La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone
Chapter 21
Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements, quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et, cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de revenir sur le fait accompli.
Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre, et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait irréparablement frappé le condamné de Tijuco.
Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme, c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie, demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure!
À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement, sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original, et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la tension des vapeurs.
Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction semblait être impuissante à le faire connaître.
Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés.
Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans quelques heures de sommeil.
Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête.
«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_, _Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la potence!»
Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer ce peu charitable souhait.
«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une chance qu'il ne faut pas négliger?»
Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez essaya successivement si les lettres qui commençaient ou finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_.
Il n'en était rien.
En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres par lesquelles il débutait, la formule fut:
_P _= _D_
_h _= _a_
_y _= _c_
_j _= _o_
_s _= _s_
_l _= _t_
_y _= _a_
Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut évidemment être modifiée que par un seul.
Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe _p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il en était séparé également par douze lettres.
Donc, ce nom ne figurait pas à cette place.
Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent successivement essayés, et dont la construction ne correspondait pas davantage à la série des lettres cryptographiques.
Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva, arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de rugissement dont le bruit fit partir toute une volée d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, et il revint au document.
Il le prit, il le tourna et le retourna.
«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit! Ce n'est pas le moment!»
Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne ablution d'eau froide:
«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit aussi l'auteur du crime de Tijuco!»
C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette méthode ne manquait pas d'une certaine logique.
«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,-- ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui? Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris comme nombre cryptologique!»
Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois fois, obtint cette nouvelle formule:
1804 1804 1804
_phyj_ _slyd_ _dqfd_
Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante:
_o.yf_ _rdy._ _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres correspondantes en remontant la série alphabétique.
«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons d'un autre nombre!»
Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans laquelle le crime avait été commis.
Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la formule:
1826 1826 1826
_Phyj_ _slyd_ _dqfd_
ce qui lui donna:
_o.vd_ _rdv._ _cid._
Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et pour des raisons semblables.
«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre contos[15].
La formule fut donc ainsi établie:
834 834 834 834
_phy_ _jsl_ _ydd_ _qfd_
ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres:
_het_ _bph_ _pa._ _ic._
«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!»
Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation, la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours rien!
Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup:
«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la logique est impuissante!»
Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança jusqu'à la porte qu'il ouvrit:
«Bobo!» cria-t-il.
Quelques instants se passèrent.
Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait pas entrer dans la chambre de son maître.
Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion!
Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa le cordon. Cette fois, Bobo parut.
«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur le seuil de la porte.
Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança.
«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le temps de réfléchir, ou je...»
Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.
«Y es-tu? lui demanda son maître.
J'y suis.
--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier nombre qui te passera par la tête!
--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son maître en lui répondant par un nombre aussi élevé.
Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,-- lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette circonstance.
On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, 76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.
Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de détaler au plus vite.
CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS
Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur échappait toujours!
«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune mulâtresse, trouvez donc!
Je trouverai!» répondait Fragoso.
Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens camarades de l'aventurier.
«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux hommes ne sont plus!»
Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat?
Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement l'Amazone.
Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur si dévoué dans des circonstances aussi graves!
Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême!
Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de son père, des terribles éventualités qui en seraient la conséquence!
En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, l'aventurier eût fini par livrer le document?
Fragoso quittait furtivement la jangada.
À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet homme était mort de la main de Benito!
Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge!
Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse Yaquita ne perdait rien de son énergie morale.
On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne compagne du fazender d'Iquitos.
L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse.
Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire, il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales. Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon présent, voilà toute une honnête existence de travail et de dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer! Me voici! Jugez-moi!»
La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui.
«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle, sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!»
Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la justification du condamné.
Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce «nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence.
En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme.
Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient vainement consumé leurs veilles.
Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute!
En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête, le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de compte, ne rien trouver, non, rien!
Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est pis, de la rage impuissante!
Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--, ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue! Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà!
Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la lumière, il le reprit de cette façon.
Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat!
Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile encore!
Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de lettres complètement énigmatiques!
À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains, brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre!
Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt, malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit brusquement.
Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir, Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la force de se soutenir lui-même.
Le magistrat s'était vivement relevé.
«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il.
--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur. Le chiffre du document! ...
--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez.
--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?...
--Rien!... rien!