La jeune fille bien élevée

Part 6

Chapter 63,660 wordsPublic domain

Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué comme un sabot et me le voir démontrer.

--N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent seulement pas discerner une note fausse!...

Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune homme qui me tournait les pages.

Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva, et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui, il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami à partie:

--Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase, sacrebleu!...

M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait:

--Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!...

Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:

--Tempérament du diable, la drôlesse!...

Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y avait, à cette heure-là, plus d'ombre!

Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_, pouvait n'être pas un imbécile.

Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment, de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus me retenir de dire à ma vieille bonne:

--Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces compliments, l'autre jour!...

Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain pétrifiée:

--Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?

--Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.

Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait manqué de respect dans la rue.

--Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui me tournait les pages!

Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les conséquences devaient être incalculables.

--L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.

--Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es là qui fais une tête!...

--Moi, à votre place, je le dirais à Madame.

"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.

Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise. Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman, elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et, après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il se passait quelque chose d'anormal.

Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi: c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah! bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:

--Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou cinq mesures...

A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut providentiel:

--Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?

--Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli compliment...

Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis jusqu'aux oreilles!...

--Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy, qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il donc?

J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.

Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir son nom.

Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages! Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi, que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.

Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois, je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et ridicule?...

Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion! oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé jusque-là.

Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit:

--Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?

Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?" Elle me dit:

--Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant...

--Mais non, madame, je vous jure!

--Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble: n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui suscite sans cesse des pensées autour d'elle?

--Mais, non, madame!

--Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?

--Mais, non, madame...

--Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre excellent cœur une blessure profonde; cependant, il faut se résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre digne père?...

--Oh! non, madame.

Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:

--Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal, vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi?

J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire "non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu, c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible. Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite, vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon cœur était plein:

--Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur Jésus-Christ!...

Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les affections, même divines.

En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à peine un mois que nous étions rentrées.

Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit:

--Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain.

Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir? En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault, la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."

Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées, car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit:

--Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet, mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante!

--Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec quelque jeune cousin!...

--Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit; qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable. Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant, nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin, et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun jeune homme!...

Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit:

--Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!...

--Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes de mon âge!...

Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience, et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.

Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même, disait:

--C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.

* * * * *

Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude, incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte dans ce temps-là, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des "bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez tomber, chemin faisant, dans la vie."

Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures, par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, depuis que j'étais bien persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin ravissement.

Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon, ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville avec, depuis que j'aimais Jésus!

Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta, quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon œil. Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais du ciel.

XII

La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle, ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..." Grand-père? il était à Paris.

--A Paris!...

--Oui, à Paris, pour ton frère.

Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu commettre encore ce diable de Paul!

A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur; on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi, autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide. Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:

--Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés.

Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère, s'oubliant, s'écrie:

--Ah! mais non!

Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.

Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir, qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette, sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul!

Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!" des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à l'oreille de ces dames:

--Tout est arrangé!

Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de lui comment "tout est arrangé."

Je dis à Paul:

--Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un grabuge!

Il hausse les épaules et sourit:

--Je te raconterai ça, ma petite.

Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître; mais j'étais très intriguée.

Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.

--Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une minute de ses vacances.

Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.

Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers, les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs. Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une marche nuptiale.

Je dis à Paul:

--Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?...

Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement stupéfait que ça se soit "arrangé."