Part 5
Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot, qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas, il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche, imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire, et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui! Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi: "Le gredin!"
Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le gredin?"
On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Cœur, parce que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à meilleur compte.
Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était une manière de me manifester sa considération.
Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération, car il me narra des histoires écœurantes. Le langage et les aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu, d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre, que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru. Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup, et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi, puisque je n'avais jamais pensé à l'amour?
Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses.
Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit:
--Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...
Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis:
--Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je suis une sotte...
--Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui t'ai fait pleurer.
--Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette.
Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux. Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes. Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!... Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine! J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela: elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa conscience.
IX
En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables, disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours, et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient, l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.
Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes. C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père, c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments, et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.
Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur, Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de pareilles publications précipitait la France vers un nouveau Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison. Grand-père savait le roman par cœur. Cela faisait un assez grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages. Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."
Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.
Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux étaient disposés à peu près selon la mode.
J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien; sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente; on s'empressait autour de moi.
Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle me disait:
--Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se compromettre!... La coquetterie...
--Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et, est-ce que j'ai été coquette?...
--Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!
--Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas de ma faute.
--Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se méfier de lui davantage...
--Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes manières, c'est pour plaire?...
--Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous enseigne au Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..." Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle plaise à celui qui sera son mari!...
--Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...
Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se retournait, puis elle me disait:
--Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie pour ton incroyable audace!...
Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout entier qui "fichait le camp."
Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me trouver des dispositions très particulières.
--Quel est donc votre professeur, là-bas?
--Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!
--Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.
Il interpella grand'mère.
--Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre petite-fille devienne une musicienne?
--Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?
--Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du talent?
Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs, très enflammés, très irritables et très compétents en matière musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur "qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer, surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études" de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna: avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin, une heure ou deux, chez les Vaufrenard.
Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi, nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait, avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.
Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme; ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi, sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.
M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu brusque de façons, avec un cœur tendre. Il vivait sans cesse sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur, et de cela il souffrait un perpétuel martyre.
La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement; mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent; c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor: "Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie, définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que dussent être les dégoûts que le sort me réservait.
Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cœur; plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse, oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."
Le cher homme que M. Topfer!
Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge, et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck, et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux qu'il pût faire pour moi.
X
On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux, très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances, je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à M. Topfer.
Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée. J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère, cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!... Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même; Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous, et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par ses examens.
On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il avait à présent creusé de nouveaux précipices!
Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu. Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire. Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard. Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à huitaine!"
XI
M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M. Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue:
--Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que vous nous avez fait!...
Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire! C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant! Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque j'étais enfant, il me dit:
--Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te faire un peu frotter les oreilles?...