La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone
Chapter 19
Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme; il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs.
Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre! oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme endormi, les bras repliés sous la tête!
Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue!
Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre.
Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et, malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à coups redoublés.
«Un gymnote!» se dit-il.
Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres.
Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur lui.
Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix pouces.
Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes, longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un arc, venait de se précipiter sur le plongeur.
Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger. Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où, épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance.
Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.
Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre.
Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!-- venait de lui apparaître!
Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne pouvait laisser échapper aucun son!
En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le fouet de l'animal.
Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!...
Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se produisit devant ses regards.
Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements coururent dans les couches sous-marines, troublées par les secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières profondeurs du fleuve.
Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux.
Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant!
C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux!
Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques, il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes nappes de l'Amazone!
CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI
Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici l'explication.
La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de l'Amazone.
Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre, mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches.
À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que l'on ramenait le plongeur au radeau.
Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît encore en lui par un seul mouvement extérieur.
N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les eaux de l'Amazone?
Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son vêtement de scaphandre.
Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des décharges du gymnote.
Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration, chercha à retrouver les battements de son coeur.
«Il bat! il bat!» s'écria-t-il.
Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie.
«Le corps! le corps!»
Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la bouche de Benito.
«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait au radeau avec le cadavre de Torrès.
--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce le manque d'air?...
--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce bruit?... cette détonation?...
--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a ramené le cadavre à la surface du fleuve!»
En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible.
Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux.
En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû être produite par un coup de couteau.
«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je me rappelle maintenant...
Quoi? demanda Manoel.
--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce misérable!
--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!... L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements du cadavre pour les fouiller...
Manoel l'arrêta.
«Un instant, Benito», dit-il.
Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait être suspecté plus tard:
«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment les choses se sont passées.»
Les hommes s'approchèrent de la pirogue.
Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse:
«L'étui!» s'écria-t-il.
Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait...
«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès!
Tu as raison, répondit Benito.
Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau, fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.»
Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir souffert de son séjour dans l'eau.
«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui ne pouvait se contenir.
--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document!
--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À Manao! mes amis, à Manao!»
Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient s'éloigner, lorsque Fragoso de dire:
«Et le corps de Torrès?
La pirogue s'arrêta.
En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve.
«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!»
Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait enterré.
Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et, pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les eaux de l'Amazone.
Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et s'élancèrent à travers les rues de la ville.
En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement.
Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.
Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le contremaître.
Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire d'incrédulité.
«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!»
Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur, rendirent un son métallique.
Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle irrémédiablement perdue?
On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une parole, il sentait son coeur prêt à se briser.
«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin d'une voix brisée.
Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent, en roulant sur la table, quelques pièces d'or.
«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito, qui se retenait à la table pour ne pas tomber.
Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que l'eau paraissait avoir respecté.
«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!»
Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui étaient couverts d'une assez grosse écriture.
«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est bien un document!
--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste l'innocence de mon père!
--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que ce ne soit peut-être difficile à savoir!
--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort.
--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique, répondit le juge Jarriquez, et que ce langage...
--Eh bien?
--Nous n'en avons pas la clef!
CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT
C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire le savent--, le document était écrit sous une forme indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage dans la cryptologie.
Mais lequel?
C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire preuve un cerveau humain allait être employée.
Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit faire une copie exacte du document dont il voulait garder l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.
Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent, et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils se rendirent aussitôt à la prison.
Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils lui firent connaître tout ce qui s'était passé.
Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis, secouant la tête, il le rendit à son fils.
«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre les mains de Dieu!»
Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable, la situation du condamné était au pire!
«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider notre esprit pour le lire!»
Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à la jangada, où Yaquita les attendait.
Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains étrangères.
Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira.
«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré? demanda la jeune mulâtresse.
--C'était pendant une de mes courses à travers la province des Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village pour exercer mon métier.
--Et cette cicatrice?...
--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu, s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà comment j'ai fait sa connaissance!
--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela n'avancera pas beaucoup les choses!
--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera alors aux yeux de tous!»
C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation, passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette notice.
Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point --, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez.
Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette affaire. Il ne devait pas en être ainsi.
En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades, rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son véritable élément.
Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire.
Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus volontiers tout haut que tout bas.
«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique. Sans logique, pas de succès possible.»
Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien comprendre, d'un bout à l'autre.
Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient divisées en six paragraphes.
«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer au dernier paragraphe.»
Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.
Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste allait employer ses facultés à la découverte de la vérité.
«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.»
Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre la lecture beaucoup plus difficile.
«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!... Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot _gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_... _juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ... Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons! encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...»
Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à réfléchir pendant quelques instants.
«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas facile d'établir la clef de ce cryptogramme!»
Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés endormies.
«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans ce paragraphe.
Il compta, le crayon à la main.
«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.»
Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait repris le document; puis, son crayon à la main, il notait successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant: