La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 3

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Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux inséparables compagnons.

Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût passionné pour cette noble profession, et son intention était d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait attiré.

À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito, Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur.

En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans. Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière, grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain. L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de sa personne.

Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu vaincre.

Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif de constante préoccupation pour sa femme.

Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si naturellement à la dignité de l'âme.

Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux.

Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique, tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito, après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda, d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle; d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé, chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne pénétrera pas tous les secrets.

Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille, brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous. À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»! Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu sans quelque partialité.

Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux personnel de la fazenda.

Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui en coulait devant ses yeux.

Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille, et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était permis dans la maison.

Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens, au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les plantations étrangères.

CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS

Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils étaient vraiment dignes l'un de l'autre.

Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert à Benito.

«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir! Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!»

Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le coeur des deux jeunes gens.

Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis contente!» était sorti de son coeur.

La réponse précédait presque la question: elle était claire. Benito n'en demanda pas davantage.

Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage, ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce mariage serait célébré.

En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha, qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque, comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de l'état civil n'avait été chargé d'établir.

Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet.

«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt la mienne! Nous approuvez-vous?»

À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam Garral.

Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari.

Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande salle de l'habitation.

Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue, vint se placer près de lui.

Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir, après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée ne semblait lui être venue de l'accompagner.

Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie, il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard.

Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas heureux ici?» répondait-il.

Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas insister.

Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son mari.

Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de son enfant, et comment ne le partagerait-il pas?

Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude travailleur:

«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous le sommes, nos enfants et moi.

De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam.

Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union ils trouveront le bonheur...»

Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme.

«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle.

Minha?... se marier?... murmurait Joam.

Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille?

Oui!... Et depuis un an!...

Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu, ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta pensif en la regardant.

Yaquita lui prit la main.

«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à notre fille toutes les conditions du bonheur?

Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant, Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand se ferait-il? ... Prochainement?

--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam.

--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?»

Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une hésitation bien compréhensible.

«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien! J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant distraire quelques semaines de tes travaux!»

Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse. Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari: c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce qu'elle avait à dire.

«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!»

Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement qu'il ne put réprimer.

«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais moins étrangère aux actes de sa vie!»

Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la regarda longuement, sans rien répondre encore.

Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la fazenda! Et cependant il hésitait toujours!

Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et elle la serrait plus tendrement.

«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos. Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où doit s'écouler la plus grande partie de son existence!»

Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas, elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison de ce refus inexplicable.

Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde, où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt ans.

Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont cessé.

«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est nécessaire! Quand veux-tu que nous partions?

Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur. En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la porte de l'habitation.

Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil, presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre.

«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille. «Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se célèbre le mariage?

--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la fixerons à Bélem!

--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha, comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!»

Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol, s'adressant à son frère et à Manoel:

«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres, toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!»

CHAPITRE CINQUIÈME L'AMAZONE

«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain Benito à Manoel Valdez.

Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes, allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan Atlantique.

«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus considérable! répondit Manoel.

--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de la côte, fait encore dériver les navires!

--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente degrés en latitude!

--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins de vingt-cinq degrés!

--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon!

--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne sont que de simples ruisseaux!

--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots, fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles seules la monnaie d'un royaume!

--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis!

--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de mètres cubes d'eau à l'heure!

--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques, et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique, comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique!

--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île, Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de tour!...

--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une «pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la brise!

--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison!

--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza, de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable fût complet!

--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique qui soit au monde!»

Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, française, hollandaise et brésilienne!