Part 8
Puisque, après la dislocation de cette brigade d'élite, on a décidé de maintenir à l'armée son drapeau, pour en perpétuer la mémoire, ne pourrait-on pas, à ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix d'honneur? On y a bien songé, paraît-il; mais peut-être,--je n'en sais rien,--peut-être s'est-on arrêté devant quelque article du règlement, car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le drapeau ait été «déployé» à l'occasion d'une grande offensive, d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est tellement spécial qu'aucun règlement n'aurait su le prévoir. Comment donc l'auraient-ils _déployé_ leur drapeau, pendant la lutte inouïe, puisqu'en ces jours-là ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvisée en hâte, on les avait lancés au feu sans l'incomparable emblème tricolore que toutes les autres brigades possédaient avant de partir. Ce n'est que plus tard, bien après leurs grands exploits du début, qu'on le leur a donné, alors que leur rôle était déjà un peu moins terrible. Dans ces conditions-là, je veux espérer qu'il sera possible de faire fléchir le règlement en leur faveur. S'il était décoré, ce drapeau, tous les marins qui le reçurent avec tant de joie là-bas, un jour où ses trois couleurs étaient encore toutes neuves et éclatantes, se sentiraient récompensés en même temps que lui, et plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le regarder, pauvre haillon sacré défraîchi par la poussière, cette croix, qu'on lui aurait donnée, leur parlerait mieux des actes sublimes accomplis sur le front de Belgique.
On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a écrit officiellement: _Aucune troupe, à aucune époque, n'a fait ce qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa dislocation, le général Hély d'Oissel, après en avoir passé la revue suprême, écrivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la commandait alors,--lettre qui fut lue à tous les matelots sur les rangs et leur mit aux yeux de bonnes larmes:
«...Je serais heureux de conserver cet _état_ (la liste effroyable des morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un témoignage éloquent et éclatant des services immenses qu'a rendus au pays cette admirable brigade, que l'armée de terre est si fière d'avoir eue dans ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres pendant plus d'une année de guerre.
»Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion poignante, en me disant que c'était la dernière fois.»
En effet, c'est bien là, dans les marécages sanglants de l'Yser, qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs du misérable Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée de marins aux ténacités surhumaines.
Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers l'Yser, sans préparation, à peine équipés, ayant tout juste des vivres, en leur disant seulement: «Faites-vous tuer, mais que la Bête allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse.» Or, ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est sentie vraiment sauvée.
La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je pas vu de tout près la même chose: une petite poignée d'hommes pris au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un _tout_ admirable, uni, discipliné, ardent et sans peur, capable de réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace.
Oh! cette brigade de l'Yser, avec laquelle j'ai failli partir! J'avais beaucoup intrigué, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prévoir, m'en a écarté si inexorablement. Avoir dû y renoncer, quand je m'en étais vu si près, restera pour moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regret cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon tribut d'admiration à ceux qui y étaient; au moins que j'aie cette petite joie de travailler à glorifier leur mémoire. Je demande donc ici pour eux,--et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes camarades de la marine s'associent à ma prière, des camarades _qui n'en étaient pas non plus_ et dont le désintéressement ne saurait par suite être suspecté,--je demande ici pour eux, et presque avec confiance, bien que le règlement peut-être me donne tort, cette consécration dix fois méritée, qui ne peut porter ombrage à personne: que l'on attache un bout de ruban rouge à leur drapeau!
XXII
LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES
_Décembre 1915._
Ce jour-là, qui était en période d'accalmie, le général m'avait autorisé à prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller à la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauché par un obus lors de nos offensives de septembre.
Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait être dans un pauvre cimetière de hasard, improvisé le lendemain d'un combat, à quelque cinq ou six cents mètres d'une petite ville appelée T..., dont les ruines, encore canonnées chaque jour et de plus en plus informes, gisent à la limite de la zone française, tout près des tranchées allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui permettrait de venir plus tard le reprendre?
«Pour aller à T..., m'avait dit le général, faites un détour par le village de B...; c'est la route où vous risquez le moins d'être _repéré_. A B..., si les circonstances de la journée semblaient dangereuses, une sentinelle vous arrêterait comme d'usage; alors vous cacheriez là votre auto derrière quelque mur, et vous pourriez continuer à pied,--avec les précautions habituelles, bien entendu.»
Mon fidèle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'années, partage mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde, soldat territorial, a eu un cousin tué au même combat que mon neveu et inhumé, lui a-t-on dit, dans le même cimetière; il a donc obtenu l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche.
Aujourd'hui tout est poudré de givre dans la sinistre campagne, sur laquelle pèse un brouillard glacé; à soixante mètres en avant de soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs.
Après une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette géhenne du front, à laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde, mais qui, les premières fois, était si impressionnante, et qui plus tard sera si étrange à retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout est chaviré, cassé, murs calcinés, maisons éventrées, villages par terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les ruines; plus de «civils», plus de femmes ni d'enfants; rien que des soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque ininterrompus se partagent les routes: d'un côté, tout ce qui s'en va au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur les ornières durcies de gelée et mènent un grand fracas de ferraille, en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces énormes machines roulantes, respirent la santé et la décision; il y a nos soldats à nous, coiffés maintenant de ce casque d'acier bleuâtre qui rappelle l'ancienne _bourguignotte_ et nous ramène au vieux temps; il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanées d'Indiens et de Bédouins. Tout ce monde chemine, chemine, traînant des monceaux de choses hétéroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se croirait à l'époque d'une migration générale de l'humanité, après quelque cataclysme ayant bouleversé la surface du monde... Eh! bien non, c'est là simplement l'oeuvre du grand Maudit qui a déchaîné la barbarie allemande; il avait mis quarante ans à préparer le _coup_ monstrueux qui, d'après son calcul, devait amener l'apothéose de son orgueil forcené, mais qui n'aura amené que sa chute dans une mer de sang, au milieu du dégoût mondial...
Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans les instants où cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on croirait que nous l'avons commandée!
Nous voici au village de B... que le général avait prévu comme point terminus de notre course en auto. L'affluence y est à son comble; entre les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font leur manoeuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but, mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse; entre ses deux rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de mystère dans l'épais brouillard blanc, et on ne s'étonnerait pas de lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort.
Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle d'alarme qui lève à deux mains son fusil au-dessus de la tête; la route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je demande si elle mène bien à T..., des sous-officiers qui sont là se bornent à répondre: «Oui, mon colonel», avec le salut militaire, sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire trop de bruit.
Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême; car c'est une des étrangetés de la guerre nouvelle, que toujours la zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un désert; on n'y voit personne, tout y est caché, enfoui, et--sauf les jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix--le plus souvent on n'y entend rien...
Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre, sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui a l'air inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s'ouvre au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect; toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent l'air, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas, tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une région trop souvent visitée par la foudre,--par la foudre ou par quelque chose d'équivalent... Oh! ce qu'il y a d'arbres fracassés, tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux!
Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel nous courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides, et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils nous entendre arriver, _eux_, là-bas, et encore! D'après mes cartes, nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours!
Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin.--Ah! diable!... Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous regarder, se montrant à peine; mais, pour que ces tranchées, que nous dépassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en complice.
Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à _leurs_ microphones, qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir: c'est que je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux, j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrêter ici mon auto!... Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T..., pour me renseigner là, auprès des nôtres installés dans les caves des ruines, sur le gisement du cimetière que je cherche.
Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetière de soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte... Si c'était celui que nous cherchons!
--«Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé de bordure, je lis son nom d'ici!»
En effet, je lis moi-même: Pierre D...; l'inscription est en lettres très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous, comme pour nous crier: «Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous risquer plus loin, descendez!»
Et nous descendons, écoutant attentivement le silence. Pas un bruit, pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que cette humble croix nous ait appelés d'un signe.
Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées, contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds, par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille pensée, sachant pourquoi nous allions là, d'apporter chacun un appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D..., lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du temps--car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se l'avouer--partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires.
Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun feuillage, pas même de l'herbe; rien que cette terre d'un gris pâle de cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes ces croix, toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision blême; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là, avec ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre...
Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle: Non identifié.--Je dis penché, parce que l'inscription parfois, au lieu d'être à la peinture noire, a été gravée sur une petite plaque de zinc--on n'avait pas mieux--gravée hâtivement et difficile à déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais: «Sergent Georges de F...» Il est là, serré comme à l'exercice entre ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais qu'il était doux avec eux.
Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et en comptant les tombes dans les rangées... Tiens! des balles qui sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles nous arrivent celles-là? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées, car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant mielleux: «Koui-you! Koui-you!» qui leur est coutumier quand elles viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silence retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner.
Et à mesure que je reste là, l'horreur de ce lieu m'imprègne davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce de petit cri d'oiseau!... Là-bas, sur la tombe de Pierre D..., j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi; il a trouvé une bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il achève d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore: «Koui-you! Koui-you!» Le lieu décidément est _malsain_, comme diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder.
Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce premier coup, et la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas une tranchée, pas un trou.
--«Baissez-vous, commandant, baissez-vous», me crie de loin Osman, qui en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore aux tombes.--Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas, nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie: «Non, non, trop tard, sauve-toi!»--Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là. Série noire des étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête. C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore: «Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite tout de même, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez! courez!» Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour commencer de creuser près de moi: «Non, laisse ça, je te dis; tu vois bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la route!--Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va tourner, c'est fini!» Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé, ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre, saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait l'air plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul; j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous.
Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates blanches de l'horizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais sûre quand même de nous atteindre!
Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux, mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver.