La Hyène Enragée

Part 7

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Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous étions avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de notre artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous continuons de regarder les admirables découpures de pierre qui nous surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là-haut des colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit, qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles hauteurs, au-dessus de nos têtes.

Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il se hâte, il court: «Ne restez pas là, nous crie-t-il, vous ne voyez donc pas qu'on va bombarder!

--Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie à nous... Ne courez pas si vite, allez!

--Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les autres, sur la cathédrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des obus, ici, tout de suite. Garez-vous!»

Il s'en va; tant mieux: il a été charitable de nous avertir, mais sa jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique grandeur du décor.

Apparaissent maintenant, au débouché d'une rue, deux jeunes filles, qui s'arrêtent hésitantes. Évidemment, elles savent, elles aussi, que les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathédrale et que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser cette place pour rentrer chez elles, descendre dans quelque cave. Auront-elles le temps?

Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tête nue, les cheveux attachés en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien levés au ciel, peut-être pour voir si la mort commence d'y passer, mais plutôt pour y faire monter une prière. Je ne sais quel dernier éclat du crépuscule, malgré l'ombre envahissante, illumine délicieusement leurs deux visages tournés vers en haut, et on dirait des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se décident, et, se tenant par la main, traversent à la course. Avec leurs gestes religieux, avec leur figure inquiète, mais cependant courageuse et pleine de défi, elles me semblent tout à coup des symboles charmants de la jeune fille de France: elles se sauvent, oui, mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait quelque blessé à relever, quelque devoir à accomplir. Et leur fuite paraît toute légère, au milieu de ce grand vacarme de fin de monde...

Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues, à peine quelques rares passants qui courent pour se mettre à l'abri, qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un d'eux, qui pourtant ne se soucie guère de s'arrêter, nous indique le dernier hôtel ouvert, un hôtel «de toute sûreté», dit-il, là-bas, dans un quartier qui jamais ne reçoit d'obus.

A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de me moquer d'eux et que je n'admire pas comme il mérite leur si persistant et si calme héroïsme à rester ici envers et contre tout, dans leur chère ville de plus en plus mutilée. Mais comment ne pas trouver drôle cet instinct qui pousse la plupart des créatures humaines à enfler le dos pour n'importe quelle sorte de grêle. Et puis, est-ce que parce que l'air est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? après cet indicible serrement de coeur auprès de la cathédrale, après cette rage à pleurer, il y a détente, et en ce moment tout m'amuse.

Au bout d'une rue calme, où le bruit de la canonnade s'assourdit dans le lointain, nous trouvons l'hôtel indiqué.--«Des chambres--dit le patron, très avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous voudrez, même tout l'hôtel, car vous pensez bien que les voyageurs, par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici, vous savez rien à craindre...»

Fracas épouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la façade volent en éclats, avec des tuiles, du plâtre, des branches d'arbre. Dans sa hâte pour aller se cacher, il manque la marche du seuil et tombe à plat ventre. Passait un chien, qui se précipite sur lui, très important, comme pour le rappeler à l'ordre, d'une grosse voix. Un chat, sauté je ne sais d'où, traverse l'espace à la façon d'un bolide, prend point d'appui sur mon épaule pour rebondir, et s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs pour cette série de catastrophes, qui dure à peine le temps de deux éclairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle régularité, comme au métronome; déjà le mur de la maison est criblé de cicatrices.

C'est très mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaieté, et on pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique, pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon âme n'en est pas moins l'indignation, l'angoisse et la pitié. Mais cette entrée à grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'hôtel «de tout repos», en présence de tant d'imprévu, comment rester digne? D'assez petits obus, à ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent avec leur long sifflement et éclatent en un coup de formidable tam-tam: zing boum! zing boum!

--«Dans la cave, messieurs!»--nous crie l'hôtelier, qui s'est relevé sans avoir de mal. Évidemment il n'y a que ça à faire, je l'aurais trouvé seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes trois soldats, restés dehors à regarder un trou de mitraille dans le caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient, les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'éclate de rire comme eux.

Oui, c'est très mal, car il y aura du sang, des morts tout à l'heure... Mais comment résister, devant ce bonhomme tombé à plat ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figuré mettre le holà dans la situation--et ce chat surtout, ce chat avalé par un soupirail, après nous avoir montré, pour suprême exhibition de fuite, son petit arrière-train la queue en l'air!...

XIX

LES GAZ DE MORT

_Novembre 1915._

Un lieu d'effroi, que l'on croirait imaginé par le Dante. Il y fait lourd, étouffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air d'avoir peur d'éclairer trop, y percent à peine une obscurité embrumée, très chaude, qui sent la sueur et la fièvre. Des gens affairés y chuchotent avec anxiété. Mais ce qu'on y entend le plus, ce sont des halètements d'agonie... Ces halètements, ils s'échappent d'une quantité de petits lits, alignés à se toucher, sur lesquels on distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort, trop vite, et soulèvent les linges comme si l'heure du dernier râle était venue...

Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvisée comme on a pu, au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous ces enfants de France, qui ont l'air de râler sans espoir, leur genre de lésion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande salle, aux parois délabrées, était hier un chai pour les tonneaux de champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont été fabriqués, en hâte fébrile, avec des branches qui ont gardé leur écorce, et ils ressemblent à ce qu'on appelle dans nos jardins des meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque irrespirable, que des poêles dégagent?--C'est qu'il ne fait jamais assez chaud pour des poumons d'asphyxiés.--Et cette obscurité, pourquoi cette obscurité, qui donne un aspect dantesque à ce lieu de martyre et qui doit tant gêner les douces et blanches infirmières?--C'est que les barbares, dans leurs trous, sont là, tout près de ce village dont ils se sont amusés plus d'une fois à crever les maisons et le clocher, et si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient, à cette tombée triste d'une nuit de novembre, s'éclairer la rangée de fenêtres d'une longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prédilection pour mitrailler les hôpitaux, les convois de Croix-Rouge, les églises!...

Donc on y voit à peine, ici, dans une sorte de brume dégagée par de l'eau qui bout sur des réchauds. A toute minute, des infirmières apportent d'énormes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygène, qui les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de ces ballons noirs, posés sur leur poitrine haletante et, dans leur bouche, ils tiennent avidement le tuyau par où s'échappe le gaz sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de ventouses, ou bien tout badigeonnés de teinture d'iode. Il en est d'autres même--oh! bien gravement atteints, ceux-là, hélas!--il en est de tout gonflés, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent à des bonshommes en baudruche soufflée... Bonshommes de baudruche, enfants au biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela paraît presque sacrilège de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur et qu'on a envie de pleurer, pleurer de pitié et pleurer de rage!... Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans les esprits, par leur inconvenance même, pour y entretenir plus longtemps la haine indignée et la soif des saintes représailles!

Car il y a un homme qui nous a longuement préparé tout cela, et cet homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute inconnu à son âme de vautour, il ne souffre même pas, si ce n'est de la fureur d'avoir manqué son coup, au moins pour cette fois. Avant de déchaîner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout combiné, tout prévu: «Si cependant, s'était-il dit, mes grandes ruées à la rhinocéros et mon énorme attirail de tuerie allaient, par impossible, se heurter à quelque résistance par trop magnifique?... Alors j'oserais peut-être, confiant dans la veulerie des Neutres, j'oserais peut-être braver toutes les lois de la civilisation, et employer d'autres moyens... A tout hasard, préparons-nous.» En effet, la ruée n'a pas réussi, et, avec timidité pour commencer, craintif tout de même du dégoût universel, il a essayé de l'asphyxie, après s'être évertué, bien entendu, à égarer l'opinion par ses habituels mensonges, en accusant la France d'avoir commencé. Comme il en avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hélas! un sursaut général de la conscience humaine. Pas plus que devant les précédents crimes--organisation de pillage, destruction de cathédrales, viols, massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont bougé; il semble vraiment que le regard fourbe, féroce et mort de sa tête de Gorgone ou de Méduse les ait tous glacés sur place. Et, à l'heure où j'écris, le dernier médusé par ce regard du monstre est ce pauvre roi de Grèce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du précipice des pires félonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant, aient pu rester germanophiles, cela dépasse notre compréhension; par quelles manoeuvres les a-t-on aveuglés, ceux-là, par quelles calomnies, ou par quel argent?...

Nos chers soldats aux poumons brûlés, haletants sur leurs petits lits «rustiques», ont l'air reconnaissant quand, à la suite du major, on s'approche, et ils lèvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la main. En voici un tout ballonné, méconnaissable sans doute pour ceux qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on touche, même le plus légèrement possible, ses pauvres joues distendues, on sent sous les doigts le crépitement des gaz infiltrés entre peau et chair. «Allons, cela va mieux depuis ce matin», dit le major. Et il continue à voix basse, pour l'infirmière: «Celui-là, madame, je commence à croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le lâcher une minute, par exemple.» Oh! recommandation inutile, car elle n'a pas la moindre intention de le lâcher, l'infirmière blanche dont les yeux sont déjà cernés par quarante-huit heures d'une veille sans trêve. Aucun ne sera «lâché», non; il suffit, pour en avoir l'assurance, de regarder tous ces jeunes médecins, tous ces gardes-malades, un peu épuisés, c'est vrai, mais si attentifs et vaillants, qui ne les perdent pas de vue.

Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et pressés de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de «relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé, après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué, çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de sournoises sirènes à vapeur,--et c'était le gaz de mort qui fusait autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course. Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre, nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est vrai, chaque jour;--et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes, tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces transcendantes ignominies, dont seraient écoeurés les derniers des cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui, les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande Barbarie, en éruption sur l'Europe!...

[1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là, plus de cinq cents sont hors de danger.

XX

LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT

_2 novembre 1915._

Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs des villages, ou bien alignées militairement dans les petits cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne, elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures. Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus inconnus et pour les quelques pauvres anonymes...

Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement, toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au village,--et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là, pour qu'il y flotte tant de drapeaux!

L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs, qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de gaieté douce aux âmes des jeunes morts.

Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises--celles du moins que les Barbares n'ont pas détruites--on avait apporté ce jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue: officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart, des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats, spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de la fin terrestre, le _Dies iræ_, le _De profundis_, et leurs voix, bien qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces fleurs?...

Ils ont chanté, ce matin-là, avec un élan grave, ces choristes improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes les petites tombes militaires ont été bénies.

Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le coeur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets, plus de prières, plus de larmes...

XXI

LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS!

Paris, qui est par excellence la ville des généreux élans, fêtait, il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les derniers débris de la brigade héroïque, les rares qui ont pu revenir. C'était très bien, de les fêter ainsi; mais, hélas! combien promptement cela va s'oublier!

Aujourd'hui, notre cher et éminent ministre de la marine, l'amiral Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anéantie, fait afficher à bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour d'adieu du généralissime, qui se termine par ces mots: «La vaillante conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser, à Nieuport et à Dixmude, restera aux armées comme un exemple d'ardeur guerrière et de dévouement à la patrie. Les marins-fusiliers et leurs chefs peuvent être fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont inscrite à leur histoire.» Certes, cet affichage sera plus durable que les réceptions de Paris; mais, hélas! il s'oubliera aussi, il s'oubliera trop vite.