La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone
Chapter 14
--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut.
--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put maîtriser.
--Vous le saurez, quand je serai de votre famille!
--Et cet écrit?...»
Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.
«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme. Maintenant, me la refusez-vous encore?
--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la moitié de ma fortune est à vous!
--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la condition que Minha me l'apportera en mariage!
--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant, d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait!
--C'est ainsi.
--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un grand misérable!
--Soit.
--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas faits pour nous entendre!
--Ainsi, vous refusez?...
--Je refuse!
--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines. Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous dénonce!»
Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se contenir. Il allait s'élancer sur Torrès...
Un geste de ce coquin fit tomber sa colère.
«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!»
Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et ses traits recouvrèrent leur calme habituel.
«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte, et je sais ce qu'il me reste à faire!
Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué.
Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille était réunie.
Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde, s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses yeux.
Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui, presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous demande une dernière réponse!
Ma réponse, la voici.»
Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.
Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain.
Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses bras pour la protéger, pour la défendre!
«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam Garral et Torrès, que voulez-vous dire?
--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel, c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme à moi de ne pas différer davantage!
--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme.
--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard d'une insolence sans égale.
«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers Joam Garral.
--Non, ce n'est pas mon dernier mot.
--Quel est-il donc?
Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît, et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant même!
Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le bord!»
Torrès haussa les épaules.
«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous revoir!
--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous l'osez, venez m'y retrouver!
--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment décontenancé.
Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral.
Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer sans retard sur le point le plus rapproché de l'île.
Le misérable, enfin, disparut.
La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef. Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de Joam Garral.
«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait dès demain, sur la jangada...
Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa chambre avec lui.
L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de l'habitation se rouvrit enfin.
Manoel en sortit seul.
Ses regards brillaient d'une généreuse résolution.
Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et Fragoso, il dit à tous: «À demain!»
Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès. Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année, sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps pour lui-même!
Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré!
Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier avait dit vrai.
Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux mariages.
Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.
Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao, et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se fit connaître et monta à bord.
À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête, sortaient de l'habitation.
«Joam Garral! demanda le chef de police.
Me voici, répondit Joam Garral.
Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous arrête.»
À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral. D'un geste, son père lui imposa silence.
«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de droit de Manao, par le juge Ribeiro?
--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro, frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à deux heures, sans avoir repris connaissance.
--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il s'adressa à sa femme et à ses enfants:
«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est pas une raison pour moi de désespérer!»
Et se tournant vers Manoel:
«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!»
Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral.
«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir. Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de l'horrible méprise dont vous êtes victime!
--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral. Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de votre mère!
--Toute communication entre vous et les vôtres vous est interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier, Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.»
Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs consternés:
«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la justice de Dieu!»
Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue.
Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé!
DEUXIÈME ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER MANAO
La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro.
Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--, que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de ses édifices publics.
Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le Cassiquaire.
Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend jusqu'aux îles Anavilhanas.
C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable, les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect quelque peu hollandais.
Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café, salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest, l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité.
Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les territoires du Centre-Amérique.
Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée, disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro. Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or.
En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils de la cité.
Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une tumescence qui domine Manao.
C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en 1850, et dont il ne reste plus que des ruines.
La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats, elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.
Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville; elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la cité nouvelle.
Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure.
Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des négociants portugais.
Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de l'Amazone.
Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse affaire.
CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS
À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel.
«Que sais-tu? lui demanda-t-il.
--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis!
--Il t'a tout dit, Manoel?
--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait devenir son second fils, en épousant sa fille!
--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la produire au grand jour?
--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent! Réhabilitez-le!»
--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un instant hésité à le croire? s'écria Benito.
Pas un instant, frère!» répondit Manoel.
Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et cordiale étreinte.
Puis Benito allant au padre Passanha:
«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez! Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa réhabilitation!»
Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé! Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte!
Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation.
Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls.
«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce que t'a dit mon père.
--Je n'ai rien à te cacher, Benito.
--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada?
--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé.
--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec mon père?
--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une ignoble opération de chantage, préparée de longue main.
--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a brusquement changé son plan de conduite?...
--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga, où il attendait, où il épiait notre arrivée.
--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria Benito avec un mouvement de désespoir.
--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions retrouvé à Manao!
--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé, maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations inutiles! Voyons!...
Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire.
«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet abominable crime de Tijuco?
--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton père l'ignore aussi.
--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral sous lequel se cachait Joam Dacosta?
--Évidemment.
--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant d'années, s'était réfugié mon père?
--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je ne puis le comprendre!
--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé son expulsion?
--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta, si celui-ci refusait de lui acheter son silence.
--Et à quel prix?...
--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter, mais pâle de colère.
--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito.
--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton père a faite!
--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non! cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai?
--Oui! sur sa dénonciation!