La jeune fille verte, roman

Part 10

Chapter 103,856 wordsPublic domain

--Ah! qu'il me dépouille le plus qu'il pourra. Les âmes en sont ravies à trop bonnes mains, pour m'en plaindre au voleur... ni à personne.

Le Jésuite, soupçonnant à ce coup qu'il s'agissait de Mme Beaudésyme, commença d'ouvrir l'oreille. Mais M. Puyoo se tut, comme s'il en avait assez dit.

--Mon cher ami, intervint le secrétaire, vous feriez mieux d'en venir tout de suite à l'objet de notre réunion.

--Eh bien, voici la chose: M. Dabitaing est venu d'avant-garde, si je puis dire, m'avertir que M. le Vicaire Général, attendu d'un jour à l'autre, comme vous savez, pour la confirmation, a résolu en principe de la donner à Saint-Éloi.

--Il eût été naturel, observa M. Dabitaing, que M. Cassoubieilh étant Doyen, et sa paroisse prééminente à Ribamourt, ce fût eux qu'honorât de sa visite M. le Vicaire Général. Mais il nous est revenu, et _hic jacet lepus_, que la vie privée de M. le Curé Doyen n'était pas exempte de suspicions, oh, légères sans doute et mal fondées: mais un prêtre ne doit-il pas ressembler à la femme de César, si j'ose me servir d'une comparaison profane? Et à la veille peut-être de tant de responsabilités nouvelles qui sont près de retomber sur l'Église...

Le P. Nicolle réfléchissait:

--Vous me voyez deux fois surpris, dit-il enfin: d'abord de ce que vous me dites au sujet du respectable M. Cassoubieilh, en second lieu que vous me le disiez.

--Bon, pensa M. Dabitaing, il a dit: respectable. L'affaire sera moins dure qu'on ne craignait. Et tout haut, il ajouta: Quant au premier point, vous ne devez pas encore avoir tout à fait oublié, mon Père, qu'il y trois ans une nièce maternelle que M. Cassoubieilh défrayait chez lui, fort jolie personne de dix-neuf à vingt ans, disparut _ex abrupto_.

--N'était-elle pas tout simplement retournée chez son père à Anglet? Et d'ailleurs, si l'on avait quelque crainte pour ses jours, il n'y a pas longtemps qu'elle est venue à Ribamourt voir son oncle, avec son mari, M. de Casaduegno.

--Oui, un Espagnol qu'elle avait connu quand il prenait les eaux ici.

--Je ne vois là rien d'aggravatif, répartit le Jésuite. Pour être nièce de curé-doyen, on n'en a pas moins un coeur.

--Un coeur! s'écria doucement M. Dabitaing. Et dans un presbytère! Mais c'est de la morale d'exégète, cela, mon Révérend Père. Un coeur!

--J'ai bien dit: un coeur. Ces enfants ne pouvaient se voir avec décence, à cause, vous l'avez dit, du presbytère. Alors la nièce de M. Cassoubieilh est retournée chez son père, à Anglet. Ce jeune homme et elle s'y sont mieux connus, se sont mariés. Je les crois heureux. C'est tout.

Le curé se pinça les lèvres, et M. Dabitaing, de sa voix lointaine:

--A propos d'Anglet, demanda-t-il, n'est-ce point là que les Filles de la Sainte-Famille ont leur maison de retraite?

Le Jésuite eut un tressaillement.

--Et c'est bien ma soeur, riposta-t-il sans ferrailler, qui y est malade depuis cinq ans.

--C'est ce dont je croyais me souvenir. Car vous n'ignorez pas, mon Père, que les saintes Filles, dont le Gouvernement a consacré les vertus en ne les obligeant pas encore à rentrer dans le Siècle, dépendent de l'Ordinaire. C'est ainsi que nous fûmes appelés il y a deux ans environ, quand soeur Marie de l'Espérance impétra une prorogation de sa retraite, qui doit être renouvelée bientôt, je crois.

--Et tout déplacement, continua le Jésuite avec un peu de chaleur, serait la mort pour elle. Je vous demanderai même à ce sujet, monsieur le Secrétaire Particulier, toute votre bienveillance.

--Vous pouvez compter que nous ferons de notre mieux, répondit brièvement M. Dabitaing. Mais pour en revenir à l'objet qui nous occupe, à tort ou à raison, il y a eu scandale, encore que sur le tard, je le confesse, puisque il y a trois mois, tout au plus, que la _Corde_ de Toulouse a publié là-dessus son premier entrefilet.

--Une infamie, murmura le Jésuite, qui presque aussitôt regretta d'avoir jugé aussi durement une chose où peut-être ses hôtes n'étaient pas du tout étrangers.

--Sans doute, reprit M. Dabitaing; mais, dans ces temps troublés, il faut prendre garde aux infamies. Celle-ci a couru tous les journaux, et le _Conseiller_ entre autres. Ne vous étonnez pas si nous avons dû, en ces circonstances, envisager l'hypothèse d'un déplacement de M. Cassoubieilh.

--Mais, dit le P. Nicolle, qui commençait à s'éclairer, le curé de Sainte-Marthe est inamovible.

--Sans doute, sans doute, mais non pas plus que le Concordat. En attendant, nous avons le droit de conseil, et quelques autres moyens d'insinuation. D'abord, notre but n'est pas de mettre sur le pavé ce bon M. Cassoubieilh, qui du reste a des moyens personnels. Et je ne serais pas surpris de le voir prêtre attaché à la cathédrale de Navarrenx, chanoine même, s'il venait doucement à résipiscence.

--Il y aura beaucoup à faire pour décider M. Cassoubieilh à quitter une cure où il est aimé de tous.

--J'ai ici les preuves, répondit le Secrétaire Particulier, en frappant de la main sur quelques papiers à côté de lui, que tout le monde n'en est pas aussi enchanté que vous dites. Les étrangers en particulier, ce troupeau d'âmes élégantes, se sont à plusieurs reprises plaints de le trouver... un peu agreste. Et vous savez, peut être, mon Révérend, qu'on l'a surnommé le Curé des Pauvres.

--Je m'étonne qu'un pareil titre puisse être tenu à blâme.

--Eh mon Dieu, mon Père, nous ne sommes plus au temps des saints; c'est d'hommes, plutôt,--pardonnez-moi cette opinion,--que nous avons besoin, aujourd'hui.

Et il lança à M. Puyoo un regard de réconfort.

--Certes, accorda celui-ci; mais ce n'en sera pas moins une succession bien lourde, à certains égards.

--Il ne faut pas non plus, reprit M. Dabitaing, s'en exagérer le poids. S'il est vrai que le curé... _actuel_ de Sainte-Marthe a rencontré un accueil médiocre dans la clientèle étrangère, où il est accusé de manquer d'onction, de politesse peut-être,--j'ajouterai que les vertus de miséricorde sont plus essentielles encore dans notre ministère. Or, M. Cassoubieilh passe pour vindicatif.

--Voilà de l'inattendu, dit le Jésuite.

--Hélas, si je consentais à l'être moi-même, aurais-je mieux à faire là-dessus qu'à consulter mes propres souvenirs? Car j'ai été vicaire, autrefois, de M. Cassoubieilh. Et que son caractère m'ait forcé à me séparer de lui, cela n'est rien; mais je sais qu'il m'en garde encore rancune.

M. Nicolle se rappela soudain une obscure histoire de vicaire, jadis renvoyé par le curé de Sainte-Marthe. Il regrettait aujourd'hui de ne l'avoir jamais éclaircie.

--Reste toujours, dit-il, à faire que M. Cassoubieilh quitte la place, et que je vous sois à cela de quelque appui, ce qui est, je suppose...

--_Distinguo_, interrompit M. Dabitaing d'une voix retenue, tout en reculant la lampe qui l'empêchait de bien voir le P. Nicolle. Quant au premier point, nous avons ce que j'appelais tout à l'heure les moyens d'insinuation. Ces écoles, par exemple, rouvertes sous des couleurs laïques par le zèle de M. Cassoubieilh, si nous leur retirons notre appui, elles tomberont; et le Gouvernement, au besoin, nous y aiderait. D'autre part, à défaut d'autorité directe sur lui--et d'une occasion de discipline que nul ne peut assurer qu'il ne nous donnera pas--nous avons la main sur ses vicaires, qu'il nous faudra, dans leur intérêt même, changer souvent, au risque de lui rendre son ministère plus que pénible par l'accroissement du labeur, comme aussi par la présence de subordonnés peu sympathiques dont il se croirait sans cesse épié. Et enfin, rien ne prouve que nous ne serons pas obligés, au sujet de cette nièce dont il fut tout à l'heure question, d'ouvrir une enquête, dont le moindre écho serait fâcheux pour M. le Curé-Doyen.

Et, satisfait d'avoir rejeté sur la Préfecture les desseins de l'Évêché, il conclut sur un ton plus sec:

--Ne soyez pas étonné, mon Père, de tant de jours que je vous ouvre d'un coup. Le fait est qu'il y a longtemps que nous débattons de ces choses à l'Évêché, où nous espérions bien de n'être pas acculés à en décider _sponte nostra_. Mais ce gouvernement démoniaque, et qui cherche à priver l'Église de ses organes vitaux, nous de notre pasteur légitime--_custodes sine custodem_--...nous voilà, grâce à ces suppôts du Satan maçonnique, poussés dans l'impasse, au bord du fossé où l'Ennemi se plaît--_abyssus abyssum_.

M. Dabitaing, qui nourrissait tous ses discours à bribes de latin, marquait à l'occasion, en ne les traduisant pas, qu'on était entre ecclésiastiques et entre pairs, à son jugement. Après cet essor oratoire qu'il venait de fournir, il respira un peu et reprit, plus modérément:

--Ou plutôt, c'est M. Cassoubieilh qu'on pousse, et qui ne s'en aperçoit pas. Un ami sincère qui lui représenterait tout ceci, et obtiendrait qu'il se désistât, lui rendrait service.

--Et vous avez espéré, monsieur le Secrétaire, que cet ami, ce serait moi?

--En aucune façon, comme vous allez comprendre, et c'est là le second point. Non, les services que vous pouvez rendre à M. Puyoo sont d'un ordre plus élevé; et j'y arrive, le terrain étant en partie déblayé. Je suis venu ici, comme vous vous en rendez compte, pour faire une première enquête au sujet du changement qui nous occupe. M. le Vicaire est décidé à l'obtenir de M. Cassoubieilh. Mais, s'il est prévenu contre celui-ci, on ne peut dire d'autre part qu'il le soit beaucoup en faveur de M. Puyoo ou de ses idées. Sa résolution dernière il ne la prendra qu'à Ribamourt, et je sais qu'il compte beaucoup sur votre impartialité pour éclairer sa religion. Il vous appartenait donc, au profit du bien général, de l'incliner vers un ami de notre hôte, voilà tout, dont on vous dira le nom, si vous le désirez, et que vous serez le premier, alors, à juger tout à fait digne de votre appui.

--Mais enfin, messieurs, dit le Jésuite, vous n'oubliez qu'une chose en tout ceci: c'est que je suis avec M. Cassoubieilh dans les meilleurs termes, et que je ne saurais faire contre lui ce qu'il ne ferait pas contre moi.

M. Puyoo pouffa, grossièrement. On voyait parfois chez lui ressortir la couturière.

--Nous y sommes, dit-il.

--Mon Révérend, voulez-vous lire ceci, reprit le Secrétaire en lui tendant une lettre ouverte. M. le Vicaire m'a expressément donné ordre de vous la communiquer.

Le P. Nicolle lut ce qui suit: «D. G.

«Monsieur le Vicaire,

»Je ne suis pas, comme trop, peut-être, de mes collègues, un familier de la dénonciation. Excusez-moi donc si je vais droit au but.

»Quand la Société de Jésus jugea opportun de paraître se dissoudre, en France, c'est à Ribamourt que le R. P. Nicolle vint chercher un abri. Il me demanda à cette époque l'usage d'un confessionnal dans l'église Sainte-Marthe, dont je suis le titulaire indigne, me laissant entendre qu'il craignait de se rouiller en interrompant un trop long temps l'exercice de son ministère; mais qu'à part cela il ne se livrerait point dans ma paroisse à cette chasse au pénitent, et surtout à la pénitente, qui rend le voisinage des bons Pères si pénible parfois au clergé séculier, qu'occupent de multiples devoirs en dehors de la seule confession.

»Tout d'abord, la conduite du P. Nicolle fut discrète en effet, et je n'aurais eu qu'à me louer de sa présence, s'il n'était tombé peu à peu où je craignais. Peu à peu, en effet, par des moyens sur lesquels je ne veux point m'étendre, son confessionnal fut assailli par les pénitentes de tout ordre, dont sa réserve apparente, le dédain même qu'il en feignait de faire, ne faisait qu'exciter l'ardeur. Du reste, le P. Nicolle ne laisse pas d'aller dans le monde, assiste à des garden-parties, à des lawn-tennis, à des thés et autres divertissements profanes où il lui est facile de pêcher à l'âme. Dernièrement, portant ses manoeuvres au comble, il est parvenu à détacher de ma tutelle religieuse une des dames les plus considérables et les plus considérées de Ribamourt, aussi distinguée par son intelligence, et dit-on par sa beauté, qu'elle l'était naguère encore par sa dévotion éclairée.

»Certes, je n'en aurais rien dit, Monsieur le Vicaire, si cette sainte et lointaine liaison, qui seule doit exister entre le confesseur et la pêcheresse, n'était, je le crains, près de se transformer entre eux, et peut-être sans qu'ils le sachent eux-mêmes. Avant que le mal ne devienne plus profond et ne tourne au scandale, comme on l'a, paraît-il, redouté, à plusieurs reprises, du même prêtre, je ne crois pas sortir de l'humilité qui me convient à tant d'égards, en vous faisant observer, monsieur le Vicaire, qu'il vous appartient d'user de votre haute influence auprès du R. P. Provincial afin qu'il impose au P. Nicolle un changement de résidence, qui serait, j'ose le dire, un grand soulagement pour moi, comme pour ma paroisse, inquiète et désorientée de ses plus naturelles déférences.

»J'ajouterai qu'il règne, malgré des apparences de froideur, une intimité singulière entre cet ecclésiastique et le desservant de Saint-Éloi-des-Mines, M. Puyoo, dont les opinions socialistes et, pis que cela, philosophiques, ne sont inconnues de personne dans le diocèse, et s'étaient déjà si bien fait jour, au Grand Séminaire, qu'il n'y put continuer à professer. Son Patronage des Conférences du Dimanche, où M. Puyoo ne prêche pas moins qu'un calvinisme, voire même qu'un socinianisme assez découverts, a déjà, j'en suis sûr, éveillé les justes méfiances de l'Évêché.

»En attendant la solution que j'attends de votre esprit de justice bien connu, je suis, monsieur le Vicaire, etc., etc.

»CASSOUBIEILH, _prêtre_,

»_curé de Sainte-Marthe, à Ribamourt_».

--M. Cassoubieilh est fou, observa le P. Nicolle. Il ne sait donc rien des personnages qu'il attaque, ni de leurs liaisons.

--Vous voyez, mon Père, reprit M. Puyoo, qu'il vous faudra changer votre gratitude en miséricorde. Quant à moi, ne pensez pas non plus que j'apporte à tout ceci de la rancune, ou une basse ambition. Mais laissez-moi vous découvrir à fond tout ce que je prétends: mon apologie viendra ensuite. Vous êtes un peu indigné contre moi, je le sens, et ne vous demande que de ne pas vous prononcer d'avance. J'ai toujours désiré de compter M. Lescaa parmi mes ouailles effectives. Le malheur est que l'Onagre ne cacha jamais assez une espèce d'éloignement que je lui inspire, pour me laisser quelque espoir. J'en avais si peu que je n'hésitai pas à le contrecarrer au Conseil des Part-prenants et n'éprouvai que peu de jalousie quand je connus votre liaison. Elle date déjà, si je ne me trompe; et M. Lescaa serait allé, l'année dernière, deux ou trois fois chez vous.

--C'est vrai, dit le Jésuite.

--Vous-même l'avez visité, voilà six mois, à plusieurs reprises, chez Mme de Charite, où vos tête-à-tête ont été remarqués.

Le P. Nicolle ne put s'empêcher de sourire.

--Quelle police! remarqua-t-il. Et l'on nous accuse.

--J'aurais donc pu, continua le curé, vous entreprendre bien plus tôt. Mais rien n'était assuré encore de M. Lescaa qui, vous le savez, a été jadis libéral, c'est-à-dire irreligieux. C'eût été me faire un confident inutile. Hier enfin, j'appris (peu importe comment) que vous étiez appelé auprès de lui: c'est pourquoi je vous ai demandé une entrevue. Je suis assuré de votre grande influence sur M. Lescaa, et, pour tout dire d'un coup, voici ce que je désire que vous obteniez de lui...

M. Puyoo s'interrompit un instant, étonné peut-être lui-même de ce qu'il allait dire, et soudain sautant le pas:

--Il _faudrait_, acheva-t-il très vite, d'abord que l'Onagre écrive, en faveur de mon ami, aux Cultes, où il a des influences; et enfin... qu'il nous lègue un million--ou un peu plus--pour fonder une caisse de politique sociale.

Le P. Nicolle jeta sur M. Puyoo les mêmes yeux dont on regarde un fou, mais, de son lointain fauteuil, le sous-secrétaire assura avec douceur:

--Tout ceci est fort sérieux.

--En ce cas, répondit le Jésuite, dispensez-moi de continuer un débat inutile. Mais je me croirais, à la longue, dans un roman-feuilleton: les _Captations de Loyola_... ou la _Résurrection de Rodin_...

M. Puyoo eut un geste déprécatoire.

--Je vous en prie, dit-il; un moment encore, et puis vous raillerez tout votre saoûl. Cette somme vous paraît immense, mais la fortune de M. Lescaa ne l'est-elle pas? Croyez qu'elle dépasse vingt millions, trente peut-être. Cela n'est point connu, ni que, voilà deux ou trois ans, M. Lescaa a presque triplé son bien par des affaires de pétrole--dont le sieur Etchepalao a su profiter à la queue.

--Monsieur le curé, vous me ferez tourner la tête.

--Bon, je la connais. Elle braverait Galilée lui-même. Elle me donnera raison malgré vous.

D'un air résigné, le Jésuite décroisa ses longues jambes.

--Il est clair, reprit le curé de Sainte-Marthe, que si j'avais la grossière ambition d'être député à mon seul bénéfice, il serait inutile que je vous dérange. Mais ne me jugez pas d'après cette réputation de «roublard» que je traîne après moi, et le grand malheur de n'être--fut-ce aussi peu que rien--de n'être pas «_né_». Ce que je traînerai surtout toute ma vie après moi, c'est mon air et mes manières, comme un manteau sale. Mais n'importe; et vous admettez, sans doute, mon Père, que l'Église, ou plus simplement le Clergé, a droit à une plus grande place qu'on ne nous en laisse dans les Conseils de la nation?

--Nous l'admettons tous, reconnut le Jésuite, et M. Dabitaing plus mollement:

--Sans doute, sans doute, dit-il. C'est le véritable idéal républicain.

--Or, les conservateurs laïques que nous ferions élire, une fois au pouvoir, ne délieraient pas une seule des lois qui nous étranglent. J'en conclus que le Clergé doit mettre la main à la pâte, et les curés, comme on disait en 89, entrer eux-mêmes à la Chambre. Je tâcherai, aux élections prochaines, d'en pousser un: c'est moi. A chacun sa tâche et son canton. Et si je sacrifie peut-être à ce siège l'espoir d'un siège plus haut, au moins faut-il que M. Cassoubieilh nous laisse la place. Sa succession entre les mains d'une personne sûre et sachant manier l'électeur, de mon ami, enfin, c'est la moitié du succès pour moi. Et son impunité me répond de son zèle: ne sera-t-il pas inamovible? En cas de séparation, il le sera encore vis-à-vis de l'Évêché.

--Mais vous êtes en train de nous démontrer qu'on n'est jamais inamovible, remarqua le P. Nicolle.

--Mon ami n'est pas M. Cassoubieilh. Et en tout cas, si sa cure soutient mon élection, le réciproque n'est pas moins vrai. En cela, l'appui de M. Lescaa aux Cultes, et le vôtre, auprès de M. le Vicaire, me seront d'un puissant secours. Y puis-je compter?

--C'est aller un peu vite, dit le Jésuite.

--Suffit que vous ne disiez plus non, absolument. Je passe au terrible million... million et demi, qui serait le noyau d'un fonds politique, dont on ne toucherait que les revenus. L'argent, dont notre parti--les trois quarts de la France--ne manque point, mais ne dépense pas, est si essentiel que nos adversaires sont en train de créer, grâce à leurs comités pseudo-commerciaux ou autres, une caisse de réserve qui finira par les mettre hors d'atteinte.

--Je ne dis pas non, en théorie, répondit le P. Nicolle; mais, à part même ce qu'on pourrait appeler votre mégalomanie financière, vous reconnaissez, n'est-ce-pas, que M. Lescaa ne vous aime pas exagérément?

--Il ne peut pas me souffrir! Mais, mon Père, ne lui parlez pas de moi, ou peu. Que l'argent soit entre vos mains et de deux ou trois personnes sûres, M. Dessoucazeaux, M. de Ribes ou autres..., je suis assuré de votre appui, comme de la somme nécessaire à mon élection. Et moi à la Chambre, c'est alors que commencera votre véritable besogne à Ribamourt: direction des âmes, qu'on ne vous disputera plus; des Part-prenants, mal pensants, que j'ai déjà un peu mis en branle; mon Patronage, enfin, devenu le vôtre.

--Ça, c'est ma part, dit le Jésuite.

--Mon Père, c'est votre part de travail et de déboires. Est-ce donc pour nous que nous travaillons? M. Dabitaing a paru tout à l'heure essayer sur vous--qu'il me pardonne de le dire--un marchandage où je ne le suivrai point. Autant qu'il tiendra à moi, mon Père, et quelque parti que vous choisissiez, personne ne sera inquiété qui vous touche. Et je vous dis simplement: travaillons ensemble, chacun dans son champ, travaillons à rétablir l'esprit de l'Église, et son antique pouvoir. La Société nous échappe ainsi qu'à ses véritables lois. Mêlons-nous à ses travaux; forçons-la de nous entendre. Elle se dérobe, elle doute; contraignons-la d'être persuadée.

M. Puyoo se tut.

--Peut-être, dit enfin le Jésuite; et le pouvoir, c'est bien quelque chose. Mais votre triomphe ne fut jamais plus loin. Que serait-il d'ailleurs, sans les coeurs et les consciences? Et ne sommes-nous point semblables à des enfants qui, ayant perdu la clef d'une horloge, sont contents d'en faire marcher les aiguilles avec le doigt?

Sur ces mots, l'entretien prit fin, laissant le Jésuite irrésolu.

CHAPITRE VIII

L'APPARTEMENT CONJUGAL

La maladie de M. Lescaa, qui, de quelque temps n'empira point, laissa mûrir toutes les cabales autour de ses biens.

Le juge de paix fut celui qui laissa voir le plus d'ardeur. Dès que le danger fut connu, il quémanda de son cousin une réconciliation qui ne lui fut pas refusée. Mais il revint de sa visite assez perplexe. Ainsi qu'il le conta à sa femme, dans la cuisine, sous les jambons pendus, tandis qu'elle lui faisait échanger son costume de cérémonie contre un pantalon et un veston rapiécés, devenus verts, l'Onagre, pour toute politesse, l'avait averti qu'ayant reçu à compte de Firmin de Mesplède, une reconnaissance de lui, Pétrarque, exigible depuis plusieurs années, il la ferait présenter, au jour qui lui conviendrait à partir du 15 de novembre prochain, pour qu'il en payât les intérêts avec le principal. Pétrarque, qui comptait d'éviter ces débours en invoquant la prescription, avait demandé un renouvellement dans l'espoir que son cousin serait mort d'ici là, et qu'on n'oserait plus tard, non plus que Firmin, le poursuivre. Il l'avait trouvé faible, mais inébranlable en ses vouloirs. La lente poursuite qu'on avait faite des émeutiers l'indignait au point que, de son lit, il s'occupait à la pousser, contre ceux-là surtout qui avaient frappé Firmin après sa blessure, et c'est en vain que le curé de Saint-Éloi avait intercédé auprès de lui en faveur des coupables, qu'en effet tout le monde semblait s'entendre à laisser en paix.--Pour lui mettre, ajouta le juge de paix, un baume sur ce petit trou qu'il a eu dans les côtes, Diodore lui a donné quittance (sur notre dos) de toute sa dette, qui était grosse. Il n'en a pris que cette créance, qu'il me ressert aujourd'hui, comme si c'était à nous de payer ses générosités.

--L'embêtant, observa Mme Lescaa, c'est que tu le dois, cet argent--et signé, tu as.

--C'est pas à lui que je le dois, c'est à cet imbécile de Firmin, qui n'osait même pas me poursuivre. Et l'embêtant, dans la vie, vois-tu, ça n'est pas de devoir, c'est de payer.

--Quant à cela, ce n'est pas moi qui te ferai le non.

Comme s'il ne devait jamais être question que d'argent chez l'Onagre, le notaire y fut appelé quelques jours après. La nouvelle en courait déjà dans Ribamourt que M. Beaudésyme n'était pas encore averti. Quand il se mit en route, avec sa serviette, les gens se disaient sur le pas des portes:

--Il va chez Lescaa pour le testament.

Et ils saluaient.

Le notaire resta longtemps auprès de M. Lescaa. En le quittant, il avait cet air d'importance commun aux gens chargés des sacrements civils qui donnent à la richesse ses formes rituelles. Au café, à table, il parla de toute autre chose, comme un homme qui porte un secret; et il ne voulut en rien dire à sa femme, même quand ils se mirent au lit. Tout de suite, d'ailleurs, il s'endormit; mais non pas elle.