La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 18

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Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le bassin que terminait en aval le barrage de Frias.

Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond, faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la couche de sable.

Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito, Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les maîtres et les serviteurs!

Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute perdue, tous ne le savaient que trop.

Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo, trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité, donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada.

L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été conduite, n'avait pas abouti!

Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement ne le poussât à quelque acte de désespoir!

Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce fut lui qui interpella ses compagnons en disant:

«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, si cela est possible!

--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond!

--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes lèvres si je ne le retrouve pas!»

Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir.

Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir répondre:

«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et nous le retrouverons, si...

Si?... fit le pilote.

S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire. Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il voulait réfléchir avant de répondre.

«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du fleuve?

Pas un seul, répondit Fragoso.

Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!»

Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la serra et se contenta de répondre:

«À demain! mes amis.»

Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada.

Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain, elle pourrait lui en apprendre le succès.

Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers lui. «Rien? dit-elle.

Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus question de ce qui s'était passé.

Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au moins une ou deux heures de repos.

«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!»

CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES

Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit Manoel à part et lui dit:

«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons peut-être pas plus heureux!

Il le faut cependant, répondit Manoel.

--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il revienne à la surface du fleuve?

--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le faire reparaître?»

Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque explication.

Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le corps coule par le fond.

Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà mort, il est dans des conditions très différentes et plus favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.

Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est nécessairement plus long que dans le second.

Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace, il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de flottabilité.

«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître avant trois jours.

--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles recherches, mais autrement.

--Que prétends-tu faire? demanda Manoel.

--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito. Chercher de mes yeux, chercher de mes mains...

--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous risquerions d'échouer une seconde fois!

--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, qui dévorait son ami du regard.

--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire providentielle, qui peut nous venir en aide!

--Parle donc! parle donc!

--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre. Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus favorables!

--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit immédiatement Benito.

Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens.

Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.

«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous aider?

Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.

--Mais qui revêtira le scaphandre?

--Moi, répondit Benito.

--Benito, toi! s'écria Manoel.

--Je le veux!»

Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations.

On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe.

Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque, le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler rapidement à la surface.

Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il fut affalé par le fond.

Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec leurs longues gaffes dans la direction convenue.

Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel, plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de l'Amazone.

CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON

Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être évitées!

Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu.

Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il était tombé.

En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête.

La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires, sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve.

Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des «volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de leur fourmilière.

Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut. Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement s'accroître.

Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait été préalablement arrêté.

Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre d'exercice.

Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point produire dans ses organes internes les funestes effets de la décompression.

Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et s'assit, afin de prendre un peu de repos.

Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso, Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler.

«Eh bien? demanda Manoel.

--Rien encore!... rien!

--Tu n'as aperçu aucune trace?

--Aucune.

--Veux-tu que je cherche à mon tour?

Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux aller... laisse-moi faire!»

Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit, jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment pénétrer.

Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à Benito.

«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait, peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir dans ces profondes couches du fleuve.»

Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations, dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui serait peut-être le plus nécessaire.

Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner, et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux.

Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se déplacer qu'avec une extrême lenteur.

Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme. Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau normal.

Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une poussière lumineuse.

Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis, le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions.

Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression.

Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui, et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du sable reprenait toute sa valeur.

Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage et continua à descendre plus profondément.

Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques.

Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son bâton il remua cette masse.

Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque dans le lit de l'Amazone.

Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé dans les profondes couches du bassin de Frias!...

Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à atteindre le fond même de la dépression.

Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches.

Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine: non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante.