Part 7
Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents, disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles, car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent, venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque tous les jours.
Je faisais observer à Paul:
--Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser cette jeune fille!...
--Que tu es bête! me disait Paul.
Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter. Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car, malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce grand œil de bête où toute mon enfance s'était mirée...
Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon cœur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes, on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à l'entresol.
Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient... Je regardais toujours l'œil de la citerne, morne et profond, par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon cœur se serrait... Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi l'œil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant, de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse inexprimable...
Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart, à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste, un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre, c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul et cette petite Juliette s'aimaient...
Je dis à Paul:
--Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite?
Il se mit encore à rire et répéta:
--Que tu es bête, ma pauvre sœur!
Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.
--Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette est pincée sortant de chez moi... Chahut!...
--Comment! elle allait chez toi?
Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes, la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage du grand-père à Paris, et il disait:
--Tout ça, c'est la faute au capitaine!...
--Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin, c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces choses-là s'arrangent-elles?
Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.
--Mais, la petite?...
--Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!
--Comme elle doit avoir du chagrin!
Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon père, mais à présent, il tournait au rouge.
Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants, l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de pattes au milieu des conferves.
Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés, peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait, montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon; on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore enfant, pour son âge!..."
XIII
Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M. Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:
--Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas... Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit jusqu'aux clochers de Loudun!...
Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des celliers négligés par le locataire.
--Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas trois pièces de vin à y loger?
J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:
--Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus dans la maison!...
Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.
Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:
--Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais combler vos celliers!...
Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon frère.
M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété; maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..." qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul, c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il faudrait sacrifier.
Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter, et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte: Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées, j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."
XIV
Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire aucun fond sur moi!...
Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal avec moi; il me tarabustait et se fâchait--alors que j'aurais eu tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il était un peu agacé de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre. Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence, manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les membres de ma famille; mais le cœur n'y était pas.
Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais de plus en plus mal. Il me dit:
--Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie! Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger demain...
Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma grand'mère.
J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même de l'orgue, qui me plaisaient mieux.
M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder l'un d'eux parfaitement:
--Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter les Vêpres!... Tes sacrées béguines...
Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me semblait, jusque dans ma religion.
Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites, une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les Vêpres;" je dis, en verdissant de rage:
--Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!...
Il me dit simplement ceci:
--Ma petite, la séance est levée.
M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin, que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le lendemain, dimanche, après-midi.
--Mais, certainement, madame!
Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude, j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos, ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse...
Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:--ô la vertu des mots!--et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité à prendre une route insoupçonnée.
Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Cœur, je le savais bien, on m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père, sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon appétit d'idéal y eût été satisfait.
Que le cœur me battit, toute cette journée! J'avais cette espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M. Vaufrenard...
Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais je ne m'en rendais pas compte.
Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!... J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquiétant, au moins, j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon "coup."
Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations, point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit: "Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!...
Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit:
--Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les pages, l'année dernière...
Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien celle-là!
Maman dit encore:
--Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi...
Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait la tempête qui s'élevait sur ma figure.
Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre.
Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..."
En rentrant à la salle à manger, je dis:
--Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma migraine.
Il est donc possible que des sentiments très intimes nous parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu?
On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun; il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de doctorat en médecine.
Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je voulais que ce fût un nom très beau.
Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix; la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému: "Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre tous les hommes, le type le plus accompli.
Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la toute-puissance divine ou que la parfaite charité du cœur de Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même pas; j'avais là-dessus la certitude.
Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon, si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation, je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là!
Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée, j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser ma foi, au péril de ma vie.