La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 13

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En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.

«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si paisible, à l'abri des rayons du soleil!

--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha, répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois, mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.

--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette forêt, dit le pilote.

--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!

--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha, et que le courant berce comme une brise!

--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse.

--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt d'Iquitos!

--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!»

Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre ces hautes touffes agitées par le courant.

Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.

Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.

Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et qui sont aussi gros qu'une barrique!

En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada, eût été aussi redoutable qu'un caïman!

Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.

Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.

Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.

En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il importait avant tout d'y voir clair.

Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de Porto ou de Setubal.

En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple, auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance!

Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la place d'honneur, qui leur fut réservée.

Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de la cuisine de la jangada.

L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve, cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.

Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.

Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à Bélem.

Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para.

«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles! Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la fois!

--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux!

--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage de Benito!

--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde!

--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu que le monde entier convolât avec lui.

--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et Manoel, comme je l'ai été près de ton père!

--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main!

On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et, voulant réagir contre ce sentiment:

«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada?

--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois?

--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait chercher celui de la jeune fille.

«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha. À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage!

--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non! D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile!

--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part.

--De la province de Minas Geraës.

--Et vous êtes né?...

--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.»

Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès.

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE

Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit presque aussitôt en ces termes:

«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des diamants?

--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de cette province?

--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le nord du Brésil, répondit Fragoso.

Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel? demanda Torrès.»

Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse.

«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation, vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal diamantin?

Jamais, répondit sèchement Benito.

--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui, inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse fini par y trouver quelque diamant de grande valeur!

--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, Fragoso? demanda Lina.

--Je l'aurais vendu!

--Alors vous seriez riche maintenant?

--Très riche!

--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement, vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane?

--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu fait bien ce qu'il fait!

--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au change!

--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso, mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber ce sujet de conversation, car il reprit la parole:

«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once! Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio!

Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso.

--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de là de bonnes rentes!

--Vous sans doute? dit très sèchement Benito.

--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en s'adressant à Joam Garral, cette fois.

Jamais, répondit Joam en regardant Torrès.

--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil, quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah! il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement, sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode!

--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé!

--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers 1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute...

--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une voix singulièrement calme.

--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main, c'est un million, quelquefois deux!»

Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de fermer la main.

«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année. On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro. Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant, quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car son corps ne fut jamais retrouvé.

Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.

--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui. Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer. Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé, arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.

--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso.

--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.

--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda Joam Garral.

--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec le produit du vol qu'il aura su réaliser.

--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit Joam Garral.

--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta le padre Passanha.

À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler encore, avant que la nuit ne fût faite.

«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner de fiançailles avait mieux commencé!

--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina.

--Comment, ma faute?

--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de ces diamants, dont nous n'avons que faire!

--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que cela finirait de cette façon!

--Vous êtes donc le premier coupable!

--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai pas entendue rire au dessert!»

Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada. Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler. Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils eussent pressenti quelque grave éventualité.

Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée, semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment, lui mettant la main sur l'épaule:

«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il.

Non! en particulier!

Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent, et la porte se referma sur eux.

Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait s'interroger.

«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao!

Oui!... il le faut!... répondit Manoel.

Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon père... je le tuerai!»

CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES

Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient, sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites?

Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un accusateur.

«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez Dacosta.»

À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien.

«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et d'assassinat!»

Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait venir Torrès.

«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime, condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?»

Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir. Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement son accusateur, sans baisser la tête.

«Répondrez-vous? reprit Torrès.

--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam Garral.

--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est Joam Dacosta.

--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous, Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez?

--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à parler de cette affaire.

Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de l'argent que je dois acheter votre silence?

--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez!

--Que voulez-vous donc alors?

Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous que vous êtes en mon pouvoir.

Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral.

Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les bras:

«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux l'épouser.»

Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.

«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille d'un assassin et d'un voleur?

--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai.

--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser Manoel Valdez?

--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez.

--Et si ma fille refuse?

--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, répondit impudemment Torrès.

--Tout?

--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas!

--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.

--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda bien en face:

«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du crime pour lequel il a été condamné!

--Vraiment!

--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille!

--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez me refuser votre fille!

--Je vous écoute, Torrès.

--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles, comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres, oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence!

--Et le misérable qui a commis le crime?...

--Il est mort.

--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui, comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter.