La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 2

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Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat.

«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à t'empoigner!...»

Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec une nouvelle ardeur!

Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment, sans ce document, pourrait-il battre monnaie?

La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui.

Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre.

Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut obligé de s'arrêter.

«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes jambes pourront me porter, et nous verrons!...»

Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout mouvement à Torrès.

Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de temps en temps tinter l'étui à son oreille.

Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais sans lui faire grand mal à cette distance.

Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre, cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était désespérant.

Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir.

Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et, finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui, quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort.

Il se releva donc.

Le guariba se releva aussi.

Il fit quelques pas en avant.

Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone.

Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux premières branches étendues horizontalement à quarante pieds au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants.

Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main. Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était vide!

Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait d'abandonner pour un autre.

Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille!

Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de plus cruelle sous cette latitude équatoriale.

Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine.

Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour se mouvoir.

Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre. Oui! un bruit de voix humaines.

On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté le capitaine des bois.

Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré. En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au moins à qui il pouvait avoir affaire.

Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu.

Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès.

«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est arrivée à propos!»

Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré, lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres.

C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir, chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse, serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils étaient de sang portugais.

Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès.

Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été frappé d'une balle en pleine tête.

En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux dans ces forêts.

Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et il continua de courir vers le corps du singe.

Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction, avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès.

Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit.

«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant animal, un grand service!»

Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui leur valait ces remerciements.

Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation.

«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité, vous avez tué un voleur!

Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux, c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.»

Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore crispée.

«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur?

--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et ne put retenir un énorme soupir de soulagement.

«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui vient de m'être rendu?

--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne, répondit le jeune homme.

--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito.

--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à monsieur...?

Benito Garral», répondit Manoel.

Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le jeune homme ajouta obligeamment:

«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...?

Torrès, répondit l'aventurier.

--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez hospitalièrement reçu.

--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte descendre jusqu'au Para...

--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père et toute sa famille auront pris le même chemin que vous.

--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la frontière brésilienne?...

--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?»

Manoel fit un signe de tête affirmatif.

«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.»

Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son salut et reprirent le chemin de la ferme.

Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut perdus de vue:

«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage, Joam Garral!»

Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le plus court, disparut dans l'épaisse forêt.

CHAPITRE TROISIÈME LA FAMILLE GARRAL

Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon, et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne.

Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois familles de métis.

Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de palmiers de la plus élégante espèce.

À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église.

Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable.

C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois.

Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays, cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau, tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des bestiaux.

C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par le propriétaire de la fazenda.

Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve.

Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais étaient-elles quelque peu embarrassées.

Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources. Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie entière.

Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la ferme d'Iquitos.

Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier, en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,-- malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier.

Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle que le jeune homme devait la désirer.

Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes ses forces.

Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone, s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de lianes capricieuses.

Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison forestière.

Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes, offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques «sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse, du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour.

Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre eux deux.

Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille, soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander en mariage.

Un grave incident hâta la solution.

Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en lui faisant jurer de la prendre pour femme.

«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré!

Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur, sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!»

Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite.

Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union.

Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de tous ceux qui composaient le personnel de la ferme.

La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais, devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de Joam et Yaquita.

La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda. Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère, l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem? Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle situation à venir.

Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne du nom d'homme.