La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 23

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--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort!

--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui! j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant, recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais!

--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers la fenêtre. «Non!... non!...

Vous voulez donc me rendre fou!

Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne recommencerai pas!»

Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les mains... Il le suppliait...

«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de mort!

L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas! Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta innocent ne fuira pas!»

La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre, prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule s'ouvrit.

Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef de la prison et de quelques soldats.

Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi, comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût échappé de cette prison?

Il était trop tard!

Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers le prisonnier.

«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer, monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas voulu!»

Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio de Janeiro.

Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito.

Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence?

--Oui!

--Et ce sera?...

--Pour demain!»

Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte.

Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable scène, qui avait déjà trop duré.

«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre Passanha que je vous prie de faire prévenir?

Il sera prévenu.

--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une dernière fois ma femme et mes enfants?

--Vous les verrez.

--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on m'arrache d'ici malgré moi!»

Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus maintenant que quelques heures à vivre, resta seul.

CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO

Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu être produite. La justice devait avoir son cours.

C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le condamné devait périr par le gibet.

La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois, elle allait frapper un blanc.

Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce.

Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre.

Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête tombait, incapable de se porter plus avant.

Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible, et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il s'élança dans la direction de la ville.

Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao.

C'était Fragoso.

Un homme accourait vers Manao.

Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui pouvait encore sauver Joam Dacosta?

Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre pendant cette courte excursion.

Voici ce qui s'était passé:

Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces riveraines de la Madeira.

Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux environs.

Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non sans peine, il parvint à le rejoindre.

Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire.

Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso furent celles-ci:

«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a quelques mois, à votre milice?

Oui.

À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos compagnons qui est mort récemment?

--En effet.

--Et cet homme se nommait?...

--Ortega.»

Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était vraiment pas supposable.

Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le véritable auteur du crime de Tijuco.

Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun renseignement à cet égard.

Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier soupir.

Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne pouvait en dire davantage.

Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il repartit aussitôt.

Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments.

Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas de la mettre en doute.

Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour!

Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé, certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à laquelle avait appartenu Torrès.

Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre, et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait, brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao.

Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre ses mains.

Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent irrésistiblement pris racine dans le sol.

Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle s'ouvrait une des portes de la ville.

Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait une corde.

Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et ces mots s'échappèrent de ses lèvres:

«Trop tard! trop tard!...»

Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de cette corde!

«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso.

Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur le seuil de la maison du magistrat.

La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à cette porte.

Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait recevoir personne.

Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet du juge.

«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution!

Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le chiffre du document?...»

Fragoso ne répondit pas.

«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui, en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est là! dit-il.

--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une vérité qui ne peut se faire jour!

--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut!

--Encore une fois, avez-vous le chiffre?...

--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam Dacosta!

--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!»

Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent! s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès, l'auteur du document! C'est Ortega!...»

À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait, il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux:

«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!»

Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso, comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante:

_O r t e g a P h y j s l_

«Rien! dit-il, cela ne donne rien!»

Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un rang antérieur à celui de la lettre _r_.

Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_, seuls se chiffraient par 1, 4, 5.

Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres, impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_.

En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des cris de désespoir.

Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que le magistrat n'eût pu l'en empêcher.

La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet.

Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe, dévorait les lignes du document.

«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les dernières lettres!»

C'était le suprême espoir.

Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six premières.

Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent, elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre.

Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il obtint:

_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_

Le nombre, ainsi composé, était 432513.

Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui avaient été précédemment essayés?

En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné!

Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège, l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...»

Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant de fois qu'il était nécessaire, comme suit:

432513432513432513432513

_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_

Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre alphabétique, il lut:

_Le véritable auteur du vol de..._

Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans la rue, criant:

«Arrêtez! Arrêtez!»

Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison, que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez.

Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses lèvres:

«Innocent! innocent!»

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME LE CRIME DE TIJUCO

À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté.

Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri qui s'échappait de toutes les poitrines:

«Innocent! innocent!»

Puis, un silence complet s'établit.

On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être prononcées.

Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là, pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre, et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix.

Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence:

_Le véritable auteur du vol des diamants et de_

43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34

_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des soldats qui escortaient le convoi,_

32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343

_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la nuit du vingt-deux janvier mil huit_

251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134

_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six, n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_

3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325

_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à mort; c'est moi, le misérable employé de_

13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43

_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_

251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325

_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_

_qui signe de mon vrai nom, Ortega._

134 32513 43 251 3432 513 432513

_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._

Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables hurrahs se fussent élevés dans l'air.

Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette victime d'une effroyable erreur judiciaire!

Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui. Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait, des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste!

Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice cryptogrammatique.

Or, voici ce qu'avouait Ortega.

Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui, à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin. Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco.

Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte.

Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à commettre le crime.

Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato». Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable troupe. Là, on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait. Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes.

Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta! Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation capitale!

Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice, entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là, dans Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta.

Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible, l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco; mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le chiffre qui permettait de le lire.

La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument indéchiffrable.

Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un odieux chantage.

Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre, et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge Jarriquez.

Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à la vie, rendu à l'honneur!

Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette terrible histoire.

Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre demeure.