La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 20

Chapter 203,796 wordsPublic domain

_a _= 3 fois. _b _= 4 fois. _c _= 3 fois. _d _= 16 fois. _e _= 9 fois. _f _= 10 fois. _g _= 13 fois. _h _= 23 fois. _i _= 4 fois. _j _= 8 fois. _k _= 9 fois. _l _= 9 fois. _m _= 9 fois. _n _= 9 fois. _o _= 12 fois. _p _= 16 fois. _q _= 16 fois. _r _= 12 fois. _s _= 10 fois.

_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12

TOTAL...276 fois.

«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet, que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce peut être un simple effet du hasard.»

Puis, passant à un autre ordre d'idées:

«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.»

Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et obtint le calcul suivant:

_a_ = 3 fois. _e _= 9 fois. _i_ = 4 fois. _o_ = 12 fois. _u_ = 17 fois. _y_ = 19 fois.

TOTAL... 64 voyelles.

«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes!

Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!»

Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre. Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_?

Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de points et virgules, est soumis à une méthode véritablement mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne peuvent avoir oubliées.

Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre devait donc être bien autrement intéressante.

Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or, connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire le document relatif à Joam Dacosta.

«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que _h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute; en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_. Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h _signifie _a_ ou _o_.»

Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant:

_h _= 23 fois.

_y _=19--

_u _=17--

_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3--

«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement, s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_, quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans notre langue? Cherchons.»

Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à le lire couramment.

Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces jeux d'esprit.

En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si son procédé était juste, devait lui donner la signification véritable des lettres employées dans le document.

Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres de cet alphabet à celles de la notice.

Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.

«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne tenais pas le mot de l'énigme!»

Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez; puis, il se courba de nouveau sur sa table.

Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement à chaque lettre cryptographique.

Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi jusqu'à la fin de l'alinéa.

L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout d'une haleine.

Cela fait:

«Lisons!» s'écria-t-il.

Et il lut.

Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En somme, c'était tout aussi hiéroglyphique!

«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez.

CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES

Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--, avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos, lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet.

Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur intense qui se dégageait de sa tête!

Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la porte s'ouvrit, et Manoel se présenta.

Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme.

Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel.

Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait, surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme.

«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question. Avez-vous mieux réussi que nous?...

Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!»

Manoel s'assit et répéta sa question.

«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai acquis une certitude!

Laquelle, monsieur, laquelle?

--C'est que le document est basé, non sur des signes conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre!

--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver à lire un document de ce genre?

--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_... sinon... non!

--Et dans ce document?...

--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre!

--Et dans ce cas?...

--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme est absolument indéchiffrable!

--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un homme!»

Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive.

Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix plus calme:

«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le disiez, que c'est un nombre?

Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du travail qu'il avait fait.

«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue, j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait réussi, a échoué!...

Échoué! s'écria Manoel.

--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé!

--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je ne puis...

--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le tout entier.

Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat.

--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième fois peut-être, parcouru les lignes du document.

--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière.

--Vous n'y voyez rien d'anormal?

--Rien.

--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre.

--Et c'est?... demanda Manoel.

--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à deux places différentes!»

Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre, les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas d'abord frappé le magistrat.

«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction il devait tirer de cet assemblage.

--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et suivant la place qu'ils occupent!

--Et pourquoi donc?

--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre.

«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput!

--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore, qu'entendez-vous par un chiffre?

--Disons un nombre!

--Un nombre, si vous le voulez.

--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute explication!»

Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier, un crayon, et dit:

«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première venue, celle-ci, par exemple:

_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._

«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et j'obtiens cette ligne:

_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t r è s i n g é n i e u x_

Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--, regarda Manoel bien en face, en disant:

«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de donner à cette succession naturelle de mots une forme cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 342342342

«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci:

_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i e _--3= _h_

et ainsi de suite.

«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas:

_z _moins 3 égale _c._

«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous connaissez est alors remplacée par celle-ci:

_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._

«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_ est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot _est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_, tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera indéchiffrable!»

En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête:

«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir de découvrir ce nombre!

--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les lignes du document avaient été divisées par mots!

--Et pourquoi?

--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--, il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est la clef du document.

--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.

--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,-- mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante:

«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u _--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _-- _q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z _--3--

«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres 423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.

Oui! cela est! répondit Manoel.

--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement 423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme!

--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...

--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, mais à une condition cependant!

--Laquelle?

--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable!

--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, sentait la dernière chance lui échapper.

--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir dans des recherches de ce genre!

--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous livrer ce nombre?

--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme, qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous demandez là l'impossible!

--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence! Voilà ce qui est impossible!

--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta?

Qui le dit!...» répéta Manoel.

Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie!

«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre! Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!»

Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.

CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD

Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait succédé la commisération. La population ne se portait plus à la prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre.

Ce revirement se comprenait.

En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires, trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui devaient être expédiées de Rio de Janeiro.

Cela ne pouvait tarder, cependant.

En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28. Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la «justice suivrait son cours!»

Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document, cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec passion les phases de cette dramatique affaire.