Part 11
C'était le même appartement, la même couche où Vitalis et sa belle cousine avaient aimé naguère, jusqu'à se croire anéantir; et connu, après les enchantements de se confondre, l'amertume de se dédoubler. Mais ce n'était plus Vitalis, ce ne serait jamais plus lui. Quand même il y voudrait de nouveau abandonner sa mince nudité aux impérieuses tendresses de Basilida, ne l'a-t-elle pas, aux pieds du P. Nicolle, pour toujours renoncé, celui qu'elle aime encore, et de quelle fureur cachée. C'est un autre qui est à côté d'elle, un autre, grand et velu.
Mme Beaudésyme contemplait son rouge mari sous la veilleuse. L'avait-il jamais aimée? Elle était incapable de s'en souvenir. Elle, du moins, n'y répugnait pas au temps de leurs noces. Tandis qu'aujourd'hui, était-elle sûre seulement de l'estimer? Mais elle aurait voulu savoir ce qu'il pensait d'elle, de Vitalis, et ce qu'il savait. Cette tête aux yeux clos, où il y avait une part de sa destinée, lui apparut tout à coup pleine de mystère, et comme l'image de cet équivoque aveuglement qu'il opposait à ses trahisons. Quels vices, quels louches calculs, quelle terreur d'un honteux avenir dormaient sous ce crâne immobile? Était-ce vrai, comme elle le craignait, comme on avait tâché aussi à lui faire entendre, qu'il avait dilapidé ses biens à elle, et peut-être d'autres dépôts plus sacrés--et pour cela qu'au réveil non plus il ne voulait pas voir?
Là reposaient aussi d'autres secrets que Mme Beaudésyme voulait à tout prix surprendre. Ce testament, pour lequel son mari avait été appelé auprès de M. Lescaa, Vitalis y était-il bien traité; et, sinon, ne serait-on pas à temps encore d'obtenir mieux? Mais il fallait savoir d'abord; et comment faire parler le notaire? Du jour où elle avait été sûre d'aimer ailleurs, Basilida avait réduit à presque rien l'intimité conjugale. Elle ne pouvait guère,--tant c'était peu l'usage du pays--refuser à M. Beaudésyme l'entrée de son lit, où peut-être lui-même ne s'imposait que par une sournoise vengeance, ayant du reste sa chambre à part. Mais s'il désirait davantage, c'est un plaisir tellement glacé qu'elle lui laissait prendre que de plus en plus il s'en déshabituait.
Aujourd'hui encore, Basilida se tenait dans la ruelle, assez loin de lui pour qu'on pût mettre un sabre entre eux. Mais elle savait que son corps, pour tout cela, n'était point devenu indifférent à ce faune, dont elle sentait, tout près d'elle, le poil. Il fallait qu'il parlât, pourtant; son parti en était pris.
Ligne à ligne, avec lenteur, elle se rapprocha, glissa en quelque sorte hors de sa chemise, et une fois tout près de son mari, lui fit éprouver soudain le fardeau superbe de sa jambe. M. Beaudésyme gémit, sortit de son sommeil, et sa main velue se promena sur cette splendeur dure et sinueuse.
--Quoi, qu'y a-t-il, demanda la jeune femme en ayant l'air de se réveiller.
--Mais c'est toi qui m'as éveillé, dit le notaire. Alors... je causais.
--C'est pour vous rattraper de votre silence de ce soir, répartit Basilida, qui feignit de vouloir se rendormir. Son mari ne parut point enclin à lâcher prise.
--Laisse-moi, dit la jeune femme, mais sans dureté. Je n'aime pas les faiseurs de mystère.
Et, comme afin de le repousser, elle laissa son bras, jailli hors d'une manche flottante, tomber sur l'épaule de son mari.
--Ah ça, tu es donc nue?
Avec un geste effarouché, elle se voila de tout son linge. Les doigts de M. Beaudésyme la devinaient encore, mais ne la touchaient plus.
--Lida...
--Quoi?
--Ça t'a fâchée de ne pas savoir le testament de Lescaa?
La jeune femme garda le silence.
--Tu comprends: il y a le secret professionnel d'abord; et puis... devant les domestiques...
--Je ne te pose pas de questions, répondit Mme Beaudésyme, qui, ayant regagné sa place de ruelle, s'y tenait rigide et jointe.
--Eh bien! écoute, reprit l'époux, après avoir vainement tâché de reprendre prise. Si je te raconte...
--Non, non, je ne demande rien.
--Dormons, alors.
Et il se retourna. Cela ne faisait point l'affaire de la jeune femme, qui demeura un instant immobile, puis reprit son manège.
--A la fin, c'est insupportable, grogna le notaire, qui cette fois étreignit sa femme tout de bon.
--Non, Alexandre, non... ne me touche pas. Tu gardes tes secrets, moi les miens.
Et Basilida, en guise de commentaire, croisa ses beaux genoux.
--Mais c'est toi qui m'interromps toujours. Veux-tu écouter?
--Écouter quoi?
--Le testament donc!
--Eh bien! parle, fit-elle d'une voix résignée. Puisque tu y tiens.
M. Beaudésyme avala la moitié d'un juron.
--Au fond, tu voudrais savoir si Vitalis hérite.
--C'est mon cousin, répliqua-t-elle froidement. Mais vous n'avez jamais pris mes parents pour les vôtres.
--Eh bien, oui, il hérite. Es-tu contente?
Sans dissimuler sa raillerie, il ajouta:
--Ou plutôt--ça va te réjouir plus encore--c'est Guiche et lui qui héritent... à condition... de se marier ensemble.
--Ah! fit la jeune femme, du ton dont elle eût gémi.
--Tu ne devineras jamais qui a inventé cette combinaison (je le tiens de l'Onagre lui-même). C'est le P. Nicolle.
Elle l'avait deviné déjà. Qui donc, autre que le Jésuite, aurait su, d'un même coup, l'arracher, elle, à son péché, en même temps que préparer au périlleux avenir de Guiche l'appui d'un époux riche et qu'elle aimât?
--Hein, continua M. Beaudésyme: un beau ménage à l'horizon. Sabine heureuse, Vitalis aussi. Et dix millions--une paille--qui leur tombent de la lune.
--Oui, on dirait la fin d'un roman, répondit Basilida d'une voix un peu creuse.
--D'ailleurs ce Jésuite a fait de Lescaa à sa fantaisie; et obtenu même de lui la forte somme, la très forte somme--pour une caisse électorale qui soutiendra les catholiques, bien entendu, et le parti du curé de Saint-Éloi, qu'il aimait si peu.
--Lui qui disait toujours qu'il laisserait sa fortune à ses héritiers naturels.
--Pour Mlle de Charite, au moins, il n'a pas menti, je crois. Mais quelqu'un qui fera une figure, le moment venu, c'est Pétrarque. Tu te rappelles que son beau-père Pedreguilhem a fait une belle banqueroute, et que le juge de paix, qui est riche pour sa part, n'a rien voulu savoir de reverser à l'actif la dot de sa tendre moitié. Lescaa, qui ne l'aimait pas décidément, a pris soin de racheter--oh, pas cher--tout un paquet de créances sur Pedreguilhem. Ça représente en papier plus de 60.000 francs, sans compter une créance de Pétrarque lui-même, 8 à 9.000 francs, rachetée à Firmin de Mesplède, et qu'il eut la sottise de renouveler, quoique périmée, pour ne pas refuser l'Onagre. Et celui-ci m'a gravement dicté: «Je laisse à Pétrarque, etc..., la somme de soixante et quelques mille francs, en tant qu'elle est représentée par, etc.....»; suit l'énumération de tous ces papiers... inévaluables. J'en ai eu pour une heure à les détailler.
Basilida ne put s'empêcher de rire, à prévoir la fureur de M. Pétrarque Lescaa, et l'accueil que lui ferait sa femme. Car ils passaient, à la moindre déception d'argent, pour se battre, dans leur cuisine, devant la servante épouvantée.
--Le plus beau, reprit M. Beaudésyme, c'est qu'il lui faudra acquitter les droits de 69.000 francs, ou alors refuser le legs, et, dans ce cas, acquitter son propre billet, qui lui sera présenté, comme tu penses, par la succession--sans compter ce qui lui arriverait, si sa femme mourait avant le Pedreguilhem. Car ils ne sont pas en communauté. Alors... mais ça serait un peu long à te faire entendre.
--Et à toi, Alexandre, qu'a-t-il laissé, demanda-t-elle pour se débarrasser de ses mains et de son désir, qu'elle sentait encore une fois rôder autour de son corps.
Il devint sérieux tout à coup.
--A moi, dit-il brutalement: la peau.
--Ça n'est pas possible.
--Enfin, c'est tout comme. Il m'a traité comme Victorine Lahourque: cent mille francs, et pas un fifre avec.
--Mais c'est beaucoup, mon ami. C'est la moitié de ce que je t'ai porté.
--Oui, mais je lui en dois trois fois autant pour des spéculations idiotes. Que la succession me les réclame, comme c'est sûr qu'elle fera, je suis f.....
--Quand même, dit Basilida, il vous reste ma dot.
Le notaire sifflota, pour toute réponse. Peut-être cherchait-il ses mots.
--Il n'y a qu'un moyen, grommela-t-il enfin; et je compte un peu sur vous...
--Sur moi, s'exclama la jeune femme, déjà prête à se cabrer.
--Oui, sur vous et votre influence auprès de Vitalis... votre cousin. Il s'agit, en deux mots, de l'envoyer à l'Onagre.
--Vous plaisantez, je pense, dit-elle froidement.
--Je ne plaisante pas. Le _de cujus_ a répondu, quand je lui ai parlé de ma dette (il le fallait bien), qu'il hésitait à diminuer encore son héritage d'une somme aussi forte. Et il a ajouté, avec une espèce d'oeil féroce qu'il a cligné sur moi, comme s'il savait des tas de choses,--de choses que je ne sais pas, qu'il consulterait Vitalis là-dessus, ou bien lui ferait tenir les créances pour en décider à sa guise. Toujours est-il qu'elles ne sont pas inventoriées.
--Eh bien?
--Eh bien ma chère Lida, c'est à vous de préparer--j'allais dire de cuisiner--ce jeune homme. J'ai toujours pensé, ajouta-t-il avec un demi-ricanement, que vous n'aviez rien, l'un et l'autre, à vous refuser.....
--Je ne comprends pas.
--Voyons, entre cousins..... Et préférez-vous que j'aille taper Monsieur votre père, à la faveur de quelques explications?
Basilida se figura soudain son père, sa médiocre fortune, ces fragiles jours qu'il achevait de vivre à Pau. Son parti fut pris. Et l'infamie n'en restait-elle pas toute à M. Beaudésyme?
--Mais, si j'accepte d'avoir recours à Vitalis, vous n'exigerez sans doute pas d'être en tiers dans le dialogue?
--Histoire d'éclairer votre..... religion? Non, merci, c'est inutile. Je ne suis pas de la famille, moi.
--Peut-être même, ajouta-t-elle, comme pour lui rembourser ce cynisme qu'il lui avait fait voir, qu'elle ne lui connaissait pas encore,--peut-être pourrais-je voir mon cousin un après-midi que vous seriez à la chasse: nous aurions les coudées plus franches.
--Ma chère amie, vous avez une façon bien à vous de dédorer la pilule. Néanmoins, je reçois avec joie ce jour de vacances. Après demain, tout juste, il y a réunion à Nyxe..... _C'est loin, Nyxe, comme vous savez_, acheva-t-il en accentuant ces dernières paroles.
--Va pour après-demain.
--Eh bien, puisque nous sommes d'accord, Lili, embrassons-nous, reprit le notaire, dont les mains voulurent reprendre prise. Mais Basilida se recula tout au bord du lit, avec un dégoût qu'elle ne dissimula point.
--Ne me troublez pas, dit-elle. Je suis en train de rêver à notre entrevue d'après-demain.
Ces calculs étaient inutiles. Aux premières ouvertures, le surlendemain, qu'en fit, rouge déjà de honte, Basilida, Vitalis l'interrompit:
--De grâce, ne m'en dites pas davantage. Mon parrain m'en a parlé hier, et j'ai brûlé toutes ces paperasses devant lui.
--Vous aurez un baiser pour cela, petit cousin,..... le dernier.
--Le dernier, Lida?
--Tenez-vous sage, Vitalis. J'ai fait ma paix avec le Bon Dieu, la vôtre avec Sabine. Elle vous aime, j'en suis sûre aujourd'hui. Dites-lui de ma part que j'en suis heureuse.
--Mais si on me la refuse?
--Le testament de M. Lescaa vous ôtera de doute: vous l'épouserez, Vitalis; et il fera soleil. Ce jour-là, je veux l'habiller moi-même, Vitalis, et la parer pour vous. Le soir, en défaisant ce que j'aurai noué, en entr'ouvrant ce que j'aurai clos, si vous pensez à moi, que ce soit pour oublier.
Basilida inclina son front, baissa la tête. Elle était un peu pâle.
--Mais c'est aujourd'hui qui est amer, dit Vitalis, à qui la mélancolie donnait du coeur, c'est de songer qu'on se quitte. Est-ce vraiment Dieu qui vous appelle, Lida, et pensez-vous à notre passé déjà long?
--Déjà trop long, murmura-t-elle.
--Que de fois nous nous sommes embrassés dans cette chambre même; que de choses nous nous y sommes dites, doucement.
--Que de choses durement.
--Je ne veux plus me souvenir que des autres, de celles qu'on n'ose dire qu'un peu bas, au crépuscule, quand on commence à ne plus se voir,--comme maintenant, Lida. Dites-moi que vous regrettez, non pas les minutes heureuses, mais les autres, celles qui valent mieux que le bonheur.
Elle était debout au pied de son lit. Cet amant aujourd'hui si tendre qu'il lui semblait ne l'avoir jamais connu, la tenait embrassée, en lui parlant à demi-voix. Et déjà sa gorge battait plus vite.....
Soudain on entendit quelqu'un qui courait dans le corridor. Et ce fut Detzine, encore, qui frappa.
--M. Lescaa, dit-elle, vient de mourir.
CHAPITRE IX
L'INVOCATION A VÉNUS
A Ribamourt les enterrements sont une espèce de réjouissances. Pour si peu de chose que fût, de son vivant, le mort, la ville entière se réunit autour de lui, l'accompagne, le commente, jusqu'aux suprêmes pelletées.
Il était rare qu'on en eût quelqu'un à mettre en terre d'aussi notable que M. Diodore Lescaa. Cela ne s'était point vu depuis S. G. l'évêque Cassoubieilh, et ses obsèques, pourtant, n'appelèrent pas le concours qu'on aurait cru. C'est que les rancunes, les haines même qu'il avait fait naître et que seule avait assoupies la terreur, au lendemain de l'émeute, se réveillaient déjà, plus vives pour avoir été contenues.
--Le petit peuple n'a pas donné, observa M. Lubriquet-Pilou au capitaine Laharanne, en se versant du vermouth.
Entre la visite à la maison mortuaire, où des passants en noir observent un silence de quelques minutes sur un rang de chaises, et la fin du service, où l'on gagne l'église, ils s'étaient, selon la coutume, rendus au café.
Plusieurs notables en redingote, et dont les chapeaux étaient si divers que cela avait l'air fait exprès, se tenaient déjà sur la terrasse. Il y en avait avec des pardessus jaunes, d'autres qui relevaient le collet de leur redingote car le temps était froid et il venait de pleuvoir.
--Eh, que diantre voulez-vous qu'il donne, le petit peuple, répliqua Laharanne. Il est comme moi, il n'a rien.
--Pardon, reprit Lubriquet. Les Part-Prenants ont un syndicat depuis quinze jours, et ils annoncent une manifestation.
--Heureusement que j'ai l'oeil, dit un gros petit homme, paisible et blond, dont l'uniforme seul trahissait qu'il fût sous-officier de gendarmerie. C'était le chef de brigade, Malevain, franc-comtois, et qui, le jour de l'émeute, était arrivé combattre avec une bonne heure de retard.
--Oui, il n'y a que le comptant qui vous manque, répartit le capitaine. C'est à la sortie de Saint-Éloi, je pense, pour avoir plus de monde, qu'ils préparent leur petit chahut. Est-ce que vous y avez mis des hommes?
--Pas si bête, dit le gendarme. J'aime mieux voir venir.
--Voir venir quoi? Qu'ils démolissent le cercueil?
--Non; mais il ne faut provoquer personne. J'ai ordre de ne pas heurter les opinions.
--Vive l'Empereur! cria Laharanne.
Malevain devint pâle.
--Vous êtes fou, dit-il. Vous allez m'obliger à faire un rapport.
--Eh bien! Et ce respect des opinions?
--Je parlais de celles qui sont admises, Les Part-Prenants sont socialistes, vous le savez bien.
--Socialistes! Où mettez-vous vos pieds, répliqua le capitaine qui s'échauffait. Idiots, ils sont: c'est moins compliqué. Demandez à M. le Maire.
--Mon Dieu, expliqua celui-ci, il y en a de bons. Quoique je sois parfois tenté de regretter Mongommery, et qu'il ne soit plus là, de temps en temps, pour leur faire, comme il disait, «une saignée de sang ardent et corrompu».
--Si vous parlez politique, reprit Malevain, vous savez que mes fonctions m'empêchent de vous causer.
--Il suffira, répartit le Maire avec un peu de sécheresse, qu'elles vous aident tout à l'heure, selon que nous en sommes convenus, à faire respecter un mort dont les pauvres au moins devraient tous porter le deuil. Si l'on savait tout ce qu'il a donné au bureau de bienfaisance, en catimini, sans compter les deux curés, et jusqu'au pasteur.
--Jusqu'au pasteur, dit Laharanne: c'est un peu loin!
--Saint-Éloi aussi, observa alors Lubriquet avec l'air de faire un mot. Et il serait temps de s'y rendre..... Mais qu'est-ce que c'est que ça?
Des clameurs indistinctes s'élevaient sur l'autre rive. On vit soudain plusieurs personnes traverser le pont en désordre, et, plus loin encore, d'autres qui couraient. Aussitôt les clients du _Soleil d'Étain_ furent debout et traversèrent. Le brigadier se hâta en gémissant vers Saint-Éloi; il avait des bottes, et pataugeait en retenant un trop étroit képi contre le vent. A côté de lui, M. Dessoucazeaux sautait de pavé en pavé, le pantalon retroussé, le parapluie ouvert. La plupart le suivaient, et bientôt l'on fut au courant.
Un groupe de Part-Prenants avait accueilli le cortège, devant la maison Lescaa, par des cris d'injure. De quelques-uns qu'on les avait vus d'abord, ils avaient grossi en nombre, crié plus fort; et personne ne les contredisant, s'étaient mis à suivre le mort, bras dessus bras dessous, en criant d'une façon lente et funèbre:
--Rends l'argent, rends l'argent!
Vitalis, dont M. Lescaa avait été peut-être la meilleure affection, était blême de rage. Autour de lui, les autres affligés, placés tout de suite après le cercueil, que portaient huit hommes, hâtaient les porteurs à voix étouffée. Sous l'humide ciel, parmi la haine de ce peuple et ses huées, suivi d'un cortège éperdu, on eût dit que le mort fuyait les abois d'une meute.
La route de l'Église est montante. En dernier lieu, où la côte tourne et devient rude, les criards parurent s'essouffler, et ce fut d'assez paisible allure qu'on déboucha, en longeant la gendarmerie, sur la placette qui fait parvis à Saint-Éloi. Mais là, d'autres Part-Prenants attendaient l'Onagre. Là aussi, la Mortiripuaire était groupée; et dès que le cortège parut, entama la Marche funèbre de Chopin, qui, par un naturel penchant des musiciens, s'accommoda bientôt au mouvement d'une mazourque. Les porteurs ragaillardis, hâtèrent le pas, entraînant les affligés dans leur sillage. On entendit souffler M. Pétrarque Lescaa, qui était court d'haleine.
Mais presque aussitôt la clameur des Part-Prenants recommença de gronder. De nouveaux venus coururent, par les ruelles, se joindre au tumulte. On entendit claquer de toutes parts les contrevents, que des femmes fermaient en implorant Dieu. Un homme gras, avec du jaune, qui fumait sa pipe au second étage de la gendarmerie, disparut à l'intérieur, et, tandis que la musique au désarroi éteignait un à un ses cuivres, la foule sembla se recueillir. Tout à coup, de cette masse d'hommes, une pierre jaillit, qui tomba en retentissant sur le cercueil sonore.
Ce fut comme un signal. Une volée de cailloux s'abattit sur le cortège, d'où répondirent des cris d'effroi, de douleur. Presque aussitôt le gros du convoi, puis les affligés, firent volte-face, se débandèrent, coururent, et, la redingote en oriflamme, à corps perdu, s'engloutirent au tournant de la côte. On vit bondir des hommes massifs. Quelques chapeaux noirs roulèrent oubliés. Et tout disparut.
Vitalis était resté. Une pierre l'avait décoiffé; une autre meurtri à l'épaule. Il faisait tête, comme un gibier courageux qui cherche où rendre les coups dont il saigne. Mais à ce moment l'un des porteurs, atteint à la poitrine, lâcha le brancard, en gémissant. Le cercueil oscillait déjà vers la terre: Vitalis n'eut que le temps de s'élancer à la place vide.
--Allons, cria-t-il aux autres: vite à l'Église.
Mais déjà, plusieurs Part-Prenants en occupaient la porte, menaçants, comme s'ils eussent voulu interdire à leur ennemi le pardon suprême. Les porteurs ralentiront leur marche.
--Allons, cria Vitalis encore. Vous avez donc peur!
--Eh, Dioü bibann, grommela l'un d'eux; tous hésitaient, quand on entendit des appels qui approchaient. Une voix harmonieuse et forte cria:
--Nous arrivons, ne bougez pas!
C'était Beaudésyme, qu'accompagnait le capitaine. Dessoucazeaux suivait de près, ayant rallié quelques fuyards. Le brigadier lui-même, empêtré de ses bottes boueuses, accourait mollement, sans aucun de ses hommes avec lui. Tandis que les autres, et le curé Puyoo, de l'intérieur, moitié de gré, moitié de force, débarrassaient l'entrée, le petit gendarme avait abordé un groupe assez pacifique d'aspect, et qui de bonne grâce s'ouvrit devant lui. Mais alors, sous prétexte de le mieux entendre, ces gens l'entourèrent et commencèrent de se le faire passer de main en main--comme des meuniers feraient d'un sac,--en sorte qu'il parcourut beaucoup de chemin, fort étourdi parce qu'on le faisait tourner, à mesure, et ne sachant à qui entendre. Cependant le cercueil avait pénétré dans l'église, où, portes closes s'achevait la cérémonie.
Quand on porta au cimetière, qui était voisin, et dont les gendarmes, enfin survenus, avaient dégagé les abords, peu de personnes suivaient le convoi. Mme Beaudésyme et Guiche côte à côte s'y étaient jointes. Mais presque aucun des affligés, honteux sans doute de leur fuite, n'était revenu; et une bruine glacée qui, en s'épaississant, faisant l'un après l'autre s'ouvrir les parapluies, avait écarté presque tout le reste. Sans bruit, comme descend un store de tulle, on la voyait baigner mollement les tombes, où achevaient de pourrir les turbans de perles noires, dont quelques-uns encadrent une photographie, dérisoires couronnes de boue qui achèvent de glorifier la poussière des hommes. Entre les cyprès, l'argile du chemin était glissante.
Quand la pierre du caveau fut close sur ce qui avait été un juste, et la plupart des assistants dispersés sous la pluie, Sabine qui pleurait chercha Vitalis du regard. Lui aussi avait les yeux pleins de larmes, et penchait vers la terre ce visage délicat où la douleur même semblait n'être qu'un des masques de la volupté. La pluie, teinte aux meurtrissures de son front, tachait ses joues d'un peu de sang. Il étouffa un sanglot.
--Vitalis, murmura Sabine, en lui touchant la main.
Il se retourna, et la vit près de lui, toute frémissante de tendresse et de peine. Leurs yeux se lurent mieux qu'ils n'avaient fait jusqu'à ce jour. Elle alors, comme si toute cette lâcheté d'une foule; et la branche odorante des cyprès; et la mort lui avaient révélé un sens nouveau de la vie, qu'au pied même d'une tombe ils croyaient vrai pour toujours:
--Vitalis, je t'aime.
Un pas, tout près d'eux, leur fit tourner la tête; c'était Basilida qui lentement s'éloignait, la tête un peu basse. Et ils se turent.
Quelques jours après, Mme Etchepalao avait accompagné sa soeur au cimetière; mais Cérizolles étant absent et la poste proche, elle s'en fut au bureau restant, laissant Guiche prier seule.
Vitalis, que le hasard, avare à l'ordinaire d'unir les gens, ou bien son coeur guidait peut-être, la trouva près du monument rouge des Lescaa, agenouillée dans l'herbe odorante.
C'était un de ces après-midi d'automne dont la langueur est pareille au repos que répand au sortir de ses bras une femme dont la chair abonde. Mais le souffle de la montagne parfois courait au travers comme une eau fraîche; et il semblait alors que l'atmosphère fût double.
Sous le soleil d'octobre, le cimetière avait séché la boue d'argile et la bruine qu'il présentait l'autre jour sous le ciel mouvant et bas, quand, du convoi, les cheveux d'or de Mme Beaudésyme étaient la seule gloire. Aujourd'hui l'air avait un reflet d'ambre. Une odeur de couronnes en décrépitude s'y mêlait au baume des cyprès. Quelques vieilles femmes paraient déjà des tombes pour le jour des Morts: leur voix amincie par l'âge couvrait à peine le bruit des feuilles qu'un peu de vent chassait, tournoyantes, dans les allées. Et seul, un bourgeois de Ribamourt, qui injuriait des ouvriers en retard, troublait le recueillement des choses.