La jeune fille verte, roman

Part 1

Chapter 13,807 wordsPublic domain

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P.-J. TOULET

LA JEUNE FILLE VERTE

-- ROMAN --

PARIS

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 PLACE BEAUVAU

1920

LE DIVAN

Revue de Littérature et d'Art

PARAIT RÉGULIÈREMENT DEPUIS 1909

et

A PUBLIÉ DES OEUVRES INÉDITES

de

ROGER ALLARD, J.-M. BERNARD, JACQUES BOULENGER, FRANCIS CARCO, GEORGES LE CARDONNEL, HENRI CLOUARD, TRISTAN DERÈME, CHARLES DERENNES, FRANCIS ÉON, FRANÇOIS FOSCA, ANDRÉ DU FRESNOIS, DANIEL HALÉVY, ÉMILE HENRIOT, EDMOND JALOUX, FRANCIS JAMMES, ANDRÉ LAFON, LÉO LARGUIER, GUY LAVAUD, PIERRE LIÈVRE, EUGÈNE MARSAN, EUGÈNE MONTFORT, JEAN PELLERIN, EDMOND PILON, MICHEL PUY, ÉTIENNE REY, DANIEL THALY, LOUIS THOMAS, P.-J. TOULET, ROBERT DE TRAZ, JEAN-LOUIS VAUDOYER, GILBERT DE VOISINS, ÉMILE ZAVIE, etc.

Le numéro: 2 francs Abonnement d'un an: 15 francs.

A PARIS: chez ÉMILE-PAUL Frères, Éditeurs

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8488-5-19.--(Encre Lorilleux.)

LA JEUNE FILLE VERTE

DU MÊME AUTEUR:

M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (_Le Divan_) 1 vol.

LE GRAND DIEU PAN; traduit de l'anglais d'Arthur Machen (G. Crès et Cie) 1 vol.

LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE _épuisé_.

LES TENDRES MÉNAGES (_Mercure de Franc 1 vol.

MON AMIE NANE (_Mercure de France_) 1 vol.

COMME UNE FANTAISIE (_Le Divan_) 1 vol.

LES CONTES DE BEHANZIQUE (_L'Éventail_) 1 vol.

_A paraître_

(aux Éditions du _Divan_):

LES CONTRERIMES, poésies 1 vol.

LES TROIS IMPOSTURES, almanach 1 vol.

Copyright 1919 by Émile-Paul frères.

P.-J. TOULET

LA JEUNE FILLE VERTE

-- ROMAN --

PARIS

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 PLACE BEAUVAU

1920

Justification du tirage

AVANT-PROPOS

_L'auteur de ce roman, ou plutôt de cette chronique de moeurs, comme lui-même disait, naquit peu avant la guerre à la ville de Coblence, et mourut sur la côte du Togo (Afrique) dans l'année 1904. C'est là tous les événements de sa vie, sauf à tenir compte du présent livre, tiré à petit nombre aux frais de l'auteur, sous ce titre:_

DAS GRUNE MEDCHEN

EINE FRANZOESISCHE SITTENKRONIK

BEI

HERMANN NONNSEN

AACHEN (AIX-LA-CHAPELLE)

MCMIV

_Il l'avait écrit en France, où il passa, pendant près d'un lustre, à Orthez (Basses-Pyrénées) la plupart de son temps. Les habitants s'en rappellent-ils l'étranger qui poursuivait des insectes à travers les rocs blancs du Gave? C'est ainsi qu'il connut un jour ce poète bucolique que le Béarn s'enorgueillit d'avoir donné à la France. Le même soir les vit rentrer ensemble entre les peupliers. Celui-ci regagnait sa maison sous les fleurs, au bord de la route sonore, et tel rit dans sa barbe, le faune gardien des fleuves, quand il frappe le sol de son pied démoniaque et fourchu. L'entomologiste, lui, tandis que d'un papillon sur son chapeau palpitaient les ailes, agitait son filet vers le ciel couleur de citron et les étoiles entrouvertes, comme s'il eût aussi voulu piquer Vénus à son chapeau._

_Sans en dire la raison, un jour il quitta Orthez pour les pays noirs. Le livre, dont on donne ici la traduction, ne parut qu'après son départ. Presque tous les exemplaires lui en furent envoyés sur son ordre dans la jolie ville d'Atokapaméo, pour y être sans doute mangés aux termites. Mais il était mort cependant._

_Ainsi son héroïne a vu la lumière dans le même temps qu'elle lui fut à lui-même ravie sur les bords africains. Elle y est, au Togo, d'un tel éclat que les plus élégantes Allemandes, ce n'est qu'à l'aide de conserves bleues qu'elles peuvent contempler les sables de ce rivage étincelant._

_PAUL-JEAN TOULET, 1901._

LA JEUNE FILLE VERTE

CHAPITRE PREMIER

UN NOYAU DE PRUNE

L'averse sonore battit le feuillage un moment, décrut, s'évapora; et, peu à peu, tout redevint un éclatant silence.

Dans la salle au sol alterné de marbre et d'ardoise, où Vitalis Paschal mangeait des prunes de Mirabelle, ces beaux fruits, posés devant lui sur des feuilles de figuier, étaient pareils aux boules répandues d'un collier d'ambre; et le parfum en pénétrait jusqu'à son coeur. De la pointe de ses doigts, il en choisit une, très grosse, qui semblait faite d'or et d'éclat; et, se renversant en arrière, y mordit d'un air amoureux: «A quoi donc songeait son patron, Me Beaudésyme, de pêcher le tocan par cette chaleur.» Et il contempla en baillant les jalousies qu'on eut dit que le jour rayait de flammes.

L'eau goutte à goutte, sous la varangue, ne s'entendait presque plus; ni dans le verger, le long des rigoles, où la consumait le soleil. Ce peu de pluie d'orage n'avait fait que battre la poussière, comme pour en confondre l'odeur avec celle des pommes rougissantes, et d'une glycine à demi dévorée du soleil.

Vitalis essaya de se remettre au travail. Dans une chemise ouverte sur la table, où les minutes dormaient, d'un héritage riche en litiges, il en saisit une, au hasard.

L'avoué d'une ville voisine avait noirci son papier de vocables sauvages, de chiffres, et prié Me Beaudésyme de les homologuer, encore que ce ne fût point là besogne de notaire. Mais ses clients le jugeaient universel. Ce n'est pas moins le clerc qui en fut chargé, dont il murmurait entre tant.

--Comme si ça me regardait, grogna-t-il, la procédure.

Et il lut à mi-voix:

Assignation, Fr. 12 »

A venir d'audience, 1 25 _L'avenir, l'avenir, mystère._ (Ça, c'est cher.)

Appel, 0 25 (Ça non: on n'a pas dû entendre.)

Sommation de communiquer, 1 25

Communication donnée, 2 50 (Oh, donnée.....)

Communication reçue, 2 30

Communication au Ministère public, 1 15

Pose de qualités, 2 25

A venir en règlement de qualités, 1 25

Coût de l'expédition, 18 75 (C'est celle de Madagascar, pour sûr.)

Droit de correspondance hors l'arrondissement, 7 50

Conclusions grossoyées, 25 50

Papier minute..... (Zut)

Enregistrement minute..... (Zut! zut!! zut!!!)

De nouveau, il bâillait en se choisissant un autre fruit; des pas résonnèrent sous la varangue. Ses regards errèrent dans l'étude et n'y virent que l'ennui. Elle prenait jour par deux fenêtres, qui éclairaient à demi, estompées de pénombre ou, quelques-unes, rayées de soleil, les carrés jaunes des affiches de licitation. Derrière les jalousies, Vitalis, voyant glisser une ombre, lui lança au travers le noyau de la prune qui lui sucrait encore la bouche.

--Oh, le laid! s'écria une voix. Il m'a tout écorché la joue.

--Ah, c'est toi, Detzine, répartit le clerc. Attends, attends. Je vais te guérir. Si seulement j'avais visé plus bas.

Il était déjà dehors; la servante à courir entre les framboisiers, peut-être en désirant d'être rejointe. Elle le fut tout de suite et embrassée, baisée aussi sur les deux joues qu'elle avait pareilles à des brugnons, hâlées de soleil sous leur rouge. Mais un autre pas se fit entendre et Detzine alors d'appeler au secours:

--Rosalie, Rosalie.

Celle-ci accourut en riant. Aussitôt Vitalis, changeant de front, s'en prit à la nouvelle venue, qu'il trouvait aimable, et telle qu'il jugeait Detzine, ou la plupart des filles à sa portée. Aussi bien Rosalie avait elle une double flamme dans les yeux, et la denture d'un louveteau, avec ces grâces que la plus rustique fait voir au temps de sa jeunesse. Encore était-elle plus âgée que Detzine, toutes deux du reste en bon point.

--Elles sont concaves, avait dit M. Lubriquet-Pilou, ancien fermier de l'octroi.

Peut-être entendait-il l'inverse; mais on ne discutait pas à Ribamourt, ses arrêts en la matière. Les bourgeois du lieu, les marchands aussi bien que les employés des mines d'étain, des Sources Neurasthénothérapiques, répétaient en riant de l'oeil, chaque fois que les servantes de Mme Beaudésyme étaient en cause:

--Elles sont concaves.

Vitalis, qui savait là-dessus, depuis longtemps, ce qu'il fallait croire, semblait en poursuivre, aujourd'hui, quelque nouveau témoignage. Mais Detzine, prenant à son tour la défense de sa compagne, se tenait à lui suspendue ou tâchait, en le chatouillant, de lui faire lâcher prise. Cependant que, dans le verger aux profondes odeurs, sous un ciel poudroyant où s'amortissait la couleur des choses, l'âpre feuillage d'un figuier prêtait à ses jeux le peu d'une ombre aride.

--Rosalie! appela tout à coup une voix pleine et grave, de l'autre côté du jardin.

--Aüt ou diantre, murmura la servante. Madame, té, qui est revenue.

--Rosalie, est-ce que Monsieur Vitalis y est?

--Me voilà, Madame, dit le jeune homme, en allant au-devant d'elle. Pour cacher son embarras, il avait cueilli une grappe de groseille et se mit à la mordiller.

C'est vrai que Basilida était sa cousine; mais plus jeune qu'elle de quatre ou cinq ans, il la respectait, un peu par habitude. Pour d'autres raisons encore, c'était une des personnes dont il se souciait le moins d'être surpris au cours de semblables ébats, quand bien même les moeurs du pays ne lui en faisaient pas un crime. Et il doutait d'autre part que le branchage du figuier les eût tout à l'heure gardés d'être vus.

Aussi bien, et que Mme Beaudésyme ne laissât voir aucun trouble sur son beau visage, Vitalis pensa distinguer dans sa voix une irritation contenue. Et sa bouche, aussi, était sanglante comme si elle venait de se mordre soi-même.

--Ma foi, disait-elle,--en retroussant, telle une chienne, ses lèvres ourlées qui laissèrent, un instant, apercevoir sa tranchante denture--vous ne craignez pas la chaleur, Vitalis. Et cette pauvre tante qui s'inquiète toujours des coups de soleil pour son chéri. Vous sortez sans béret maintenant?

Vitalis sentit qu'elle devinait pourquoi il avait quitté l'Étude avec tant de hâte; et ce fut comme s'il voyait, sur le champ d'or de ses prunelles se figurer sa pensée soupçonneuse comme lui-même se l'imaginait: un satyre bondissant dans la blanche lumière qui tremble; le feuillage et le bruit rugueux d'un figuier; deux nymphes, aux fesses claires, qui, en fuyant se retournent... Et il pensa aussi que son silence ne lui serait d'aucune excuse, s'il s'en tenait là, et serait maladroit, à durer.

--Vous savez, expliqua-t-il, combien j'aime, quand il fait chaud, boire à même la fontaine. Ça me rappelle le collège. Alors... j'étais sorti.

--Ah, oui.

Le jeune homme rompit les chiens:

--N'est-ce pas aujourd'hui, demanda-t-il, que vous deviez aller voir ma tante?

--C'est pourquoi je vous appelais. J'y fus avec les Laharanne, et leur phaéton, vous savez: cette machine, du temps... d'Icare. Enfin... tant que mon mari ne m'offrira pas de voiture, il me faudra bien prendre Hontou, ou que mes amis me prennent. Les Laharanne, eux, allaient à Hargouët voir les Sainte-Mary. Mais ils ont trouvé visage de bois, soit qu'il n'y eût personne en effet; ou personne qui fût d'humeur à se laisser voir. Car on prétend qu'il y a brouille dans le ménage.

--Encore?

--Oui: mariage d'amour.

Derechef, Basilida découvrit ses canines, avec une espèce d'ironie sardonique qui sembla s'adresser à quelque plus lointaine image que des Sainte-Mary, et reprit:

--Voilà des gens qui s'adorent. Monsieur trompe Madame à bouche que veux-tu. Et en attendant qu'elle le lui rende, ils vivent dans une espèce de divorce, parfois illuminé par des soleils de tendresse; quand ce n'est point des averses de larmes, comme l'autre jour où Sylvère, à ce qu'on dit, est allée chercher asile au giron de sa maman qui s'occupe à lui enseigner le pardon. Mme de Sainte-Mary aurait ouvert, par distraction, une lettre adressée à Monsieur; une lettre un peu... familière d'une Américaine de ses amies, à qui elle avait déjà pardonné ce qu'elle prenait pour un fleurt; et qui continuait à se moquer d'elle. Mais quoi: ce n'est pas de ses ennemis, bien sûr, qu'on est trompé. Bref, les Laharanne ont fait tête sur queue, et m'ont reprise, plus tôt que je ne pensais. Ces Laharanne, quels braves gens, tout de même: en voilà qui ne sont pas à la veille d'un divorce, ni même d'une dispute.

--Oui, Madame surtout: c'est la douceur même, dit Vitalis, qui pensait à autre chose.

--Ce n'est pas de la douceur, ça. C'est de l'obstination. On dirait un agneau qui ne veut pas passer mouton.

Tous deux se prirent à rire. Les servantes s'étaient esquivées; et Mme Beaudésyme remise en marche, lorsque, en passant devant l'Étude, sur ce même noyau, peut-être, qui avait frappé la joue en fleur de Detzine, elle glissa, tout près de tomber si son cousin ne l'eût retenue; et, reprenant l'équilibre:

--Ça me fait un peu mal au cou-de-pied, dit-elle. Soutenez-moi jusqu'à la salle à manger, voulez-vous? Non, n'appelez pas les filles: il n'en vaut pas la peine.

Quoiqu'il y eût quelques pas seulement à faire jusqu'au bout de la varangue, Mme Beaudésyme, dont la souffrance était vive, sans doute, s'appuyait sur Vitalis avec assez d'abandon pour que lui-même fit voir, en marchant, quelque gêne, ou un peu de trouble, peut-être.

--Je vous croyais plus fort, dit-elle.

Il rougit sans répondre, en refermant les volets de la porte-fenêtre, et l'on ne vit plus alors que les rubis d'une assiette sur la muraille, qu'allumait un rayon de soleil. Deux guêpes, anguleusement, le sabraient de leur vol, attirées sans doute par des confitures, sous un tulle, tout fraîchement faites, et dont l'arome suspendu ne voilait pas tout à fait celui des placards de chêne, où, depuis un siècle, tant d'épices avaient dormi: le poivre et le safran, couleur du soir, la gingembre singulière.

Peu à peu, Basilida redevenait visible, à demi étendue sur un fauteuil de bord. Dans le silence, elle fit grincer son escabeau contre les dalles, et, tendant vers le jeune homme sa bouche pareille à la pourpre entrouverte d'une fleur:

--Embrasse-moi, dit-elle.

Mais elle le mordit, au point qu'il s'écria presque, et, la lèvre relevée, comme si, de ses brillantes dents, elle menaçait encore:

--Pourquoi, reprit-elle, caresses-tu mes servantes?

Vitalis ne nia point.

--Vous me laissez seul tout le jour...

Et il se tut, d'un air fâché, en contemplant à ses pieds les carreaux noir et citron.

--Allons, revenez, petit cousin, fit la jeune femme. Je ne le ferai plus. Et pourquoi me guettez-vous de ces yeux sévères? C'est-il que je me tiens mal?

Sa jambe valide, en reposant à terre, faisait bâiller ses jupes; et elle aurait voulu, tout en se le reprochant un peu, que son amant y fut attentif.

--Je sais bien... mais il n'y a que vous--et pas si longtemps encore qu'on se baignait ensemble au Gave. Que vous étiez petit alors, Vitalis.

Elle étendit la main près de terre:

--Tout petit...

--Oui, dit Vitalis, c'est qu'il y a quinze ans de celà.

--Quinze ans! Et c'était hier.

Sa voix un peu rauque, sonna plus bas:

--On partait de bonne heure, reprit-elle. Vous rappelez-vous? Les enfants en chapeaux de jonc, sous les ordres de Mme Félix.

--Ach, ia.

Les gens d'Harès s'éveillaient à peine. Il y avait du rouge encore dans le ciel; et de grandes herbes, au bord du chemin, qui me pleuraient des gouttes froides au creux du jarret.

Vitalis soupira. Elle dit encore:

--Des herbes où il y avait plein de coccinelles bleues. Vous en souvient-il, et du brouillard qui pendait sur l'eau? Ou du barreau qui tournait et qui grinçait? Mais c'était défendu qu'on l'approchât, de peur que nous ne fussions pris dans le filet, comme des petits saumons.

--Hélas, il ne tourne plus, Lida. La branche du Gave est bouchée. Le Bidala n'est plus une île. Et personne n'y voit fleurir quelque belle cousine éclatante au sortir de son linge, comme la nacre nue. Ah, que l'eau était fraîche, alors, qui courait en balançant les branches des aunes, les branches dont l'envers était couleur d'étain. Vous rappelez-vous... Te rappelles-tu?

Ils se sourirent.

--Une fois dans l'eau, vous ne vouliez plus me quitter, toujours à tirer sur ma camisole. Oui, c'est Lida, en ce temps-là, que tu m'appelais.

--Oui, Lida. Et le jour où j'ai failli me noyer.

--Sept ans, vous aviez, Vitalis, je pense: moi onze. Vous étiez brave,--et méchant. A peine vos espadrilles remises, c'était pour me donner des coups de pied.

--C'est que je vous aimais, ma cousine.

--Tu ne m'aimes plus?

De nouveau, elle le chercha des lèvres, respira un peu de sa chair, et reprit d'un ton plus paisible, apaisée:

--Que je vous parle de votre tante. Il paraît que vous dépensez beaucoup, que vous jouez au baccara... vous aussi. Et elle est inquiète de vous savoir si souvent avec ce M. de Cérizolles, inquiète du train qu'il mène.

Vitalis fronça l'arc de son beau sourcil.

C'est qu'il y avait quelque vérité dans ces reproches, depuis qu'il avait pris en mains sa fortune; et il le sentait. Car, incapable de défendre son bien contre ses propres caprices, ce n'est point qu'il ignorât, plus que personne en cette étroite ville, la valeur ni le prestige de l'argent.

--Cérizolles, dit-il, est un camarade de collège. Nous étions à Saint-Thomas ensemble; et je ne puis pourtant pas le noyer par économie. Du reste, il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux. Car, à l'en croire, si les névropathies étaient des diables, il serait plus possédé que les cochons de l'Évangile.

--On attend beaucoup d'étrangers, observa Mme Beaudésyme.

Depuis que les sources de Ribamourt étaient en passe de devenir à la mode contre les maladies nerveuses, l'absence ou la venue des baigneurs y étaient l'ordinaire entretien de tous. Vitalis n'était sans doute pas d'humeur à le pousser plus avant. Il se leva.

--N'oubliez pas, lui dit Basilida, que vous dînez chez nous, et votre parrain aussi. Alors, soyez exact. Vous savez qu'il goûte la ponctualité.

--Ah, M. Lescaa soupe ici?

--Oui, petit cousin: M. Lescaa et son héritage. Ainsi, tenez-vous.

--Eh, on ne parle jamais que de son argent.

--De ce qu'il en fait, surtout--et qui est incompréhensible, comme les courants du Gave. Ces jours-ci, l'orage est à la cruauté. Alors, on sévit, on saisit, à tort et à travers; comme, la semaine dernière, ces petites Lucq, de la pâtisserie. On dit même...

--Qu'est-ce qu'on ne dit pas? Le bien qu'il fait, surtout, est un scandale; et c'est celà qui est incompréhensible à Ribamourt. Tandis que saisir des gens, les vendre, demandez-le à nos pères conscrits: «C'est le métier qui veut ça», le métier de capitaliste. On plaint le sinistré huit jours; et puis on le méprise.

--Ah, qu'il parle bien, dit la jeune femme, en contemplant Vitalis avec un air de moquerie et de tendresse. Bien sûr, si M. Lescaa ressemblait à son filleul; s'il était moins poli, mais plus aimable, s'il....., et si... oui, toutes, nous en serions folles. Et on ne l'appellerait plus l'Onagre... Au fait, pourquoi l'a-t-on surnommé comme ça?

--C'est parce qu'il rue par devant, ma cousine. Et viendra-t-il quelqu'un de plus à dîner?

--Pas que je sache. A moins, ajouta-t-elle, en marquant un peu ses mots: à moins qu'Alexandre ne ramène les dames de Charite... pour tes beaux yeux.

Vitalis était sur le pas de la porte:

--Elles sont donc de retour, demanda-t-il d'un air innocent, quoiqu'il les eût rencontrées déjà.

--Ah, tu le sais bien, agneau du bon Dieu, lui jeta la jeune femme en retournant la tête.

Elle s'était levée à son tour pour gagner sa chambre. C'était l'heure de ses oraisons. Mais en était-il une, et la plus ardente, qui valût la ferveur de son jeune amant? Une dernière fois, elle cria sourdement vers lui: «Écoute!» Et ce fut un autre baiser, ardent et furtif, un baiser qui lui semblait qu'elle volait à Dieu.

--Je t'aime, dit-elle encore.

Vitalis s'en fut prendre son béret dans l'Étude, et sourire, par la porte de la cuisine, aux deux servantes, qui, en retour, lui firent des grimaces. Un vaste corridor, stuqué en façon de marbre, où l'on avait peint les îles Mascareignes, reliait le jardin à la cour. C'est aux jours de l'Aigle victorieuse que la maison avait été bâtie, de style consulaire, par un aïeul de Vitalis, et aussi de Mme Beaudésyme, à qui M. Cyprien Paschal, son père, l'avait donnée en dot. Elle était flanquée, sur les deux façades, de galeries ouvertes, assez insolites si loin des Indes, où on les nomme: varangues. Et ainsi faisait encore la famille, en souvenir de l'oncle Jeanny, opulent créole échappé jadis des affranchis, des jacobins, des corsaires. Ce Paschal, dont la famille, à l'île Bourbon, se nommait: des Balises, avait laissé dans le pays plus d'une légende, par sa mise de planteur, ses indolents caprices, et le grand nombre de ses bâtards. Avec ses deux beaux-frères, il terrorisait Ribamourt. L'un d'eux, le capitaine Paul-Jean de Laborde, officier de marine et qui l'était resté sous la Terreur, réalisait, sur ses vieux jours encore, cette figure d'aventurier brutal, dangereux et chevaleresque, fort éloignée du Louis XVI, et dont ni son métier ni son temps n'étaient avares. Quant à l'autre, le potestat de Sibas, ancien chancelier de Monsieur et ruiné par la Terreur, il avait rapporté de l'émigration pour tous bagages, une idée fixe: il voulait remplacer la guillotine par une potence à fleurs de lis, pour y suspendre ensemble nouveaux seigneurs, nouveaux bourgeois, nouvelles gens d'épée, tout ce qui, en un mot, s'était tiré de roture.

--Mais ils sont trop, avouait-il, quand sa goutte lui donnait du répit.

Entre la varangue et la rue de l'Église, bordée d'un mur bas qui s'écaillait sous une grille à fers de lance, il y avait une aire fleurie de géraniums et d'héliotropes, dont Basilida prenait elle-même soin, à défaut de ses gens que son mari aimait mieux employer au dehors, dût la vaste demeure qui se délabrait, lui choir sur les épaules. Trois tilleuls, dont la cour était dérobée au soleil, nouaient la noirceur de leurs branches dans l'air nourricier. En levant les yeux, Vitalis découvrit à peine une tache d'azur que l'heure assombrissait déjà. Un papillon porte-queue s'y tenait immobile, qui soudain tomba vers les fleurs en se laissant glisser sur le tranchant d'une aile. Presque aussitôt il reprit son vol loin du parterre, vite, plus vite encore. Et on le vit se suspendre là-haut, mais si léger que le vide de l'air semblait suffire à soutenir ses ailes blondes.

Sous le portail, dont l'un et l'autre pied-droit portait un pot à feu, sculpté d'aigles, et qu'un échiqueté jaune et noir, comme on en voit en Béarn, ornait d'un reste de peinture, le jeune homme se heurta contre un campagnard trapu, barbu et chauve, à l'allure élastique.

--Bonjour, Monsieur Vitalis, dit l'homme.

--Eh adieu, Firmin. Si c'est pour le patron, il est sorti.

--Non. Ce n'est que Detzine, la gouïate. Nous sommes un peu cousins, vous savez, étant de Mesplède, tous deux. Et té, je voulais lui dire bonjour, en passant: la grande porte était sur mon chemin, plus près que celle du verger; ma foi, je suis entré comme un Monsieur.

--Et bien vous fîtes, Firmin. Il n'y a pas de porte close aux poètes. Mais, dites: si vous veniez boire un verre? Detzine ne séchera pas pour attendre un peu plus. D'ailleurs, elle se porte très bien.

--Et vous m'avez l'air d'un bon ausculteur, dit l'homme, avec un rire d'enfant qui étonnait, entre sa barbe noire, et les rides de son front dégarni.

--Quoique j'ai eu mon âge, moi aussi, où j'aurais laissé la belle cuisse de poularde sur mon assiette, pour en tâter d'une autre sorte. Et encore aujourd'hui, il me semble que je n'en serais pas au point du régent d'Hargouët, qui, le soir de ses noces, voulait dormir sur le fauteuil, pour ne pas gêner sa femme. Ah, s'il voulait seulement me la prêter.