La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

Chapter 10

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--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada.

--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam Garral de me permettre...

--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être utile en cette circonstance.»

En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville, après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.

Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais! s'écria-t-il.

Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris.

--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils m'ont tiré d'un assez grand embarras!

--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez.

--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il.

--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques difficultés avec un guariba?...

--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière en même temps que vous!

--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon père?

--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès.

--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant de journées de marche d'épargnées!

--En effet, répondit Torrès.

--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors Fragoso. Il va jusqu'à Manao.

--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se fera un devoir de vous y donner passage.

--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous remercier d'avance!»

Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.

«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous suivre jusqu'au port.

Venez!» répondit Benito.

Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao.

«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, répondit Joam Garral.

--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main à son hôte, se retint comme malgré lui.

--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous pouvez donc vous installer à bord...

--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma personne et rien de plus.

--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès prenait possession d'une cabine près de celle du barbier.

À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait, non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du Haut-Amazone.

CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE

Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve.

Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao, avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes le service qu'il allait lui rendre.

En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada.

Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui était libre de prendre part à la vie commune si cela lui convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur insociable.

Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse.

S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un, c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent, lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il restait dans sa cabine.

Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé.

Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps la propriété.

Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes. «Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance.

Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures.

Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que n'en fit la cuisinière de la jangada.

C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque peu à un grand terre-neuve.

«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont de la jangada.

--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection d'un muséum! ajouta Manoel.

--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal? demanda Minha.

--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur le flanc!»

Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières, dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main, que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre lui-même périt dans cette étreinte».

Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou petits affluents aux eaux noires.

La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il appartient en propre à un certain nombre de tributaires de l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du fleuve.

«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières, dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à le faire d'une manière satisfaisante.

--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe mordorée qui affleurait la jangada.

--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia qui domine dans toute cette coloration.

--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants ne sont pas d'accord!

--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de préférence pour s'y ébattre.

--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans inconvénient.»

L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu avantageusement remplacer les eaux de table si employées en Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de l'office.

Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui sont devenues très habiles dans cette fabrication?

San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines. Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692, et reprise par des missionnaires jésuites.

Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets.

Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre. Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas connaître, cependant.

Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer qu'il n'était pas curieux.

Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent accueil des principales autorités de la ville, le commandant de place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour leur compte, soit à Manao, soit à Bélem.

La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les plus catholiques du monde.

Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam Garral avec les égards dus à leur rang.

Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil, en homme qui paraissait connaître le pays.

Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout particulièrement les questions assez singulières que posait Torrès.

Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août.

Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à descendre le cours du fleuve.

À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal, puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents.

Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos.

Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico, Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre.

CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS

On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la veille, promettait quelques prochains orages. De grandes chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui s'est imprudemment endormi dans les campines.

«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux. Elles me font horreur!

--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune fille. N'est-il pas vrai, Manoel?

--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs heures, qui ne se sont plus réveillés!

--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit!

--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous veillerons sur leur sommeil!

--Silence! dit Benito.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel.

--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit Benito en montrant la rive droite.

--En effet, répondit Yaquita.

--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des galets qui roulent sur la plage des îles!

--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et les petites tortues fraîches!»

Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la ponte attirait sur les îles.

C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs.

L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec l'aube.

À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient avec leurs carapaces, de manière à le tasser.

C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font ripaille des restes de ces amphibies.

Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair fraîche de ces animaux.

On procède autrement avec les petites tortues qui viennent d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables.

Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs sous le sable des grèves.

Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une pataque[11] brésilienne.

Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre.

Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites tortues couraient sur la grève.

Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en restait plus guère.

Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont existé.

Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de largeur.

Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone. En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité de leurs tatouages.

L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux dans l'ouest de l'Amérique.