi «immensément riche» qu'on dit.

--Quant à çà, dit le notaire d'un air sombre, n'en doutez pas. Dites-vous bien qu'il pourrait avoir, dans sa cave, quatre ou cinq fois plus d'or, peut-être, que vous n'en voyez en rêve.

--Là, là, dit Firmin au magistrat, que ces paroles avaient mis en danger de congestion. Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous n'en aurez pas l'embarras.

Du rouge, M. Lescaa avait passé au bleu. Le sang l'empêchait de répondre: il tourna le dos, et s'en fut. M. Dessoucazeaux reprit:

--C'est un animal rare, nous enseigne Buffon, que l'Onagre, orgueilleux, farouche d'humeur avec cela, et de pelure bigarrée. Si vous l'aviez vu,--il y a longtemps de cela--un jour que le Conseil municipal lui avait, de pure malice, refusé je ne sais quoi. Il ne disait mot, il regardait ses mains: vous savez, ces grandes mains, et blanches, où les veines font un filet bleu. On eût dit qu'il y tenait Ribamourt tout entière, comme une nichée d'oiseaux qui crient. Mais, à moins de les étouffer, il ne pouvait faire qu'on se tût, ni qu'on l'aimât.

--Bah, interrompit le notaire, plus gaîment: vous nous la faites au romanesque, Dessou. Buvons, plutôt. Un export, capitaine?

--Chouïa, chouïa.

On trinqua néanmoins; et le juge de paix, qui était revenu:

--Tiens, dit-il, voilà une particulière qui ne sera pas à la noce, tu sais, si ton parrain boucle.

Vitalis, à qui s'adressait ce discours, reconnut au même instant, sur la place, Mme de Charite et sa fille qui descendaient de voiture. C'était un boguey très haut sur roues, et qui fit découvrir à Sabine descendante une jambe aussi pure que la courbe d'une harpe. Et le jeune homme, offensé peut-être que ses yeux ne fussent point les seuls où se dessinât le charme de ce contour, reporta sur Pétrarque des regards tels que celui-ci détourna aussitôt deux prunelles en vrille, dont la couleur différente, s'ourlait ou se voilait de rouge.

--Jolie, remarqua tout à coup une voix aiguë, très jolie. Mais un peu maigre pour moi.

C'était Lubriquet-Pilou qui entrait en scène, et soit qu'il parlât de Sabine ou de sa jambe seulement, un rire universel accueillit cette opinion du Séducteur à titre d'office.

--Et il s'y connaît, le b....., ajouta Me Beaudésyme, qui attribuait, avec tout Ribamourt, mille nuits d'aventure à ce nabot écrasé sous sa renommée, dont on n'apercevait d'abord que le ventre, et deux oreilles en pointe: «les oreilles du satyre», comme lui-même disait à sa seconde bouteille de piquepoult, au cours d'un de ces beaux après-midi où les Mortiripuaires, par petits groupes,--l'un d'eux portant au fond d'une besace, sur l'épaule, de la morue, du fromage de chèvre, un quignon de pain--gagnent leurs vignes, pour y boire jusqu'au soir, dans l'ombre vineuse, tandis qu'un rayon du soleil qui tombe jette, à travers le soupirail du chai, une écharpe de gloire.

--On n'est pas sans en avoir troussé quelques-unes, reprit Lubriquet-Pilou, en caressant avec complaisance de ses doigts replets une moustache rare et rase. Mais je tâterais bien aussi celle-là, _si poudi_.

On ne savait toujours pas s'il parlait de Sabine, ou de sa seule jambe. L'un ou l'autre offensait mêmement Vitalis, dont Mlle de Charite avait été la bonne amie, quand il portait culotte encore, elle des pantalons brodés, dont, à la vieille mode, le bas dépassait les jupes. Car Mme de Charite, qui était traditionnelle pour ses filles, habillait leur enfance aux restes démodés de la sienne; et les déshabillait, au moindre accès d'humeur, pour les fouetter toutes deux, encore que d'âge inégal, avec un éclat qui remplissait longtemps la maison.

--Ces dames n'ont donc plus de groom, observa le vieux Dessoucazeaux.

--C'est peut-être son jour d'être jardinier, persifla Pétrarque; ou de sarcler la pelouse.

--Bon, ça ne doit pas vous gêner beaucoup, répliqua Vitalis assez brutalement au juge, que, pour cause de malpensers, on n'invitait plus chez Mme de Charite. Le notaire s'aperçut de son humeur.

--Voulez-vous, si, comme je suppose, Mme de Charite veut aller à la Banque, l'avertir que M. Lescaa--le vrai--n'est pas revenu d'Orthez? Vous pouvez le lui dire de ma part.