La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 16

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Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans l'affaire des diamants de Tijuco.

--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?...

--Je suis Joam Dacosta.»

Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira toute seule!»

Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute catégorie, protestant de leur innocence.

Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à Iquitos?

--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement agricole qui est considérable.

--Il est en voie de prospérité?

--De très grande prospérité.

--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda?

--Depuis neuf semaines environ.

--Pourquoi?

--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un prétexte, mais en réalité j'avais un motif.

--Quel a été le prétexte?

--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une cargaison des divers produits de l'Amazone.

--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des mensonges!»

«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de mon pays!

--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil. Vous livrer... de vous-même?...

--De moi-même!

--Et pourquoi?

--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que...

--Parce que?...

--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui le juge Jarriquez.

Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!»

Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir. Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement, sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,-- celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y obligeât.

Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas un mouvement pour le prendre.

«Vous avez fini? dit-il.

Oui, monsieur.

--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que pour venir réclamer la révision de votre jugement?

--Je n'ai pas eu d'autre motif.

--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a amené votre arrestation, vous vous seriez livré?

--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta.

--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous dites.

--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute.

--Laquelle?

--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée.

--Ah! vous aviez écrit?...

--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne peut tarder à vous être remise!

--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?...

--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez je ne retrouve pas le juge Ribeiro!»

Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir, au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots:

«Très fort, en vérité, très fort!»

Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était à l'abri de toute surprise.

En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli cacheté à l'adresse du magistrat.

Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de sourcils, et dit:

«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter de ce que vous avez dit à ce sujet.

--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire connaître, et dont il n'est pas permis de douter!

--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle?

Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta.

Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour se remettre.

CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES

Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé:

«Parlez», dit-il.

Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes:

«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance, sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...»

Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant que tel n'était pas son avis.

«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner un espoir qui pourrait être déçu.

Au fait, répondit le juge Jarriquez.

--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une dénonciation adressée au chef de police.

--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire que cette dénonciation est anonyme.

--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un misérable, appelé Torrès.

--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi ce... dénonciateur?

--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta. Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé, quelles que soient les conséquences de sa dénonciation!

--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les autres pour se décharger soi-même!»

Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier, jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de l'attentat de Tijuco.

«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez, ébranlé dans son indifférence.

--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de me le nommer.

--Et ce coupable est vivant?...

--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus rapidement, et il ne put se retenir de répondre:

«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un accusé est toujours mort!

--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta, Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les mains! Il m'a offert de me la vendre!

--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été trop cher que la payer de toute votre fortune!

--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus que ma fortune!

--Quoi donc?...

--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant devant vous!

--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage, qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?...

--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but en quittant Iquitos pour venir à Manao.»

Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore.

Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude que le document existe, qu'il contient cette attestation, et peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est habitué à ces invariables protestations des prévenus que la justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et, en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la culpabilité a pour lui force de chose jugée.

Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta jusque dans ses derniers retranchements.

«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la déclaration que vous a faite ce Torrès?

--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne plaide pas pour moi!

--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement?

--Je pense qu'il doit être à Manao.

--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix qu'il en demandait?

--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation, maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de reprendre son marché dans les conditions où il voulait le conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or, puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son intérêt.»

Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection possible:

«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous vendre ce document... si ce document existe!

S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des hommes, en attendant la justice de Dieu!»

Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins indifférent, cette fois:

«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant raconter les particularités de votre vie et protester de votre innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat. Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans, vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans l'affaire de l'arrayal diamantin?

--Je suis Joam Dacosta.

--Vous êtes prêt à signer cette déclaration?

--Je suis prêt.»

Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de faire rédiger par son greffier.

«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres, faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile! L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice suivrait son cours!»

Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma femme, mes enfants? demanda-t-il.

Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez. Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous, dès qu'ils se présenteront.»

Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta.

Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête.

«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais pensé!» murmura-t-il.

CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP

Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers quatre heures du soir.

Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante compagne de toute sa vie.

Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso qui causaient sur l'avant de la jangada.

«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander.

--Lequel?

--À vous aussi, Fragoso.

--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier.

--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable résolution.

--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas? dit Benito.

--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai commis le crime!

--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet que j'avais formé hier.

--Retrouver Torrès? demanda Manoel.

--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le sache, ou malheur à Torrès!»

La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son projet.

«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!»

Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent vers la ville.

Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait, pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été anonyme.

Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils donnaient le signalement avec une extrême précision.

Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir de le rejoindre?

Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès!

Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis sur la véritable piste.

Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en question était descendu la veille dans la loja.

«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso.

--Oui, répondit l'aubergiste.

--Est-il là en ce moment?

--Non, il est sorti.

--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à partir?

--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il rentrera sans doute pour le souper.

--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant?

--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.»

Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis sur la piste de Torrès.

Il est là! s'écria Benito.

--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la campagne, du côté de l'Amazone.

--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio Negro jusqu'à son embouchure.

Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada.

La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient remplacé les forêts d'autrefois.

Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu.

Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau à leur confluent.

Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible, se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de ne pas se laisser distancer par lui.

La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de quelques centaines de pas.

Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de ces tumescences sablonneuses.

«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le laisser seul un instant!»

Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit entendre.

Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et Torrès s'étaient-ils déjà rejoints?

Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés en face l'un de l'autre.

C'était Torrès et Benito.

En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté.

On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où il se retrouverait en présence de l'aventurier.

Il n'en fut rien.

Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui.

Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans prononcer une parole.

Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton d'effronterie dont il avait l'habitude:

«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral?

Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme.

En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!»

Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier, Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint:

«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur mes gardes!»

Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme.

«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait pas bougé devant cette attitude provocatrice.

--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous?

--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir du passé de mon père!

--Vraiment!

--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu, pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?...

--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!»